Les rares vestiges de l’anglo-saxon
À la suite de l’installation des tribus d’origine germanique, celles des Angles, des Jutes et des Saxons, sur une grande partie des îles Britanniques, les nouveaux arrivants développeront une langue commune appelée “vieil anglais” ou “anglo-saxon“. Cette langue subira, au cours des âges, l’influence du latin, du norrois et, dans une moindre mesure, des idiomes celtiques. Elle deviendra une langue écrite, basée aussi bien sur un système de runes, appelé Futhorc, que sur l’alphabet latin qui, au bout de quelques siècles, finira par l’emporter définitivement, donnant naissance à une littérature dite “anglo-saxonne“. L’usage du vieil anglais déclinera très fortement à partir du XIIe siècle, remplacé par le “moyen anglais“, sensiblement différent dans sa grammaire comme dans sa syntaxe ; tandis que son vocabulaire évoluera sous l’influence des Normands et des Plantagenêts. Si l’héritage culturel de l’anglo-saxon est important, il restera limité en termes de sources, car beaucoup d’écrits ont définitivement disparu. Seuls subsistent environ 400 manuscrits, dont la seule copie connue de Beowulf, le manuscrit de Cædmon, Les Merveilles de l’Orient, ainsi qu’un texte atypique, sur lequel nous allons nous attarder dans ce billet : le Codex Exoniensis, plus connu sous le nom d’Exeter Book (ci-dessous).

L’Exeter Book
Probablement rédigé par un moine bénédictin anonyme à la fin du Xe siècle, le livre est mentionné pour la première fois en 1072 dans le testament d’un évêque, qui lègue ses biens au monastère d’Exeter, situé dans la région du Devon. Il y est décrit comme “un grand livre anglais sur divers sujets, composé en vers”. Son origine et les circonstances de sa rédaction, qui demeurent toujours mystérieuses, ont généré bien des hypothèses. La première question qui se pose à propos de ce livre est de savoir s’il a été conçu tel qu’il nous est parvenu, ou s’il s’agit, comme l’affirme un spécialiste, d’un recueil compilant trois livrets distincts. Autre interrogation : pourquoi, sur 131 feuillets, huit ont-ils visiblement été remplacés à une date inconnue ?
Le Livre d’Exeter présente une unité stylistique indéniable, puisque l’ensemble du manuscrit – hormis les pages rajoutées – est rédigé sous la forme de poèmes. En revanche, les thèmes des écrits présentés sont de genres très divers. Il n’est pas surprenant, compte tenu de l’origine monastique de l’ouvrage, d’y trouver des textes de nature religieuse, des vies de saints, comme celles de l’ermite saint GUTHLAC ou de sainte JULIENNE, mais aussi des récits d’histoire sainte et des odes allégoriques. Mais les textes purement religieux y sont minoritaires, la poésie profane et élégiaque nettement plus présente. C’est grâce au Livre d’Exeter que nous sont parvenues nombre des œuvres qui témoignent de la richesse et de la diversité de la création littéraire anglo-saxonne. Plusieurs de ces poèmes – de tailles inégales et dont les titres ont été attribués à l’époque moderne – sont devenus des classiques de la littérature anglaise médiévale, comme The Wanderer (Le Vagabond), Phœnix (Le Phénix), The Seafarer (Le Marin), Deor (La lamentation de Deor), ou encore The Wife’s Lament (La Complainte de l’épouse) et The Husband’s Message (Le Message du mari).
Autre caractéristique du manuscrit : la présence en vers gnomiques, d’aphorismes, de maximes et de “sagesses” rédigées dans un but d’édification morale et philosophique. C’est ainsi que la série dite The Fortunes of Men (La Fortune des hommes) décrit en une centaine de lignes plusieurs des malheurs qui peuvent frapper un jeune homme dès son passage à l’âge adulte. Un des textes, intitulé Widsigth (Long Voyage), plus singulier, se présente comme le récit d’un ménestrel qui visite divers peuples et royaumes germaniques.
Les Riddles
Reconnu comme un ouvrage majeur sans lequel tout un pan de la culture et de l’histoire des îles Britanniques aurait disparu corps et biens, le Livre d’Exeter doit une grande partie de sa renommée à un dernier type de textes : les “Riddles“, c’est-à-dire les énigmes. Ce genre littéraire, qui joue sur les doubles sens, s’apparente à une gymnastique intellectuelle et à un divertissement ludique qui remonte à l’Antiquité tardive. Au tournant du Ve siècle, SYMPHOSIUS avait ainsi proposé, dans son Aenigmata, une série de 100 devinettes en hexamètres dactyliques. Originaire d’Afrique du Nord, ce texte, qui a été introduit en Grande-Bretagne à une date inconnue, a inspiré des moines érudits, dont le plus célèbre se nomme ALDHELM. Abbé de Mamelsbury, puis premier évêque de Sherbone, cet éminent ecclésiastique est l’auteur de plusieurs traités en latin, dont Epistola ad Acircium, sive Liber de septenario, et de metris, aenigmatibus ac pedum regulis (Lettre à Acircius, ou le livre sur les sept, et sur les mètres, les énigmes et la régulation des pieds poétiques). Parmi les sections qui composent l’ouvrage, la première est dédiée à la numérologie, et la troisième à l’unité rythmique en poésie ; tandis que la seconde traite de métrique. C’est dans cette dernière que ALDHELM présente une série d’une centaine d’Aenigmata, qu’il dit avoir apprises au cours de sa formation, comme des “illustrations savantes des principes de la versification latine”.
À titre d’exemple, nous vous en livrons une des plus connues, baptisée De Creatura, et dont la réponse est la création : “Je suis plus grand que tout ce monde est, moins que le ver de terre, plus brillant que la Lune, plus rapide que le Soleil. Toutes les mers et toutes les eaux sont dans mes bras, et le sein de la terre et les champs verdoyants. Je touche le sol, je descends au-delà des enfers, je m’élève au-dessus des cieux, vers la terre de gloire. Mon influence s’étend bien au-delà du royaume des anges. Je remplis la Terre, le monde entier et les courants océaniques, toute seule. Dis mon nom.”
Les thèmes abordés sont des plus variés, avec une multitude d’animaux (salamandre, crabe, lion, sangsue, cigogne, etc.) et de créatures légendaires (licorne, minotaure, etc.), avec des planètes, des astres, des éléments, des phénomènes naturels et divers objets. Au cours des décennies suivantes, ALDHELM fera des émules parmi des moines érudits, qui forgeront à leur tour des énigmes. C’est ainsi que dix-neuf d’entre elles sont attribuées à BÈDE le Vénérable, une véritable sommité intellectuelle de son temps. De son côté, TATWINE en créera une quarantaine, qui seront ensuite développées et complétées par une soixantaine d’autres par un certain EUSÈBE. Quant à saint BONIFACE, il en composera deux séries de dix, respectivement dédiées aux vertus et aux vices. À ces textes, il convient également de joindre un manuscrit anonyme intitulé Lorsch Riddles et sa douzaine de “devinettes”.
L’Exeter Book s’inscrit donc dans une tradition déjà relativement ancienne, mais, différence notable, contrairement à ses prédécesseurs, le scribe inconnu a rédigé le texte en vieil anglais et non en latin (ci-dessous deux pages du manuscrit).

L’ouvrage compte ainsi entre 91 et 95 énigmes. En effet, les limites entre les textes ne sont pas toujours nettes et certains spécialistes regroupent, ou au contraire subdivisent, certains passages, et une “riddle” est présente deux fois sur deux feuillets différents. Quatre d’entre elles seulement sont directement tirées du livre d’ALDHELM, les autres étant sorties de l’imagination de l’écrivain ou issues de la tradition vernaculaire.
Rédigés en vers allitératifs, ces textes de quelques lignes jouent sur les métaphores, les synonymes et les jeux de mots. Chacun se termine par la petite phrase rituelle de défi (“Dis comment je m’appelle“), mais contrairement aux livres antérieurs transcrits en latin, ici les solutions ne sont pas dévoilées. Cette lacune a généré, sur nombre de passages, la multiplication d’hypothèses contradictoires ou éloignées les unes des autres. Si la réponse peut paraître évidente – comme pour la n°59 (un calice) et la n°23 (un arc) -, une autre même énigme peut avoir plusieurs solutions plausibles. Par exemple, la n°64 peut avoir comme réponse un homme à cheval, un scribe, un fauconnier, un navire ou l’écriture, tandis que la n°39 peut décrire le rêve, la mort, le nuage, la parole, la foi, le jour, la Lune, le temps, ou encore une comète. Les thèmes sont très variés, mais bien peu sont explicitement religieux, même si une interprétation allégorique ou théologique peut être parfois décelée. La plupart sont essentiellement consacrées à des sujets profanes quotidiens : la météo, les plantes et les animaux, l’artisanat, la musique, les jeux, les outils, la nourriture, l’armement etc.
Il est temps à présent de découvrir quelques-unes de ces fameuses “riddles”.
– “La mer me nourrissait, le bouclier de l’eau me recouvrait et les vagues me dissimulaient, gisant sur le sol, sans pieds. Souvent, face au flot, j’ouvrais la bouche. À présent, un homme veut dévorer ma chair, il ne se soucie pas de ma peau quand il arrache la chair de mon flanc avec la pointe d’un couteau, puis me mange crue.” Il s’agît de l’huître.
– “Je suis précieux aux hommes, répandu, amené des bois et des pentes des montagnes, des vallées et des collines. Le jour, des ailes m’emportaient haut, me transportaient habilement sous un toit. Un homme m’a fait baigner ensuite dans un récipient. Maintenant, je suis celui qui lie et celui qui frappe, et bientôt je terrasse un vieillard. Aussitôt, celui qui s’oppose à moi et lutte contre ma force découvre qu’il tombera à terre, à moins de renoncer rapidement à sa folie ; privé de sa force, la voix forte, le corps enchaîné, il n’a plus le contrôle ni de ses pensées, ni de ses pieds, ni de ses mains. Demandez comment je m’appelle, moi qui sur terre lie les hommes atteints de folie et leur donne des coups, en plein jour.” Ici, la réponse la plus probable est l’hydromel, mais le sommeil reste également une possibilité.
– “J’aperçus quatre créatures merveilleuses voyageant ensemble ; leurs traces étaient sombres, leurs pas d’un noir profond. Leur voyage était rapide, plus audacieux que celui des oiseaux ; elles volaient dans les airs,
plongeaient sous l’eau. Le guerrier, affairé, leur montrait à toutes les quatre le chemin orné d’or.” L’interprétation la plus commune est une plume ou un calame tenu par trois doigts, qui trace des lignes sur un parchemin.
Parmi ces énigmes, une bonne dizaine d’entre elles attirent immanquablement l’intérêt des lecteurs par un contenu sexuel qui joue habilement sur l’ambiguïté du double sens. Même si les réponses ne sont pas fournies et que le doute subsiste, il est difficile de croire que ceux qui ont composé ces “énigmes obscènes” n’ont pas eu d’arrière-pensée grivoise. Un exemple ci-dessous :
- “Je suis une chose merveilleuse, une joie pour les femmes qui m’attendent, une aide précieuse pour les voisins. Je ne ferai de mal à personne, sauf à celui qui me tuera. Je me dresse, haute et raide, au-dessus du lit ; en dessous, je suis hirsute. La fille du fermier – audacieuse et agréable à regarder – me saisit et attrape mon corps, me prend la tête entre ses mains et me frotte fort, me faisant rougir. Elle sentira ma force, enfermée en dedans. Elle aura les larmes aux yeux.” Si les réponses habituellement proposées sont “oignon” et “poireau”, il est difficile de ne pas penser que ce texte peut également faire référence au phallus.
Autre échantillon, encore plus explicite :
- “Elle pend magnifiquement à la cuisse d’un homme, sous le manteau du maître. Devant, un trou, elle est rigide et dure ; elle occupe une place de choix. Lorsque le jeune homme soulève son vêtement au-dessus de son genou, il désire aller voir avec le gland de ce qui pend dans le trou familier qu’il avait souvent comblé de sa longueur égale.”
Il s’agirait ici de la clé, mais le double sens paraît évident.
Pièce maîtresse de la littérature anglo-saxonne médiévale, le Livre d’Exeter est pourtant un miraculé. L’ouvrage a subi de nombreux coups de tranchant de lames, détail qui laisse supposer qu’il a pu être utilisé comme planche à découper. Un récipient contenant un liquide – sans doute de la colle – a imprimé un cercle décoloré sur plusieurs pages, tandis que certains indices laissent supposer également qu’il a aussi servi de plan de travail pour aplatir des feuilles d’or. Sa taille et la solidité de sa reliure, associées au fait que pendant toute une période personne ou presque n’était en mesure d’en déchiffrer le contenu, lui ont sûrement valu d’être utilisé à des fins prosaïques qui ont conduit à sa détérioration. Redécouvert au XIXe siècle dans le sillage du romantisme et l’exaltation de l’héritage culturel anglo-saxon, il figure désormais comme une des pièces maîtresses de la bibliothèque d’Exeter.
Pour conclure, nous joignons une courte vidéo, dans laquelle vous pourrez entendre une des riddles de l’Exeter Book récitée en version originale, permettant ainsi de constater la grande différence de prononciation entre le vieil anglais et l’anglais moderne.







