L’irruption de l’IA dans l’encyclopédisme
Avec la progression extrêmement rapide de l’Intelligence artificielle (IA), à laquelle nous assistons, il aurait été illusoire de penser que le domaine de la lexicographie serait miraculeusement épargné par ce phénomène qui touche l’ensemble de la création intellectuelle et artistique. Les IA génératives bousculent les pratiques dans les domaines de la traduction et de la recherche d’informations. Nombreux sont ceux qui commencent à acquérir le réflexe de demander à une IA de réaliser un résumé ou une synthèse sur un sujet, plutôt que de consulter une encyclopédie ou même de lancer une recherche sur Internet. Le géant Wikipédia lui-même a vu sa fréquentation reculer de manière très nette en 2025. Aucun éditeur ne pourra désormais ignorer cette nouvelle concurrence. C’est ainsi que le célèbre dictionnaire Le Robert vient de lancer son propre assistant IA, capable de répondre à des questions sur la langue française et ce, en ligne et gratuitement.
Alors que les interrogations sont nombreuses et que des inquiétudes nouvelles se font jour, un développeur informatique polonais, du nom de Bartłomiej STRAMA, a décidé, après une discussion au cours d’une soirée bien arrosée, de se lancer dans une expérience tenant à la fois d’un test délirant et du canular. Il part d’un principe simple : que se passe-t-il si on lâche complètement la bride à une IA générative pour construire une encyclopédie dont le contenu est totalement fictif ? De fait, pour de multiples raisons, les IA ont déjà prouvé qu’elles pouvaient inventer des informations. Faisant face à des bévues répétées, Google a avancé l’explication que “si les données d’entraînement sont incomplètes, biaisées ou erronées, le modèle d’IA peut apprendre des schémas incorrects” ; avec, pour conséquence, la genèse quasi spontanée et imprévisible de réponses inexactes, présentées comme des faits objectifs et scientifiques. Un nom très évocateur a été donné à ce phénomène : les hallucinations de l’IA. Si d’ordinaire l’objectif des informaticiens et des entreprises est de les éviter et de les supprimer, elles se retrouvent au cœur même de l’expérience menée par STRAMA.
Notre informaticien polonais développe donc, avec l’aide de son comparse Tomasz MAMALA, une plate-forme présentée comme une “encyclopédie imaginaire infinie“, fortement inspirée de WIKIPÉDIA pour les codes visuels, la typographie et son système d’interface ; esprit collaboratif et quête de la vérité factuelle en moins. Le site en open source est lancé le 13 mai 2026.

Pour l’aspect purement technique – nos compétences dans ce domaine étant limitées -, nous nous contenterons ici d’indiquer que “Halupedia repose sur une technologie appelée «vibeserver», un serveur web capable de créer des contenus en temps réel grâce à des modèles de langage (LLM)“.
Des assertions farfelues présentées avec un sérieux apparent
Comment fonctionne cette encyclopédie, qui a volontairement “pris le maquis” pour aller musarder en terre inconnue ? L’IA a intégralement généré des articles traitant – c’est bien sûr à prendre au second degré – des “sujets insuffisamment traités dans les ouvrages de référence traditionnels”. C’est ainsi qu’a vu le jour un véritable monde parallèle, perdu quelque part entre la quatrième dimension, l’uchronie et le rêve éveillé. Dans cette réalité “alternative”, il aurait ainsi existé, en 1873 en Bohême, un “ministère des trombones et des attaches” chargé d’approvisionner toutes les administrations ; tandis qu’au XVe siècle, le duché de Brunswick aurait envisagé d’entourer son territoire d’une grande muraille, dans le but “de contrôler et d’homogénéiser les niveaux d’humidité atmosphérique à l’intérieur des frontières du duché, afin de prévenir les variations erratiques du point de rosée et d’assurer des conditions optimales pour la culture du navet de Brunswick , une culture de base”, projet porté par l’Académie de l’humidité locale.
Autres découvertes pour le moins stupéfiantes : en 1688, les représentants du duché (fictif) de Fribble auraient décidé par traité de supprimer les mardis de leur calendrier ; à la fin du Moyen Âge fut inventée la “métallurgie théologique“, “discipline qui cherche à comprendre comment les propriétés physiques des métaux sont liées à des concepts théologiques abstraits tels que la grâce, le péché, la présence divine et la nature de l’âme” ; en 1887, des pluies de dauphins se sont abattues dans plusieurs régions du globe, de l’Amazone à l’Asie centrale, en passant par les Grands Lacs américains ; au IIIe siècle, la cité-État de Veridian aurait créé un “ministère des Cartes légèrement inexactes” ; mais aussi : l’arithmétique chaldéenne “postule que certains nombres, par un processus de manipulation mentale délibérée et d’invocation rituelle, peuvent acquérir une propriété appelée «résilience», leur permettant de résister à toute soustraction sans perte de valeur” ; ou encore : le recensement des pigeons de 1887 viserait à dénombrer exactement l’effectif de pigeons bisets à huppe dorée présents en Grande-Bretagne et en Irlande. Nous vous proposons ci-dessous deux autres exemples avec l’Institut d’analyse tabulaire et la Bibliothèque nationale des livres inachevés, sise dans une cité engloutie.

Les textes d’HALUPEDIA sont rédigés dans un langage neutre et informatif conforme au style des encyclopédies classiques. Ils sont émaillés de citations, de références bibliographiques et biographiques, voire d’illustrations et de fils de commentaires intégralement inventés, qui confèrent à l’ensemble un vernis de crédibilité scientifique. Même si le contenu semble bien vite insensé à quiconque dispose d’un peu d’esprit critique et de culture générale, les concepteurs ont quand même jugé bon -au vu des dérives observées sur le Net et les réseaux sociaux en général- de mettre en exergue cet avertissement à l’adresse de ceux qui découvrent leur site : “Chaque article présenté ici est une création fictive générée par un modèle linguistique. Biographies, dates, notes de bas de page et citations sont inventées. Rien sur ce site n’est vrai. Ne citez pas Halupedia, ne le reprenez pas et n’y croyez pas.”
Une cohérence apparente
Une des grandes forces d’Halupedia est de réussir à maintenir une grande rationalité dans sa structure même et ce, “en sauvegardant les métadonnées, de sorte que les articles suivants renvoient aux entrées précédentes”. Le tour de force de ses concepteurs est d’avoir pu créer un système de liens, qui sont autant de portes ouvertes à de nouveaux “délires créatifs”. En effet, en cliquant dessus, l’utilisateur est supposé en déclencher la création, et un article qui, de fait, n’avait pas encore été rédigé, devient une réalité en temps réel comme si elle avait toujours existé. Il s’ensuit que le site demande à une IA de générer un faux article encyclopédique, qui sera ensuite conservé dans le cache du serveur pour les visiteurs suivants. Dans chaque nouvelle création, une nouvelle série de liens hypertextes “virtuels” sera générée jusqu’à composer une vaste toile d’articles liés entre eux. STRAMA précise : “Le plus fascinant, c’est la cohérence automatique. Si un article mentionne par hasard le traité des gobelins de 1994, cet événement devient un fait établi. Cliquez dessus, et l’IA est immédiatement forcée de générer le récit historiquement exact de ces gobelins.”
Si, sur le papier, le projet, à la fois intrigant et enthousiasmant, éveille l’intérêt et suscite des interrogations, Halupedia n’en est encore qu’à ses débuts et, pourrait-on dire, en phase de rodage. La consultation du site est quelque peu déroutante, car si les articles sont bien ficelés, leur consultation s’avère parfois frustrante. La recherche par mot-clé se heurte parfois à des ratés, tandis que beaucoup d’entrées apparaissent avec un titre constellé de 1 et de 0, caractéristique qui nuit à la lisibilité de l’ensemble. Certains liens aboutissent à une impasse annoncée de la manière suivante : “Un problème technique est survenu, ce qui est ironique pour une encyclopédie fictive : il est impossible de générer de nouvelles entrées à partir de réseaux VPN ou de centres de données.” Enfin, comme habituellement, des contenus ultra polémiques, racistes ou complotistes, ont réussi à se frayer un chemin et à engendrer des articles haineux qui ont contraint les programmeurs à exercer au cas par cas une modération ou une suppression pure et simple.
En apparence, Halupedia a donc tout pour plaire à un large public. Les amateurs de canulars sophistiqués et de sites parodiques y voient le croisement improbable entre Wikipédia et Le Gorafi. Au-delà du potentiel comique et absurde, d’autres y décèlent une critique implicite de l’IA et de ses dangers, voire l’exemple concret d’un monde futur où l’humain pourrait être totalement écarté de la création pure, désormais confiée aux machines et aux algorithmes. Leurs concepteurs ne se sont pas explicitement prononcés sur ce point, ce qui laisse tout loisir de développer des hypothèses en ce sens. Il est également possible de rapprocher cette expérience vertigineuse aux frontières de l’absurde d’une sorte de “performance artistique”. Enfin, la portée philosophique de l’ensemble peut nous interpeller, dans la mesure où il est en effet tentant d’y voir une allégorie de l’infini. Un journaliste a parlé d’un ” labyrinthe sans fin de références fictives”, qui n’est pas sans évoquer BORGES et sa bibliothèque de Babel.
L’avenir nous dira jusqu’où se développera Halupedia et quels enseignements pourront être tirés de cet étrange projet, dont on espère qu’il ne se résume pas à un feu de paille médiatisé mais anecdotique. En attendant, pour en savoir plus, nous vous orientons vers un reportage diffusé sur Arte, le 18 mai 2026 dans l’émission 28 minutes, et vers cet article du site Wedemain.







