Les langues vernaculaires des îles Britanniques
Arrivés dans les îles Britanniques au début de l’âge du fer, entre les VIIIe et VIe siècles, les Celtes y développent leur civilisation tout en restant politiquement très divisés. Près d’un siècle après les incursions de CÉSAR, en l’an 43, l’Empire romain entame la conquête de la Grande-Bretagne, qui ne sera achevée qu’à l’issue de plusieurs campagnes successives. La partie nord de l’île, la Calédonie, restera indépendante au nord d’une ligne continue de fortifications constituant sa frontière sud. Quant à l’Irlande – alors appelée Hibernia -, elle ne se soumettra jamais. De tradition orale, les Celtes ne développent aucun alphabet ni système d’écriture, raison pour laquelle les langues pratiquées dans cette région dans l’Antiquité, encore méconnues, nécessitent d’être reconstituées de nos jours à partir des sources disponibles. C’est le défi que, depuis 2025, s’efforce de relever une équipe de linguistes et d’historiens rassemblés autour de Simon RODWAY (ci-dessous), maître de conférences du département des études galloises et celtiques de l’université d’Aberystwyth.

Le défi est de taille car le monde linguistique des îles Britanniques a beaucoup évolué au cours du haut Moyen Âge. Des populations scots venues d’Irlande s’installeront dans la future Écosse, tandis que dans la Bretagne insulaire les peuples celtes et britto-romains feront face à l’invasion de tribus germaniques : les Angles, les Saxons et les Jutes, qui les refouleront vers l’ouest et le nord. À une date encore indéterminée, une scission s’opérera au sein des langues celtiques, qui se répartiront en deux grandes familles : le groupe gaélique, avec l’irlandais, le gaélique écossais et le mannois ; le groupe brittonique, avec le gallois, le cornique et le cambrien, ce dernier s’éteignant dès le XIIe siècle. À noter que le breton se rattache à ce dernier groupe, la Bretagne armoricaine ayant accueilli de nombreux immigrants venus d’outre-Manche entre les Ve et VIIe siècles. Le premier matériau dont disposent les chercheurs réside dans les langues actuelles, bien qu’elles aient beaucoup évolué sur une longue période de près de 2500 ans avant d’être finalement fixées, modernisées et dotées d’un système d’écriture.
À l’exception notable du gallois, les langues celtiques attendront longtemps pour devenir des langues écrites, particularité expliquant que la plupart des textes qui nous parviendront seront rédigés dans des langues d’emprunt ou par le truchement d’alphabets étrangers. Pour la période antique, dans cette contrée restée longtemps coupée du monde méditerranéen, les “vestiges” dont nous disposons sont issus de documents rédigés en latin ou en grec, ainsi que RODWAY le confirme : “À l’exception d’un très petit nombre d’inscriptions en langues celtiques, nous dépendons de documents écrits en latin ou en grec, mais qui contiennent des noms de lieux, de groupes ethniques ou d’individus que nous pouvons qualifier de celtiques.” Avant l’arrivée des Romains, la Grande-Bretagne était peu connue des cultures lettrées de l’Antiquité méditerranéenne. Seuls quelques rares voyageurs avaient rapporté de très succinctes informations sur les langues qui y étaient parlées. C’est ainsi, par exemple, que le navigateur PYTHÉAS et le géographe PTOLÉMÉE reprendront dans leurs écrits des noms de lieux et de tribus. Après la conquête, la langue de l’administration et de la culture est le latin, même si, à l’occasion, il est possible d’y trouver des termes celtiques latinisés. Pour l’Irlande, la situation est plus problématique car, n’ayant pas été occupée par les Romains, l’île verte n’adoptera pas le latin et ne développera une écriture qu’entre les Ve et VIIe siècles, à partir de l’adoption du christianisme et le développement du monachisme. Les traces écrites antérieures demeurent donc quasi inexistantes.
Dans leurs recherches, les exégètes doivent en premier lieu compter sur les allusions tirées des œuvres de Jules CÉSAR, STRABON, TACITE et SUÉTONE ; écrivains dont la priorité n’était pas de rendre hommage à la culture celtique. Au Moyen Âge, certains manuscrits prétendront se faire l’écho d’une tradition beaucoup plus ancienne, comme le Historia regum Britanniae mais, en raison de leur caractère très tardif, il convient de se méfier de leur contenu. Afin de pousser plus avant leurs investigations, les chercheurs vont recourir à d’autres sources moins prestigieuses mais tout aussi précieuses. Il s’agira en particulier des correspondances de soldats en garnison, des inscriptions funéraires, de la documentation léguée par la bureaucratie et l’administration, ou – plus inattendu – des “tablettes de malédiction”, dont on a retrouvé un grand nombre dans la ville thermale de Bath.
Les plaquettes gravées
Gravées sur des plaquettes de plomb ou d’étain, ces textes étaient dédiés à la déesse locale Minerve Sulis. Certaines personnes, s’étant vu dérober leurs bijoux ou leurs vêtements dans les bains de la cité, adressaient par ce truchement une prière à cette divinité pour obtenir la restitution de leurs biens mais aussi afin d’identifier et de punir les voleurs de mille et un tourments plus ou moins raffinés (voir la vidéo ci-dessous). Ces larcins devaient être suffisamment fréquents pour justifier l’existence de scribes spécialisés dans cette tâche. Les plaquettes, une fois gravées, étaient ensuite jetées dans un bassin consacré d’où, plus tard, les archéologues en exhumeront plus de 130 spécimens.
Ces textes étaient pour la plupart rédigés dans une langue populaire qui, tout en étant latine dans sa structure, restait très éloignée du latin académique et littéraire. Ces courts anathèmes et prières, fortement mâtinés de termes et de tournures celtiques, fourmillent de références locales. Quatre de ces artéfacts sont même rédigés en caractères latins dans une langue inconnue, caractéristique qui en ferait – si cela était avéré – les seuls exemples de textes écrits à l’époque antique directement dans une langue celtique insulaire.
L’écriture oghamique
Enfin, il existe encore une autre source, cette fois-ci purement autochtone, qui soulève toujours bien des interrogations et génère hypothèses et fantasmes : les caractères figurant sur les pierres oghamiques. Basé sur un alphabet de vingt caractères, ce système d’écriture, constitué de traits rectilignes, a été utilisé pour graver des inscriptions sur des blocs de pierre. La grande majorité des quelque 500 textes oghamiques aujourd’hui recensés (un exemple ci-dessous) ont été retrouvés dans le sud de l’Irlande, mais il a également été possible d’en découvrir dans le pays de Galles, l’île de Man, l’Écosse, les Cornouailles et le Devon.
Cette écriture, dont les plus anciens vestiges connus remontent à la fin du IVe siècle, aura cours pendant plusieurs siècles avant d’être définitivement supplantée par l’écriture manuscrite sur parchemin. Elle restera cependant utilisée dans certains manuscrits médiévaux, dont le plus renommé : le Livre de Ballymote.
Les avis divergent sur l’ancienneté et l’origine d’une écriture que certains spécialistes font remonter au Ier siècle, soit à une époque où Rome étendait son emprise sur la Bretagne. Elle aurait pu servir de moyen de communication crypté, hypothèse qui lui confèrera, à l’instar des runes, une réputation d’outil divinatoire et magique. D’autres chercheurs tendent plutôt à faire coïncider son apparition avec l’introduction et l’expansion du christianisme en Irlande. Quoi qu’il en soit, les inscriptions oghamiques permettent de documenter les langues celtiques, tout particulièrement le “vieil irlandais“.
Comme nous pouvons le constater à l’issue de ce tour d’horizon, la documentation permettant de reconstituer l’univers linguistiques des Celtes insulaires à l’aube de la période dite historique est peu fournie, fragmentaire et très hétéroclite. Mais, pour l’équipe réunie par la Aberystwyth University, l’heure serait plutôt à l’optimisme. Ainsi que le déclare RODWAY : ” Ces sources disparates n’avaient jamais été réunies auparavant d’une manière qui offre un tel aperçu de la nature des langues celtiques parlées dans ces îles à l’aube de la période historique. […] Nous allons essayer de rassembler toutes les données et de voir quels schémas se dégagent.” En croisant et en analysant les données sur le long terme, il s’agira de rechercher les similitudes et les phonèmes les plus récurrents dans l’espace et le temps pour réaliser une synthèse et parvenir à dégager un vocabulaire primitif. Par exemple, les mots mer en gallois et en vieil irlandais – Môr et Muir – correspondent à Mori dans les noms celtiques tel Moridunum qui, signifiant “fort de la mer“, est en fait l’ancien nom de Carmarthen, dans le sud-ouest du pays de Galles.
L’ambition des chercheurs consiste à dresser un ” tableau du paysage linguistique de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, qui intéressera non seulement les linguistes mais aussi les historiens, les archéologues et les archéogénéticiens”. Pour autant, ils se veulent réalistes : le “premier dictionnaire du celtique ancien” ne comptera – du moins dans sa première version – qu’un peu plus d’un millier de mots. Néanmoins, il s’agira d’un véritable thésaurus, basé sur un répertoire composé de mots usités au cours d’une période allant d’environ 325 av. J.-C. jusqu’à 500 apr. J.-C. Confiant, RODWAY précise en ces termes l’enjeu culturel primordial d’un projet qui n’en est qu’à ses débuts : Nous ne pourrons jamais reconstituer l’intégralité du paysage linguistique des langues celtiques parlées en Grande-Bretagne et en Irlande il y a plus de 2000 ans. Cependant, en rassemblant les indices qui nous sont parvenus, nous pouvons commencer à comprendre le contexte linguistique qui a façonné les langues celtiques encore parlées aujourd’hui.”







