Jean DARD, le lexicographe du Sénégal
La plupart des dictionnaires et des lexiques traitant des langues de l’Afrique subsaharienne ont vu le jour dans le sillage de la colonisation, généralement réalisés par des missionnaires, des agents administratifs ou des militaires. Cependant, parmi ces lexicographes généralement mus par des motivations évangéliques, stratégiques ou commerciales, une figure se distingue : celle de Jean DARD. Alors que l’expansion coloniale française sur le continent africain n’est encore qu’à un stade peu avancé, c’est cet homme qui, le premier, réalisera des dictionnaires à but pédagogique.
Né en juin 1789 en Bourgogne, Jean DARD voit le jour dans une famille pauvre et nombreuse. Épaulé par son frère aîné instituteur, il peut entreprendre des études dans un collège pour garçons d’Autun, annexé à l’école populaire gratuite créée par Anne-Marie JAVOUHEY. Conscrit en 1809, il est envoyé en Espagne, d’où il revient blessé quelques années plus tard. Monté à Paris, il trouve un travail au bureau des longitudes et suit les cours publics de sciences du Muséum. Finalement reçu bachelier ès sciences, il occupe un emploi de répétiteur de mathématiques dans un collège de Dijon. En 1815, il rejoint la capitale pour fréquenter la Société pour l’instruction élémentaire, qui vient d’être créée. Il y découvre les idées pédagogiques novatrices de l’abbé Louis GAULTIER, auxquelles il adhère d’emblée. Ce dernier s’est rendu en Angleterre l’année précédente pour étudier en détail la méthode d’enseignement mutuel appliquée dans les écoles d’Andrew BELL et de Joseph LANCASTER. S’appuyant sur un système à la fois collaboratif et hiérarchique basé sur le monitorat, cette approche vise à faciliter la massification de l’instruction élémentaire par une pratique qui permet à un seul maître de diriger un grand nombre d’élèves. GAULTIER prône en outre le recours aux “jeux instructifs”, qui stimulent l’envie d’apprendre et favorisent les progrès rapides tout en restant rigoureux sur les questions de discipline, de piété et de moralité.
Instituteur en poste à Saint-Louis
Ayant intégré le cours normal dédié à la formation des futurs instituteurs adeptes de cette méthode, DARD se lie avec Louis-Aimé MARTIN, un ancien disciple de Jacques-Henri Bernardin de SAINT-PIERRE. Grâce à ses soutiens et malgré une certaine méfiance des “ultras” envers cette nouvelle pédagogie axée sur les classes populaires, il se voit nommé instituteur des établissements français du Sénégal et placé de facto sous la tutelle du ministère de la Marine. Fondées au XVIIe siècle, les colonies de Gorée et Saint-Louis, occupées par les Britanniques depuis 1793, sont en passe d’être rétrocédées à la France. Quelques mois avant le départ de DARD, une expédition reprend possession des lieux. C’est au cours de cette période qu’intervient le fameux naufrage de la frégate La Méduse, événement particulièrement dramatique qui aura son importance dans la suite de notre récit.
Avec son Précis de la méthode d’enseignement mutuel de NYON sous le bras, DARD débarque en octobre 1816 et se met immédiatement au travail pour aménager un local. La première école française officielle, destinée aux autochtones d’Afrique de l’Ouest, ouvre en mars 1817. Le premier jour, elle ne compte que sept élèves, mais ses effectifs croissent rapidement grâce au soutien actif du gouverneur et de ses adjoints soucieux de former une élite francophone destinée à étendre l’influence française dans le pays. Dès la fin de l’année, ils sont près de 80 jeunes gens à suivre ses cours. Sur place, DARD fait la connaissance de sa future épouse, Charlotte-Adélaïde PICARD, une rescapée de La Méduse qui deviendra célèbre, quelques années plus tard, par la publication d’un récit relatant la catastrophe mais décrivant aussi la contrée et ses habitants. Cet ouvrage sera publié sous le titre La Chaumière africaine ou Histoire d’une famille française jetée sur la côte occidentale de l’Afrique à la suite du naufrage de la frégate La Méduse.
DARD touche rapidement aux limites de son action. La langue maternelle de la grande majorité de ses élèves étant le wolof, beaucoup lisent et retranscrivent les mots français de mémoire sans vraiment les comprendre. Les sources écrites dont peut disposer notre zélé instituteur sont alors limitées à quelques lexiques incomplets rédigés par des voyageurs. Il se voit donc dans l’obligation de s’improviser linguiste pour faciliter l’apprentissage de cours exclusivement exprimés en français. Avec l’aide de ses élèves, il élabore une méthode pour apprendre à lire directement à partir du wolof et transcrire cette langue en lettres latines en respectant la phonétique. À l’époque, le wolof est encore dépourvu de système d’écriture propre ; seul un alphabet adjami, adapté de l’arabe, est alors utilisé dans certaines régions. Ayant obtenu de la métropole l’envoi d’un maître assistant, DARD peut enfin sortir de la colonie pour s’aventurer dans le pays le long du fleuve Sénégal et y réaliser des “collectes” et des observations de nature scientifique et linguistique.
Des dictionnaires wolof et bambara
Son travail progressant rapidement, DARD entreprend de composer une ébauche de grammaire, des tableaux thématiques de vocabulaire et la traduction de quelques textes. Il en transmet des échantillons à la Société pour la diffusion de l’instruction élémentaire, dont les membres saluent chaleureusement les réalisations de leur “collègue”. Motivée au départ par des raisons purement didactiques et pédagogiques, l’initiative finit par attirer l’attention du ministère de tutelle. D’abord celle du baron PORTAL, puis des autorités françaises, qui y voient un moyen de servir les ambitions commerciales, diplomatiques et militaires que nourrit la France en Sénégambie, région où la traite a été abolie en 1815. Brouillé avec le préfet apostolique local, qui cherche à nuire à sa réputation, DARD obtient du gouverneur de regagner la métropole et débarque à Lorient le dernier jour de 1820.
Il devient instituteur dans le village de Bligny sous Beaune, mais, parallèlement à l’exercice de sa profession, il continue à travailler sur les ouvrages qu’il a commencés à Saint-Louis, assuré par le pouvoir royal d’être déchargé de ses éventuels frais d’impression. Il a décidé d’insérer dans son livre une colonne supplémentaire donnant les équivalents en langue bambara, également appelée mandingue, très usitée comme langue véhiculaire dans la vaste région traversée par le fleuve Sénégal. Le Dictionnaire français-wolof et français-bambara ; suivi du dictionnaire wolof-français (ci-dessous), édité par l’Imprimerie royale, est publié en 1825.

L’année suivante, DARD peut enfin publier sa Grammaire wolofe. Dans l’avant-propos, il s’efforce, non sans maladresse, de réfuter les multiples préjugés envers les Africains, souvent fondés sur de faux arguments pseudo-scientifiques. Il en profite pour revenir sur le succès de l’école de Saint-Louis : “D’heureux essais faits à l’école du Sénégal, depuis 1816 jusqu’en 1820, ont prouvé que les Noirs sont doués d’une grande intelligence : plusieurs Wolofs, en moins de quatre ans, y ont appris la langue française, les éléments de géographie, de mathématiques, de physique, de chimie, d’histoire naturelle, et la navigation. De plus, ils ont appris à écrire et à raisonner leur propre langue maternelle, qui n’avait jamais été écrite.” DARD écrit au gouverneur pour réintégrer la colonie, mais sa requête n’aboutit pas.
Entretemps, Dominique DASPRES, l’ancien assistant de DARD, poursuivant l’œuvre de son mentor, est parvenu à attirer un nombre croissant de fils de chefs de la région alors qu’une école de filles a été fondée par Claudine et Pierre JAVOUHEY. En 1833, DARD, de retour à la tête de “son” école, lui redonnera le dynamisme qu’elle avait perdu, mais l’embellie sera de courte durée car, quelques mois seulement après son arrivée, il mourra le 1er octobre. Après sa disparition, l’école mutuelle, sans véritable instituteur, sera dirigée alternativement par des militaires et des ecclésiastiques, avant de disparaître en 1840. Les frères de Ploërmel créeront ensuite leur propre établissement, ouvert aux non-catholiques. À partir de 1857 cette école devra affronter la concurrence d’une école laïque voulue par le gouverneur Louis FAIDHERBE, qui publiera deux ans plus tard un lexique intitulé : Vocabulaire d’environ 1,500 mots français les plus usuels avec leurs correspondants en ouolof de Saint-Louis.
Si l’établissement que DARD avait créé ne lui survivra pas longtemps, son dictionnaire et sa grammaire serviront de bases à d’autres travaux, réalisés cette fois par des missionnaires, plus particulièrement l’abbé BOILAT et Aloyse KOBÈS. À ce titre, DARD est toujours célébré en France et au Sénégal comme un pionnier à la fois de l’enseignement public et de la lexicographie du wolof. Pour en savoir plus sur ce personnage, nous vous renvoyons à l’ouvrage de Joseph GAUCHER, édité en 1968, Les Débuts de l’enseignement en Afrique francophone : Jean Dard et l’école mutuelle de Saint-Louis du Sénégal, ainsi qu’à l’article de Robert CORNEVIN : L’œuvre de Bourguignons (Les Javouhey et Jean Dard) au Sénégal et à La Réunion.







