Montesquieu et le recueil Desmolets
Parmi les penseurs et les philosophes des Lumières, MONTESQUIEU, dont le nom complet est Charles-Louis de SECONDAT, baron de La BRÈDE et de MONTESQUIEU, occupe une place éminente, en particulier grâce à deux ouvrages (Les Lettres persanes et De l’Esprit des lois), qui marqueront l’histoire des idées et de la science politique moderne. Célébré de son vivant par le milieu intellectuel, élu à l’Académie française en 1728, celui qui avait écrit que “pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir” gardera une certaine distance avec le grand projet éditorial de son temps, l‘Encyclopédie.
Il sera pourtant sollicité par les libraires et les directeurs de l’ouvrage, désireux d’associer la notoriété de l’intéressé à leur entreprise. Sans doute rebuté par les idées radicales de certains rédacteurs, ou soucieux de ne pas s’attirer les foudres des autorités, il accepte néanmoins de participer à l’élaboration de l’Encyclopédie. Contre toute attente, il refuse les articles “Despotisme” et “Démocratie”, mais accepte “Goût”. Il n’achèvera pas l’article avant sa mort, mais un important fragment du texte retrouvé dans ses papiers sera intégré dans le septième tome, publié en 1757. Son apport direct aura donc été très modeste, mais sa pensée inspirera nombre des rédacteurs de l’Encyclopédie.
Sur une longue période, MONTESQUIEU va tenir, pour son usage privé, un recueil de faits et de connaissances qui s’apparente à des miscellanées, soit un ouvrage hétéroclite dans le fond comme dans la forme renfermant des informations diverses.
Vers la fin de l’année 1713, le père Pierre Nicolas DESMOLETS, bibliothécaire de l’Oratoire, prête un épais cahier rempli de notes et d’extraits sur les sujets les plus variés à son ami MONTESQUIEU, qui le décrit comme une “suite décousue de réflexions” et un “vaste dépôt de nouvelles et d’anecdotes”. Composé entre 1703 et 1705 par un oratorien demeuré anonyme, ce manuscrit contient des extraits de livres, des passages entiers d’articles tirés essentiellement du Journal des savants et des Mémoires de Trévoux, ou encore des aphorismes. Ces extraits traitent des nouveautés scientifiques, des éléments de culture classique, des réflexions sur la religion et la mythologie, mais aussi des anecdotes qui touchent les hommes de lettres français. L’ensemble lui apparaît décousu et inégal, mais notre apprenti philosophe, qui achève alors ses études de droit, voyant un modèle à suivre, en prélève 202 extraits qu’il corrige à sa manière. Numérotant ces extraits, il leur donne un titre, rectifie une orthographe souvent défaillante et supprime les passages qu’il juge excessifs. Surtout, il les annote et les commente, tout en prenant soin de préciser clairement, à l’aide d’astérisques, ce qui relève de sa plume. De retour à Bordeaux, où il est devenu conseiller du parlement, il confie la copie de ses notes à deux secrétaires, qui retranscrivent les pages de ce qu’on prendra l’habitude de désigner comme “le recueil Desmolets”.
Le Spicilège
En partant de ce recueil, MONTESQUIEU va entamer, à partir de 1715, un journal personnel qui prendra le titre de Spicilège ; terme issu du latin “Spicilegium” qui, à l’origine, désigne l’action de glaner, de recueillir dans les champs les épis échappés aux moissonneurs, mais qui prendra par la suite le sens d’une collecte de documents, d’observations et de notes de natures diverses. Ce titre fait référence aux “notes de lecture” du bénédictin Luc d’ACHERY, publiées entre 1655 et 1677 en 13 gros volumes. MONTESQUIEU en élargit très nettement le domaine d’investigation, en se nourrissant de nombreux périodiques français et étrangers tels que la Gazette d’Amsterdam, la Gazette d’Utrecht, la Gazette de France, ou encore the Craftsman ou Les Nouvelles de la République des Lettres. Il évoque également ses lectures – comme les Cato’s letters -, des ouï-dire, des propos qui lui ont été rapportés ou qu’il a entendus dans des salons ou lors de conversations privées, en prenant soin, quand il le peut, de citer la source comme, par exemple, le cardinal de POLIGNAC ou le père Jean-François FOUQUET.
Tout sollicite l’intérêt de MONTESQUIEU : aussi bien l’étude critique de l’Ancien Testament, les sciences, la médecine ou la géographie, que le commerce, le change, la démographie, la situation des finances et la dette publique, l’actualité politique et la géopolitique récentes. Parmi les divers thèmes abordés voisinent des sujets aussi divers que le fœtus et l’accouchement, l’Espagne, les Indes occidentales, les Japonais, l’exploitation minière, le Saint-Office, les pierres de guérison, les crues du Nil, les fourmis, les vaisseaux de guerre, les courtisanes, le cercle du Bas-Rhin, Babylone, l’âme, les batailles de Denain et de Belgrade, le Livre d’Isaïe, la Bretagne, le “caractère des peuples”, l’empereur de Chine ou encore les Cosaques, les cours souveraines, la règle monastique, le sang humain, les femmes arabes, les impôts, la Lune et les superstitions.
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MONTESQUIEU rédige parfois le texte de sa main (ci-dessous), mais le plus souvent il le dicte à son secrétaire. En 1728, après son élection à l’Académie française, il entreprend, à travers l’Europe, un voyage de trois années qui va le mener de l’Autriche et la Hongrie à la Hollande, en passant par l’Allemagne, avant de séjourner dix-huit mois en Angleterre. Il attache une telle importance à son cahier qu’il l’emporte avec lui dans son long périple. Il insère dans les notes déjà prises un grand nombre de feuilles blanches et fait relier l’ensemble. Pendant cette période très formatrice, où il élabore ses principes philosophiques, il consigne dans ce carnet le fruit de ses lectures, ses rencontres, ses entretiens et diverses observations qui nourrissent son intellect et ses méditations. Il inaugure également une nouvelle pratique en insérant ou en collant des coupures de journaux.
De retour au château de La Brède, il continue à alimenter le Spicilège, de nouveau rédigé par un secrétaire, mais il entreprend également un autre recueil de réflexions personnelles, sobrement intitulé Mes Pensées. Rédigé à part, cet ensemble semble avoir été plus spécialement destiné à documenter ses futures publications. Il y développe de manière beaucoup plus personnelle et approfondie ses analyses, en se basant parfois sur des notes tirées du Spicilège, comme c’est le cas par exemple d’un article consacré à l’inoculation de la petite vérole. Il délaisse son cahier entre 1743 et 1748, période pendant laquelle il se consacre pleinement à la rédaction de sa grande œuvre : De l’Esprit des lois ; mais, une fois son livre publié, il recommence à y consigner des notes. Ses contributions s’y font plus rares et plus espacées que précédemment, mais elles se poursuivent, notre auteur collant parfois dans le cahier un texte écrit sur une feuille volante ou rajoutant des annotations sur un chapitre plus ancien. Le dernier fragment, resté inachevé, résume quelques sections des Mémoires sur l’ancienne chevalerie de LA CURNE de SAINTE-PALAYE, livre édité en 1753, soit deux années avant la disparition du philosophe.
Après la mort de MONTESQUIEU, le Spicilège (ci-dessous le volume relié en basane), comme ses Pensées et sa très vaste correspondance, ne seront pas publiés et demeureront longtemps connus uniquement des spécialistes. Seuls quelques extraits seront publiés à l’orée du XXe siècle

Le cahier aux enchères
En février 1939, les manuscrits font l’objet d’une vente aux enchères. Pour éviter qu’ils ne soient tous dispersés ou ne disparaissent dans un fonds privé, une campagne de presse alerte l’opinion et permet d’impliquer la Bibliothèque nationale et la municipalité de Bordeaux pour le rachat et la conservation de pièces majeures. C’est ainsi que, grâce à cette action, la Bibliothèque municipale de Bordeaux, département patrimonial, conserve désormais le Spicilège et les Pensées ; deux recueils qui présentent bien des points communs tant dans le fond que dans la forme. Présenté comme un “carnet inédit”, le Spicilège sera partiellement édité en 1944, mais il faudra attendre 1991 pour le voir publié en intégralité au sein de la collection Bouquins, dans un volume où il se trouve regroupé avec les Pensées.
Ouvrage hétéroclite, tenant à la fois d’un “pense-bête”, d’un cahier de notes et d’un recueil de faits et d’anecdotes, le Spicilège, qui n’avait pas vocation à être publié, ne peut être comparé au reste de l’œuvre de MONTESQUIEU. Pourtant, le recueil, qui s’apparente à une petite encyclopédie personnelle, a son importance car il a, avec son “double” Mes Pensées, permis à son auteur de structurer ses idées et de réunir une riche documentation. Rolando MINUTI, professeur à l’université de Florence et spécialiste des Lumières françaises, a ainsi résumé la portée de cet ouvrage : “Sa caractéristique la plus évidente est de constituer un dépôt d’informations, de matériaux utiles pour des buts que nous ne connaissons pas toujours (quelquefois pour des projets qui ne furent jamais achevés, comme l’histoire de Louis XIV), avec un regard particulièrement attentif sur la réalité politique contemporaine, curieux des anecdotes qui concernaient des personnages éminents de la politique et de la culture ; un chantier de travail et de réflexion, souvent consulté et toujours maintenu en bon ordre, qui fournit beaucoup d’éléments utiles pour mieux apprécier la personnalité intellectuelle et la méthode de travail de l’auteur de L’Esprit des lois.”
Pour plus de précisions, nous vous renvoyons à cet article du site Le Dictionnaire Montesquieu, hébergé par l’ENS Lyon.







