DOMENECH : un abbé missionnaire
Les canulars littéraires fabriqués avec soin et imagination ont parfois réussi à tromper les experts les plus chevronnés. Des faux journaux intimes d’HITLER à la Lettre de la salamandre, en passant par La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant, l‘”affaire Sokal” et les poèmes d’Araki YASUSADA et Ern MALLEY, plusieurs de ces forgeries sont parvenues à ridiculiser des spécialistes reconnus et à ternir durablement leur réputation. Mais, plus grande est l’humiliation quand un esprit supposé brillant se prend lui-même au piège et, aveuglé par son obsession, tarde à reconnaître son erreur, au risque de se voir discréditer pour de bon. C’est de cette mésaventure tragi-comique que sera victime, au XIXe siècle, un érudit respecté : Emmanuel Henri Dieudonné DOMENECH, plus connu sous le nom d’abbé DOMENECH (ci-dessous en 1884).
Avant de devenir la cible de moqueries, notre religieux connaîtra une vie bien mouvementée. Né près de Lyon en 1825, il achève sa formation au séminaire lorsqu’une occasion de partir à l’aventure lui est offerte de manière inopinée. En 1845, le vicaire apostolique du Texas est de passage en France pour recruter des missionnaires, afin de mieux desservir cette contrée qui va devenir un nouveau territoire à part entière des États-Unis. Notre abbé se porte immédiatement volontaire et, sa candidature retenue, quelques mois plus tard, embarque au Havre. Après avoir transité par La Nouvelle-Orléans, il arrive à Saint-Louis où il achève en deux ans ses études apostoliques, avant de gagner le port texan de Galveston, siège épiscopal de ce très vaste État.
Après un voyage éprouvant, il parvient à San Antonio de Bexar, sa première paroisse, puis il part officier à Castroville. Ses débuts sont très difficiles, tant la vie dans la région est rude. Privé de tout salaire, il vit dans un grand dénuement et souffre de la faim. Survivant d’aumônes et de chasse, il en arrive parfois à manger du serpent. Il se heurte à la barrière de la langue, confronté à une population hispanophone et des colons germanophones ; la présence d’une communauté alsacienne lui permettant néanmoins de pallier cette difficulté. Il doit affronter tout à la fois les attaques des Comanches, les épidémies récurrentes, une faune dangereuse et des habitants parfois rustres et violents ; autant de dangers qui l’obligent à porter en permanence deux pistolets. Malade et affaibli, il est autorisé à retourner en France en 1850 et réussit même à obtenir une audience papale.
Malgré les dangers qu’il a rencontrés au cours de sa première expérience apostolique, déçu de retrouver l’Europe, il repart pour le Nouveau Monde dès mars 1851. Après un voyage long et agité qui le mène à Terre-Neuve puis à New York, il descend l’Ohio et le Mississipi pour retrouver Galveston. Son évêque l’affecte alors à Brownsville, une cité située sur le Rio Grande, face à la cité mexicaine de Matamoros. Notre missionnaire, bien que moins isolé et disposant de plus de ressources que lors de son premier ministère, est de nouveau confronté à la grande rudesse des mœurs locales. Il doit s’accoutumer aux scènes d’ivrognerie, aux lynchages et aux bagarres. Lorsque la ville de Matamoros fait l’objet d’un siège meurtrier par des troupes rebelles, il vient prêter assistance aux mourants et manque de se faire tuer.
En septembre 1852, de retour en France pour raison de santé, sa hiérarchie lui déconseille de retourner en Amérique. Chanoine titulaire à Montpellier, il ne reste pas inactif et rédige des souvenirs, qui sont publiés en 1857 sous le titre Journal d’un missionnaire au Texas et au Mexique. L’année suivante, il signe Voyage dans les solitudes américaines, le Minnesota, un État qu’il a effectivement traversé lors de ses pérégrinations et qu’il décrit du point de vue de l’ethnographe. DOMENECH, qui ne s’était guère étendu sur les populations amérindiennes dans son Journal, en fait le sujet principal de cet opus. Il passe en revue différentes nations et s’intéresse à leurs coutumes et croyances. Il s’interroge également sur les origines de certaines tribus et relaie au passage des théories fantaisistes, comme celle des “Indiens gallois”. Dans son ouvrage, il témoigne d’une réelle admiration pour ces populations, n’hésitant pas à dénoncer fermement les mauvais traitements dont les Indiens font l’objet de la part des Blancs.
Un bien étrange manuscrit
Grâce à ses publications et à son affiliation à la Société de géographie, notre ecclésiastique acquiert rapidement une flatteuse réputation d’expert américaniste, bien que dépourvu de toute formation académique dans ce domaine. C’est à ce titre qu’il se voit sollicité par la bibliothèque de l’Arsenal, pour se prononcer sur un manuscrit découvert dans les réserves de l’établissement. Ce document se présente sous la forme de 114 feuillets en papier in-quarto – plusieurs pages manquent et beaucoup ont été endommagées par l’eau de mer -, sur lesquels sont représentés des dessins recto verso, certains annotés au crayon et rehaussés de vermillon. Le contenu en est pour le moins surprenant et insolite. On y voit évoluer des personnages très sommairement tracés, environnés de différents symboles et de glyphes pour la plupart non identifiés.

La tête parfois ornée d’un couvre-chef ou de cornes, ces étranges silhouettes portent souvent ostensiblement ce qui ressemble fort à des organes génitaux masculins disproportionnés, comme dans l’exemple ci-dessous.
Ces curieux petits bonshommes semblent occupés à diverses activités, bien mystérieuses et difficiles à interpréter a priori, même si on peut supposer que certains semblent copuler, se flageller, déféquer, uriner, voire éjaculer. Des animaux, dans lesquels notre abbé voit des figures totémiques, figurent également sur certaines pages.

Avant d’échouer dans la bibliothèque parisienne, ce manuscrit aurait été la propriété du marquis de PAULMY, grand bibliophile et amateur de manuscrits “exotiques”. Abritée dans l’ancien arsenal, l’impressionnante collection de ce dernier avait été rachetée en entier en 1785 par le comte d’ARTOIS, avant d’être confisquée à la Révolution puis de devenir un dépôt national accessible au public.
À la vue de ces étranges dessins, DOMENECH s’enthousiasme. Y décelant une évidente filiation avec les peintures et les pétroglyphes recensés en Amérique du Nord et centrale, il en conclut qu’il s’agit sans aucun doute de l’œuvre d’un Amérindien. Il émet d’emblée l’hypothèse que ce document a dû être rapporté du Canada par un religieux au XVIIe siècle. Dans les attitudes et les activités des personnages, il décèle la représentation de cérémonies mystiques. Pour lui, les images obscènes se réfèrent à un culte du phallus et à une symbolique de fécondité. Les figures à l’allure singulière et stylisée seraient la représentation symbolique d’esprits, de sorciers, de guérisseurs, de chefs de tribus ou encore de récits historiques. C’est ainsi que, pour la page reproduite ci-dessous, il propose l’interprétation suivante : “Un esprit tenant un faisceau de verges placées au-dessus d’un Indien dans une position inclinée. Ces verges peuvent être prises indifféremment pour des plumes d’aigle, emblème du pouvoir, pour des plantes magiques ou pour une émanation d’une puissance supérieure, d’un esprit qui répand sur l’individu un châtiment, une récompense ou un pouvoir surnaturel.”
Quant aux signes et symboles présents en abondance, il avance l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’une forme d’écriture pictographique, ou même syllabique. Il note au passage que, dans les caractères européens qui apparaissent par endroits, il est possible de déchiffrer des prénoms tels que Johannes, Maria et Anna. Il conserve quelques réserves sur l’existence d’un texte écrit avec un système d’écriture amérindien, mais il ne doute pas qu’il s’agit d’un document d’une grande importance historique et ethnographique susceptible de jouer un rôle déterminant dans l’étude des peuples autochtones d’Amérique du Nord. DOMENECH ne manque pas de faire vibrer la fibre patriotique en prédisant le prestige qu’apporterait au pays la nouvelle de cette découverte. Porté par son enthousiasme, il réussit à faire adhérer les autorités à l’idée de publier au plus vite ce manuscrit, arguant que, si la France tergiversait, il serait bientôt édité outre-Atlantique. Il obtient la protection de l’Empereur, lui-même féru d’histoire et d’archéologie, et le soutien logistique et financier du ministre d’État, le comte WALEWSKI. Assorti de commentaires rédigés par notre bouillant ecclésiastique, le Manuscrit pictographique américain, précédé d’une Notice sur l’idéographie des Peaux-Rouges est publié dès1860 en version fac-similé par reproduction lithographique. L’ethnographe autodidacte espérait certainement que cette publication allait révolutionner les études américanistes et lui valoir louanges et félicitations ; mais cet espoir sera bien vite déçu… C’est une cruelle épreuve qui l’attend, celle de se voir publiquement ridiculiser !
En effet, l’ouvrage a retenu l’attention de Julius PETZHOLDT, administrateur de la Bibliothèque royale de Saxe à Dresde. Lorsqu’il consulte l’ouvrage, ce dernier remarque la présence du eszett propre à l’écriture de l’allemand, et de mots clairement germaniques, aux lettres déformées mais lisibles, intégrés dans plusieurs dessins et donc visiblement issus du même auteur. Ainsi, sur une page, on peut lire le mot Honig (Miel) à quatre reprises, assorti de dessins de ruches, alors que DOMENECH y voit un tonnelet d’alcool ou un ballot de fourrures. Sur une autre page (ci-dessous), le mot Wurst (Saucisse) est clairement identifiable.

De fait, bon nombre de termes peuvent être identifiés : Ich will (je veux), Grund (Vallée), Hass (haine), Nicht wohl (mauvais), Unschuldig (innocent), Schaedlich (nuisible), Bei Gott (d’une manière pieuse), mais aussi Treuz, Gern, Blot, Vater unser, Eichen, Lesztes Wort, So Wohr als Gott, Feiertag, Heilig, Sache, etc.
Dès lors, le doute n’est plus permis, il s’agit bien de l’œuvre d’un germanophone et non d’un indigène. Considérant que le style de l’écriture et du dessin est la marque d’une main enfantine, le bibliothécaire allemand avance la théorie qu’on est en présence d’un cahier personnel tenu par un écolier allemand issu d’une famille émigrée en Amérique. Ce jeune rédacteur y aurait laissé, à ses heures perdues, libre cours à sa fantaisie et surtout à ses fantasmes sexuels assez débridés. Notre érudit voit d’ailleurs dans un dessin – dans lequel l’abbé avait cru identifier “un homme-médecine ou un esprit, sous l’influence duquel se courbe un homme qui porte en lui-même les attributs du soleil” – la représentation d’un maître d’école en train de punir un élève à coups de canne (ci-dessous).

Une contre-attaque germanique
L’année suivante, PETZHOLDT publie ses observations et développe ses arguments dans un livre : Das buch der wilden im lichte französischer civilisation (Le Livre des sauvages à la lumière de la civilisation française). La presse allemande lui emboîte le pas, en profitant pour brocarder la crédulité française. Après le Vossiche Zeitung, le Postzeitung publie un article intitulé Une mystification littéraire sans pareille, qui se révèle être une véritable exécution en règle : “Le rire arrache les larmes aux explications que l’illustre savant imagine de donner de ces mots qu’il tient pour aztèques, de ces bonshommes d’écolier et de toutes ces impertinences et saletés parfaitement claires. Écritures et dessins sont évidemment de la même main […] Je regrette de ne pouvoir pas donner quelque fac-similé de ce manuscrit. La vue des précieuses lignes de ces phrases allemandes m’a donné les plus agréables moments que j’aie passés depuis longtemps.” Cet article assassin et d’autres sont ensuite repris dans les presses belge et anglaise, avant que le “scandale” ne finisse par gagner la France.
Face à l’éclat de rire quasi général provoqué par les abracadabrantes conclusions de DOMENECH sur les “ignobles crayonnages d’un polisson”, notre religieux au caractère bien trempé ne se démonte pas ; bien au contraire, il contre-attaque avec vigueur. Interpellant les journaux français et étrangers pour y publier des réponses, il réclame avec force et fracas l’appui de l’Institut et publie une réponse à ses détracteurs d’outre-Rhin et d’ailleurs dans un ouvrage intitulé La Vérité sur le Livre des sauvages. Pour lui, la présence d’inscriptions dans la langue de GOETHE revêt une autre signification : “L’auteur, quoique d’origine européenne, était parfaitement versé dans l’art graphique des Peaux-Rouges ou, quoique sauvage, il avait été instruit par un missionnaire allemand.” Il insiste en outre sur le fait que les signes, dont beaucoup sont récurrents, ont fait l’objet de trop d’attention de la part de leur auteur pour être dénués de toute signification. Il se bat pied à pied contre les arguments avancés par des adversaires qui, il est vrai, manquent parfois d’objectivité et de rigueur dans leurs démonstrations.
Mais, malgré la combativité de notre missionnaire, la cause est entendue et les derniers partisans de ses thèses ne se bousculent guère au portillon pour soutenir publiquement l’abbé. Le livre, qui connaîtra un regain de publicité grâce à cette affaire, se fera rare. Des rumeurs avancent même que le gouvernement, vexé d’avoir été associé à cette aventure calamiteuse, aurait fait racheter un bon nombre d’exemplaires pour les détruire subrepticement. Cible des caricaturistes et des journaux satiriques, DOMENECH doit donc se résigner à faire profil bas.
L’aventure militaire mexicaine du Second Empire va lui donner l’occasion de rebondir. En 1864, il intègre la commission scientifique associée au corps expéditionnaire, mais celle-ci se soldera par un échec. Devenu chapelain à Durango, il est repéré par l’empereur MAXIMILIEN, qui le charge de s’occuper des affaires de presse pour le compte de son cabinet. Peu avant la chute du régime, il rentre en France, où il occupera un temps le poste de censeur des livres religieux pour le compte du ministère de l’Intérieur, puis il participera à la guerre de 1870 comme aumônier. Après l’avènement de la IIIe République, il s’effacera de la vie publique et, attaché à plusieurs paroisses, effectuera un dernier voyage en Amérique. Il décèdera à Lyon en septembre 1903.
À sa mort, la nécrologie publiée dans le journal de la Société des Américanistes résumera le personnage en ces termes : “Domenech n’était ni ethnologue, ni paléographe. Mais son zèle pour la science, quoique brouillon, a rendu quelques services et il n’était point sans talent d’écrivain. Le Muséum lui doit une intéressante collection anthropologique et il y a des pages assez fraîches à la Chateaubriand dans ses récits de missionnaire. Enfin, malgré les erreurs de jugement dont sa vie tout entière témoigne, l’homme était aussi, je crois, un brave homme.” Quoi qu’il en soit, l’affaire Domenech reste encore aujourd’hui un cas d’école. Il rappelle aux chercheurs et aux érudits qu’il ne faut pas s’aveugler devant un document et ne jamais bâtir une théorie sans un examen critique et une démarche quelque peu scientifique et froidement objective.
Ci-dessous, un petit résumé de cette histoire par Marc LEFRANCOIS.









