Noah Webster, partisan résolu d’une langue nationale
La conception d’un dictionnaire ou d’une encyclopédie peut parfois donner lieu à une concurrence hostile entre des projets voisins, au point, dans certains cas, de déboucher sur l’affrontement à distance de deux personnalités antagonistes. Si, en France, la “guerre des dictionnaires” désigne la longue passe d’armes entre le Dictionnaire universel de FURETIÈRE remanié par les protestants et le Dictionnaire universel françois-latin de Trévoux d’inspiration catholique, ce terme sera repris outre-Atlantique pour qualifier une longue rivalité qui va opposer deux personnages considérés comme les fondateurs de la lexicographie nord-américaine.
Le premier de ces “frères ennemis”, Noah WEBSTER (ci-dessous), est un des grands noms de l’histoire des États-Unis. Né dans le Connecticut en 1758, il suit des études universitaires perturbées par la guerre de l’Indépendance. Afin de pouvoir poursuivre son droit, il gagne sa vie comme instituteur et passe avec succès l’examen du Barreau en 1781.
Son expérience d’enseignant lui a permis de constater que le système éducatif de la toute jeune nation américaine a grand besoin d’être amélioré en profondeur pour pouvoir s’émanciper des ouvrages scolaires importés d’Angleterre. Webster estime en effet qu’il faudrait enseigner une “langue nationale” pour détacher l’Amérique d’une langue anglaise qu’il juge “corrompue” par une aristocratie britannique qui a imposé ses propres normes d’orthographe et de prononciation. Il souhaite unifier la langue parlée dans les différents États américains et aboutir à une simplification basée sur la phonétique, préoccupation qui finira par devenir une de ses grandes obsessions.

Notre lexicographe, devenu pédagogue, publie entre 1783 et 1785 son propre manuel, A Grammatical Institute of the English Language, qui sera rapidement rebaptisé The American Spelling Book. Surnommé le Blue-Backed Speller, ce livre va connaître 385 éditions et se vendre à des dizaines de millions d’exemplaires. Pendant près d’un siècle, c’est avec cette grammaire que les jeunes écoliers américains vont apprendre à lire et écrire.
Peinant à lancer sa carrière d’avocat, il s’implique résolument dans la vie politique nationale comme journaliste engagé dans la défense du fédéralisme. Élu à deux reprises à la Chambre des représentants du Connecticut, il entreprend, à partir de 1801, de collecter le vocabulaire typiquement “américain” et de travailler sur les définitions d’un futur grand dictionnaire national. Très porté sur l’étymologie, il apprend plusieurs langues, vingt-huit au total dont le français, l’allemand, le grec, le latin, l’italien, l’espagnol, le néerlandais, le gallois, le vieil anglais, le russe, l’hébreu, l’araméen, le persan, l’arabe et le sanskrit. Mais, en étymologie, ses démonstrations et ses conclusions vont bien souvent se révéler bancales, pour ne pas dire fantaisistes.
Au bout de quelques années, WEBSTER prend le parti de publier une première mouture d’un dictionnaire intitulé A Compendious Dictionary of the English Language. Il revendique fièrement sur la page de titre l’ajout de “cinq mille mots par rapport au nombre trouvé dans le meilleur recueil anglais”, visant ainsi le Dictionary of the English Language de Samuel JOHNSON qu’il ne tient pas en grande estime. Dans cette première version “abrégée“, il met en pratique ses principes en suggérant de modifier l’orthographe de nombreux mots : Honor au lieu de Honour, Theater au lieu de Theatre, Music au lieu de Musick, Center au lieu de Centre, Plow et Jail à la place de Plough et Gaol, ou encore Flavor et Draft pour Flavour et Draught. Il est à noter qu’il réussira à imposer sa nouvelle orthographe dans de nombreux cas, mais son succès ne sera pas total ; Soop, Wimmen, Ake ou encore Tung, par exemple, ne réussiront pas à détrôner Soup, Women, Ache et Tongue. L’accueil réservé à son Compendious Dictionary est mitigé, certains – comme Lyman COBB, qui écrira par la suite des manuels d’orthographe concurrents en réponse aux ouvrages de son aîné – ne ménageant pas leurs critiques. Ils pointent du doigt des incohérences, faisant valoir en particulier que WEBSTER propose une “nouvelle orthographe” pour certains mots tout en ayant recours, dans ses définitions, à l’orthographe de l’“ancien” terme. De même, puritain austère, COBB refuse d’inclure dans son ouvrage des mots de vocabulaire “obscène”, au motif que la langue nationale se doit d’être morale.
WEBSTER, plus que jamais promoteur d’“une langue fédérale”, ne s’attarde pas sur ces controverses et reprend son épuisant labeur pour mener à bien une œuvre qui va lui prendre une bonne vingtaine d’années. Il achève son dictionnaire en janvier 1825, alors qu’il séjourne à Cambridge. Sa publication va se révéler bien plus ardue que prévue. En effet, son gendre, Chauncey GOODRICH, professeur à Yale, le met en relation avec l’éditeur Sherman CONVERSE qui, ayant en mémoire les reproches adressés au dictionnaire de 1806, veut faire réviser son travail par un philologue renommé. Mais, peu enclin à accepter la critique, WEBSTER mettra fin à la supervision d’un individu qu’il qualifie de “pédant“, péripétie qui va retarder la mise sous presse, de sorte qu’il faudra attendre 1828 pour que le livre, intitulé An American Dictionary of the English Language (ci-dessous), soit enfin publié.
En concurrence avec WORCESTER
À sa sortie, le dictionnaire en deux gros volumes compte près de 70 000 entrées, ce qui, à sa sortie, le place au-dessus de son meilleur concurrent anglophone, incapable d’en aligner plus de 58 000. Il a intégré beaucoup de termes typiquement américains, comme Skunk et Squash, ainsi que des termes techniques jusqu’ici négligés. Dans ses citations, il prend souvent comme référence des textes de personnalités telles que George WASHINGTON, Benjamin FRANKLIN ou Washington IRVING.
Le livre étant assez onéreux, l’éditeur veut commercialiser une version abrégée, plus facile à vendre et donc plus rentable. C’est alors qu’entre en scène le deuxième larron de notre histoire, Joseph Emerson WORCESTER (ci-dessous) ; c’est à lui qu’est confiée cette tâche.

Ce brillant grammairien, lui aussi diplômé de Yale, se prévaut d’un dictionnaire de géographie et d’une version abrégée et révisée du Dictionnaire de JOHNSON, envers lequel, contrairement à son collègue, il montre beaucoup de respect. Bien que patriote sincère, il n’adhère pas à la vision “nationaliste” de WEBSTER, se montrant très attaché à l’anglais “standard” qu’il juge plus élégant. Peu sensible aux expérimentations et aux nouveautés présentées dans l’American Dictionary of the English Language, il reste beaucoup plus traditionnel, aussi bien vis-à-vis de la prononciation que d’une orthographe qu’il juge “plus harmonieuses et plus agréables” dans la langue britannique. En 1830, WORCESTER publie à New York son propre dictionnaire, sous le titre de Comprehensive Pronouncing and Explanatory English Dictionary. Quasiment aussi complet que l’American Dictionary, il est plus concis – car l’auteur ne s’étend pas sur l’étymologie -, moins volumineux et meilleur marché, caractéristiques qui garantissent de bonnes ventes à son éditeur.
La réaction de WEBSTER ne se fait pas attendre, accusant WORCESTER de plagiat. Le sujet lui tient tellement à cœur, que l’année suivante il proposera une loi portée par son cousin sénateur, qui renforcera considérablement la notion de droits d’auteur. C’est dans ces conditions que débute la longue querelle entre les deux hommes, que l’histoire américaine retiendra sous le nom de Dictionary Wars. WORCESTER affirme clairement qu’il travaillait sur son ouvrage bien avant d’intervenir sur l’abrégé de son rival, et que le résultat en est nettement différent. Le bouillant septuagénaire n’en démord pas et soutient que son rival lui aurait volé ses recherches. Il revient à la charge à plusieurs reprises et, en 1835, passe à l’offensive en présentant dans une lettre ouverte 121 définitions qui, absentes de tout autre dictionnaire que le sien, lui auraient été “volées” par son concurrent.
La guéguerre WEBSTER-WORCESTER
Les échanges peu amènes se poursuivent les années suivantes mais de manière plus espacée, car les protagonistes s’affairent chacun sur une version améliorée de son dictionnaire. WEBSTER, qui connaît des soucis de santé, est en butte à des difficultés financières car son American Dictionary, tiré à 2 500 exemplaires, met du temps à s’écouler, obligeant l’éditeur à en baisser le prix de vente. Pour mener à bien son projet, il se voit dans l’obligation d’hypothéquer sa maison. Aidé par un de ses fils, il a la satisfaction, en 1841, année de ses 82 ans, d’assister à la parution de la nouvelle version de son livre, révisée et augmentée de 15 000 mots. Il meurt deux ans plus tard, alors qu’il cherchait toujours à améliorer son ouvrage. En 1846, c’est au tour de WORCESTER de publier son nouveau livre, A Universal and Critical Dictionary of the English Language. Dans la préface, ce dernier rend hommage à son défunt rival, tout en prenant soin de préciser que son travail, qui s’appuie essentiellement sur des sources britanniques, ne s’est en aucune manière inspiré de celui de WEBSTER. Avec la disparition de ce dernier, on pouvait penser que les “Dictionary Wars” avaient connu leur épilogue, mais il n’en sera rien. Les hostilités vont se poursuivre (voir la caricature d’époque ci-dessous), avec de nouveaux protagonistes.

Les frères MERRIAM
En effet, la famille du lexicographe décédé est très divisée sur la marche à suivre, et finalement ce sont Charles et George MERRIAM, deux imprimeurs et libraires, installés à Springfield dans le Massachusetts, qui réussissent à obtenir les tirages invendus, les notes non publiées, et surtout le droit exclusif de publier de nouvelles éditions. Ils voient très vite l’intérêt à mettre en avant le nom de WEBSTER pour lancer une lucrative entreprise d’édition de dictionnaires à grande échelle et nuire à ceux de son principal concurrent, les dictionnaires de WORCESTER. Les deux frères n’hésitent pas à enrôler William WEBSTER, pour qu’il caractérise le plagiat en listant tous les emprunts. Mais cette approche n’ayant pas porté ses fruits, les MERRIAM optent pour une attaque frontale en publiant des lettres ouvertes et des pamphlets mettant en cause aussi bien la personnalité de leur “adversaire” que la qualité et surtout l’originalité de son travail.
Qualifié entre autres de “pirate littéraire” et d'”imposteur“, WORCESTER, qui souffre des yeux, manquant alors de devenir aveugle, se tient à l’écart de cette polémique, laissant le soin à son éditeur SWAN de prendre sa défense. En revanche, il est plus affecté par un autre épisode. En effet, un éditeur londonien avait édité en 1851 son dictionnaire, mais en tronquant l’introduction et surtout en indiquant sur la page de titre que le texte avait été “compilé d’après les œuvres de Webster”, semblant ainsi donner raison aux accusations de plagiat. Pendant que la controverse, et la publicité qui en découle, se développent, les MERRIAM publient, en 1845 et 1847, de nouvelles éditions de ce qu’on appelle désormais le “Webster’s Dictionary” ; non sans en avoir profondément remanié le contenu, “purgé” en grande partie des fantaisies étymologiques et de certaines “trouvailles” orthographiques qui n’avaient pas été adoptées dans le langage courant. GOODRICH et son successeur Noah PORTER font ainsi de cet ouvrage un dictionnaire certes plus conventionnel, mais plus accessible, aussi bien dans le contenu que dans la forme.
WORCESTER ne restera pas inactif et éditera un nouvel opus en 1855 intitulé A Pronouncing, Explanatory and Synonymous Dictionary of the English Language, dans lequel il expose une vision de la langue standard qui correspond à “l’usage actuel d’une société instruite et bien élevée”. Avec ses éditeurs, il entreprend le projet d’une nouvelle version, augmentée mais aussi illustrée, de son dictionnaire de 1846. Mais l’information fuite par inadvertance et, prévenus, les MERRIAM, qui adoptent un plan similaire, gagnent la course de vitesse en publiant leur livre orné de plusieurs belles planches en 1859. Il faudra attendre l’année suivante pour que l’ouvrage de WORCESTER (ci-dessous) voie enfin le jour. Il rencontrera le succès et bénéficiera de critiques particulièrement élogieuses, y compris en Grande-Bretagne. Certains n’hésiteront pas alors à parler de « meilleur dictionnaire de la langue anglaise ».
Beaucoup pensent alors que les jeux sont faits, à l’image du poète James Russell LOWELL, qui écrira que : “De ce long conflit, WORCESTER est indiscutablement sorti victorieux” ; ou d’Edward Everett HALE, qui s’écriera : “Nous avons enfin un bon dictionnaire !” Mais le triomphe est de brève durée, car c’est compter sans la combativité des frères MERRIAM, qui mettent aussitôt en chantier une nouvelle machine de guerre éditoriale. Confié à PORTER, le projet prend de l’ampleur, totalisant 114 000 entrées. Familièrement appelé le Webster’s Unabridged, l’ouvrage est publié en 1864. WORCESTER, qui décède en octobre 1865, n’aura guère eu le temps de répliquer.
Pendant un temps, les deux dictionnaires se font une concurrence féroce. Le Worcester est particulièrement apprécié des universitaires, des érudits, des philologues et de beaucoup d’écrivains ; mais le Webster, plus “populaire”, rallie de plus en plus de partisans dans toutes les classes sociales. MURRAY écrit ainsi, à propos de l’Unabridged, qu’il a “acquis une renommée internationale. Il était considéré comme supérieur à tous les autres dictionnaires et considéré comme la principale autorité sur la signification des mots non seulement en Amérique et en Angleterre, mais aussi dans tout l’Extrême-Orient“. La maison d’édition MERRIAM – qui sera rebaptisée Merriam-Webster en 1982 – finira par remporter définitivement la partie dans les années 1880 et 1890. Le Webster s’imposera comme le dictionnaire américain par excellence et deviendra même, au siècle suivant aux USA, un terme générique quasiment synonyme de dictionnaire. WORCESTER et son œuvre finiront par sombrer dans un relatif oubli, dont l’édition d’une version révisée de son opus major en 1886 ne parviendra pas à le faire sortir. Après des décennies d’une rivalité acharnée, la guerre des dictionnaires aura ainsi livré son verdict.
Pour en savoir plus sur cet épisode souvent méconnu de ce côté de l’Atlantique, nous vous conseillons le livre très complet de Peter MARTIN The Dictionary Wars: The American Fight over the English Language.








