L’héraldique, l’art des armoiries
Des symboles sont apparus dès l’Antiquité sur des sceaux, des monnaies ou des bannières ; ils sont destinés à attester de l’identité de leurs propriétaires, mais c’est seulement à partir du XIIe siècle que va se développer, en Occident, ce qui deviendra une véritable science régie par des règles et des codes de plus en plus complexes : l’héraldique, soit l’art des armoiries. Il s’agit alors, pour qui le souhaite, de se doter d’un emblème destiné à servir de signature visuelle, unique en son genre et reconnaissable. Au Moyen Âge et à la Renaissance, une multitude de corps constitués – corporations, villes, universités, confréries, ordres militaires, institutions judiciaires ou religieuses, administrations – et d’individus aspirant à un certain rang social vont adopter de tels signes de reconnaissance. Les détenteurs de ces armoiries les arboreront ostensiblement sur des vêtements – particulièrement aux tournois et à la guerre -, des bannières, divers objets, des monuments, des bijoux, des peintures, etc. A noter au passage que beaucoup d’armoiries seront par la suite assorties d’une devise ou d’un “cri de guerre”.
Devenues d’incontournables marques de prestige pour leurs détenteurs, les armoiries se généraliseront et la science héraldique se complexifiera avec la création d’un vocabulaire bien spécifique qui lui sera associé. C’est alors qu’apparaîtront de véritables professionnels maîtrisant la science dite du blason, qui seront requis pour éviter des similitudes, des confusions et des doublons, et pour créer de nouvelles armes. Ces spécialistes permettront de guider ceux qui le souhaitent dans le langage visuel des créations héraldiques, mais aussi de reconnaître et identifier avec certitude leurs propriétaires. Le sujet étant très en vogue, il était logique que des ouvrages – des armoriaux – faisant office de guides voient le jour. Parmi les plus connus, nous pouvons citer l’armorial Le Breton, qui regroupe des pages rédigées entre 1295 et 1530 ; l’armorial de Zurich, daté de 1340, qui rassemble près de 667 blasons ; l’armorial Bellenville, compilé dans la seconde moitié du XIVe siècle ; ou encore l’armorial de Guillaume Revel, consacré aux grandes familles d’Auvergne. En dehors du royaume de France, les recueils héraldiques trouveront un terrain d’élection privilégié en Europe centrale. C’est ainsi que, dans le Saint Empire romain germanique, paraîtront l’armorial de Gueldre, l’armorial de Bavière et le Wernigeroder Wappenbuch. Parmi les livres héraldiques qui sont parvenus jusqu’à nous, nous allons nous attarder ici sur deux manuscrits qui, remarquables pour la beauté et la qualité de leur contenu, constituent de véritables œuvres d’art.
Le codex INGERAM
Le premier de ces recueils a été baptisé codex INGERAM (une page ci-dessous), en hommage au seul artiste-contributeur clairement identifié. En effet, Hans INGERAM a inséré dans l’ouvrage un autoportrait en pied, assorti du chiffre 1459 qui permet de dater l’ouvrage. Mais, sur les six parties que compte le livre, seules deux peuvent lui être attribuées. Les quatre autres, sans doute antérieures de plusieurs décennies, sont de la main d’un autre dessinateur, resté anonyme, surnommé “le maître des exempla“.

Conservé depuis 1957 au Kunsthistorisches Museum de Vienne, ce codex s’est vu doté, dans la première moitié du XIXe siècle, d’une reliure en cuir brun de format 362×262. Il porte sur son étui les armoiries du baron bavarois Johann Friedrich von COTTA, un de ses anciens propriétaires, ce qui explique que ce livre est parfois désigné sous le nom de codex COTTA. Nous y trouvons le portrait du duc ALBRECHT VI d’Autriche, frère de l’empereur FRÉDÉRIC III, ce qui laisse présumer qu’il en serait le commanditaire ou du moins le premier possesseur de l’ouvrage. Ce codex est en grande partie centré sur l’aristocratie autrichienne, la maison des HABSBOURG et ses possessions. À noter d’ailleurs qu’une page est consacrée aux cantons suisses qui, ayant fait sécession, sont désignés en ces termes : “Les Suisses sont des serviteurs infidèles. Ils s’emparent de la terre contre l’honneur et la justice de Dieu. Dieu les châtiera bientôt. Amen.”
Le codex INGERAM comprend 283 pages. Parmi quelques figures humaines se trouvent deux chevaliers en armure et des jeunes filles portant un étendard (Ci-dessus). Les pages offrent toute une série de blasons, soit plus d’un millier au total en comptant des écus laissés vierges ou inachevés. Le codex se présente comme un véritable catalogue regroupant trois, quatre ou six blasons à la fois ; les maisons et les dignitaires les plus importants ayant droit à une page exclusivement dédiée à leurs armoiries. L’ouvrage ne constitue pas un manuel, car il n’y a pas de descriptions proprement dites dans le langage héraldique avec l’emploi de termes comme “gueules“, “sable“, “sinople“, “fasces“, “chevrons“, “écartelé“, “argent” etc. Il est destiné à des initiés et se contente donc de dessins assortis des noms et titres des titulaires. Le but premier du codex semble avoir été de permettre de décoder les blasons en vue des tournois et autres démonstrations d’apparat et de prestige.

Dotés de couleurs chatoyantes, les blasons, qui ont définitivement adopté la forme dite de l’écu, sont ici représentés avec un grand soin et un réel souci du détail. Témoignage d’une science héraldique à son apogée, nous avons ici affaire à des armoiries souvent très élaborées. Si la partie essentielle du blason se situe dans l’écu proprement dit, une grande partie des armoiries figurant ici sont enrichies de parties annexes ; l’écu et son blason étant surmontés d’un heaume parfois agrémenté d’une couronne. Sur les côtés du casque apparaissent des bandes de tissus colorés aux formes tarabiscotées et des lambrequins qui viennent s’enrouler autour de l’écu. Au sommet de l’ensemble s’ajoute un autre ornement – le cimier –, qui donne lieu à une créativité des plus inventives, comme nous pouvons le constater dans les exemples ci-dessous.

Les dessinateurs qui ont conçu ces blasons n’ont pas hésité à surcharger l’ensemble et à laisser libre cours à leur imagination. Dans ces cimiers, véritablement disproportionnés, on retrouve aussi bien des ailes, des cornes, des panaches de plumes, que des têtes humaines, divers objets – comme des armes, des roues ou encore une scie -, ainsi que tout un bestiaire comprenant des créatures hybrides, mythologiques ou fantasmagoriques. Nous y croisons ainsi des femmes ailées, une louve tenant un mouton dans sa gueule, des lions, des aigles, des canidés, des ours de toutes les couleurs, des cygnes, des paons, des têtes et des bustes d’humains ou d’animaux, une femme tenant une hache dans chaque main. On y croise aussi des griffons, des bois de cerfs, ainsi qu’un monstre issu d’un curieux croisement entre un éléphant, un dragon et une chèvre, qui se trouve être le symbole de la famille souabe des HELFENSTEIN.
À noter que l’ouvrage comporte une section internationale, dans laquelle figure les armes du pape CALIXTE III BORGIA, le duc de Bourgogne PHILIPPE LE BON et LOUIS XI de France, mais également une série de blasons imaginaires attribués à des personnages historiques (CÉSAR, ALEXANDRE LE GRAND, CHARLEMAGNE, NABUCHODONOSOR), bibliques (DAVID, JOSUÉ, JOB), ou même légendaires (le roi ARTHUR ou HECTOR de Troie). Ci-dessous, nous pouvons admirer les armoiries des trois Rois mages.

L’armorial de la Toison d’or
Contemporain du codex INGERAM, un autre magnifique recueil héraldique a été rédigé en Europe occidentale entre 1431 et 1461 : il s’agit de l’armorial équestre de la Toison d’or. On n’en connaît ni le concepteur, ni les artistes, mais tout laisse à penser qu’il aurait été commandé par un héraut. Ce personnage, appartenant à la catégorie des messagers officiels, a vu sa fonction évoluer au cours des siècles. Les hérauts s’étaient spécialisés dans l’héraldique et, forts de leur expertise, ils intervenaient dans l’organisation et le déroulement des tournois et des joutes en annonçant l’identité et les titres des participants. Les cours les plus prestigieuses se faisaient alors un devoir d’entretenir un office d’armes permanent destiné à cet usage. À l’évidence, toute la première partie de l’ouvrage, consacrée aux dignitaires de la Toison d’or, laisse présumer que le héraut commanditaire de l’armorial travaillait pour le compte du très puissant duché de Bourgogne. Fondé en 1430 par PHILIPPE LE BON, cet ordre de chevalerie avait acquis une importance majeure par le prestige de ses membres. Nous sommes en droit de penser que l’auteur du codex pourrait être un proche collaborateur de Jean LE FÈVRE de SAINT-REMY, chroniqueur et personnalité influente de la cour qui, à la création de l’ordre, avait aussi été nommé “roi d’armes“.
Cet armorial doit sa célébrité aux superbes représentations des 74 membres de la Toison d’or. Ceux-ci sont représentés en armure, à cheval et l’épée à la main, richement apprêtés comme pour un tournoi ou pour la guerre. Parés de leurs armoiries, ils semblent faire corps avec leur monture, chacune étant totalement recouverte d’un large caparaçon orné du même emblème que le cavalier. L’artiste a également pris soin d’ajouter, sur les casques, des cimiers héraldiques. Ces dessins, soigneusement peints avec la technique de la tempera, sont saisissants par leur foisonnement d’ornements colorés et le mouvement dynamique qui anime chevaux et cavaliers ; l’équipage semblant chercher à jaillir hors de la page. Nous vous en proposons quelques exemples ci-dessous avec, de gauche à droite, le duc de Bretagne, JEAN IV de MELUN gouverneur de Gand pour le compte du duc de Bourgogne, et le comte de CHAROLAIS, fils et héritier du duc, qui se fera bientôt connaître sous le nom de CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
Cet ouvrage (consultable sur Gallica) permet également de mesurer la puissance du duché de Bourgogne à cette époque, puisque la liste des membres de son ordre de chevalerie dépasse très largement les frontières de ses possessions et fait figure de véritable “Who’s Who” de l’Occident chrétien d’alors. Nous y croisons un grand nombre de têtes couronnées, comme le marquis de BRANDEBOURG, les rois du Portugal, d’Aragon (les trois sont représentés ci-dessous), d’Écosse, de Pologne, de Sicile, d’Angleterre, de France, de Norvège, de Castille, de Bohême, de Hongrie, de Navarre et de Suède. Figurent aussi d’autres grands seigneurs, comme les ducs de Normandie, d’Aquitaine ou de Luxembourg, les comtes de Flandres, de Toulouse, de Champagne et d’Artois ; ainsi que des serviteurs et des proches du duc de Bourgogne, comme Guillaume de VIENNE, Jean de LA TRÉMOILLE, Antoine de CROY, Hugues de LANNOY et Roland d’UYTKERCKE.


Petite curiosité, un grand nombre d’évêques et d’archevêques sont également présents dans ce festival guerrier et équestre. Comme ces hommes d’Église ne pouvaient évidemment pas faire la guerre en armure, et encore moins participer à des tournois, leurs représentations restent purement symboliques. Un ange tenant une mitre est alors opportunément placé à côté du cavalier pour rappeler son état ecclésiastique. Un exemple ci-dessous avec l’évêque de Châlons.

Outre ses fameuses représentations équestres, l’armorial de la Toison d’or contient également des séries de blasons – près de 942 écus armoriés simples – qui, cette fois, n’ont pas forcément de rapport avec l’ordre chevaleresque et font référence à des maisons aristocratiques et des cités disséminées dans toute l’Europe.

Ce magnifique ouvrage, qui a appartenu à la riche collection du marquis d’ARGENSON, fait partie du fonds de la bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Au cours des siècles, l’ouvrage a connu quelques mutilations et il est resté inachevé, avec des écus vides et des figures de chevaliers à l’état d’ébauches sans éléments identifiables.
Nos deux recueils d’armoiries ont été élaborés à un moment où l’héraldique connaissait son véritable âge d’or. Pourtant, cette même époque verra le déclin de la chevalerie traditionnelle, qui en était la meilleure “cliente”. En effet, celle-ci, incapable de s’adapter aux nouvelles méthodes et stratégies guerrières, sera décimée à maintes reprises dans diverses batailles au cours de la guerre de Cent Ans ou des guerres hussites. À partir du XVIIe siècle, l’héraldique sera donc en déclin, non sans avoir auparavant fourni un chef-d’œuvre tardif, le Siebmachers Wappenbuch, compilé entre 1605 et 1608.
Le XIXe siècle verra un retour en grâce de l’art des blasons ; de nombreux érudits établiront leurs propres recueils et des dictionnaires, tout en sortant de l’oubli les anciens manuscrits, à l’image du bibliothécaire LORÉDAN LARCHEY, qui exhumera et fera éditer en 1890 un fac-similé de l’armorial de la Toison d’or. Sources de renseignements inestimables pour les médiévistes, nos deux catalogues de blasons demeurent de vrais livres d’art, qui émerveillent les lecteurs contemporains que nous sommes.
À l’attention de ceux qui veulent creuser le sujet, nous proposons, ci-dessous, la vidéo d’une conférence de Michel PASTOUREAU, consacrée à la symbolique des couleurs dans les blasons.










