L’amour à travers les siècles
Depuis que l’humanité dispose du merveilleux outil qu’est l’écriture, elle n’a cessé de tout cataloguer, compiler ou condenser dans des ouvrages à vocation encyclopédique ou lexicographique. Aucun domaine de la connaissance humaine ne semble avoir été épargné, y compris celui qui relève de l’intime, l’amour, pris aussi bien dans sa dimension sentimentale et sociale que physique. C’est ainsi que des recueils et des traités, analysant ce sentiment et proposant de véritables guides pour la vie sexuelle et affective, verront le jour au fil des siècles au sein de différentes civilisations.
Avant que ne s’impose le christianisme, la Rome antique n’est guère pudibonde. L’acte sexuel y est vu comme une activité banale conciliant un besoin physiologique à accomplir, comme une nécessité pour engendrer une descendance, voire comme une simple marchandise. Mais, pour autant, cette relative liberté n’autorise pas toutes les formes de débauche, la sexualité devant, pour être licite et acceptable, se conformer à certains principes définis essentiellement par le sexe, la situation matrimoniale et le rang social. À Rome, une femme mariée ne dispose guère de la même liberté sexuelle que son mari.
S’il n’est pas le premier écrivain à traiter du sujet – les textes à connotation érotique, qu’ils soient sacrés ou profanes, existent depuis longtemps, aussi bien en Égypte qu’en Mésopotamie -, OVIDE qui, de son vivant, s’est imposé comme l’un des plus célèbres auteurs de langue latine, a consacré tout un ouvrage à l’amour. Celui-ci se distingue de ses prédécesseurs par son caractère didactique et pédagogique, même si la dimension poétique et littéraire reste bien présente, en particulier grâce au distique élégiaque.

L’Ars Amatoria
Ovide n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, puisqu’il a déjà composé des lettres d’amour fictives, connues sous le nom d’Héroïdes, adressées à des personnages historiques ou mythologiques par leur épouse ou leur maîtresse. Il présente donc L’Ars Amatoria (L’Art d’aimer) comme un guide pour ses contemporains : “Si, parmi vous, Romains, quelqu’un ignore l’art d’aimer, qu’il lise mes vers ; qu’il s’instruise en les lisant, et qu’il aime. Aidé de la voile et de la rame, l’art fait voguer la nef agile ; l’art guide les chars légers : l’art doit aussi guider l’amour.” Son manuscrit se compose de trois parties distinctes, qu’il décrit ainsi : “Soldat novice qui veux t’enrôler sous les drapeaux de Vénus, occupe-toi d’abord de chercher celle que tu dois aimer ; ton second soin est de fléchir la femme qui t’a plu ; et le troisième, de faire en sorte que cet amour soit durable. Tel est mon plan, telle est la carrière que mon char va parcourir, tel est le but qu’il doit atteindre.”
La première étape vise logiquement à trouver sa “bien-aimée”, puisque l’auteur ne réserve ses conseils qu’aux hommes issus des classes aisées. Il explique comment “tendre ses filets” aussi bien sur le forum qu’au théâtre, “l’endroit le plus fertile en occasions propices”, lors des courses à l’hippodrome, au cours d’un dîner, voire au tribunal ou dans les lieux de culte. Exhortant son lecteur à se “présenter au combat avec la certitude de vaincre”, il décrit diverses techniques de séduction, pour ne pas dire de “drague”, dont beaucoup franchiront les siècles. Pour lui, il importe avant tout de s’assurer la complicité d’une servante, qui sert à la fois d’informatrice et de relais auprès de la belle convoitée. Il enjoint ensuite à l’amant de limiter les cadeaux, mais sans lésiner sur les écrits et les belles paroles. ” Promettez, promettez, cela ne coûte rien ; tout le monde est riche en promesses. L’espérance, lorsqu’on y ajoute foi, fait gagner bien du temps ; c’est une déesse trompeuse, mais on aime à être trompé par elle”, écrit-il en substance. Pour autant, l’amant ne peut se cantonner à ce rôle d’attente, il doit jouer d’audace et de hardiesse pour parvenir à ses fins. L’auteur use même d’une métaphore comparant l’amour à la guerre car, comme elle, il requiert vigueur, persistance et folie. Pour autant, l’homme ne doit pas se montrer impatient et trop pressant ; il doit rester attentif à la personnalité et aux attentes de sa potentielle partenaire. Chez Ovide, la conduite de l’amant est dictée par des stratégies et des stratagèmes, l’amour étant fondé sur le désir plus que sur les sentiments.
Après la conquête vient le temps de fortifier la relation amoureuse – objet du second livre – pour la rendre durable et harmonieuse afin de demeurer une source de bonheur et de jouissance. Il enjoint son lecteur masculin de faire preuve de persévérance, d’être attentionné, de témoigner une “admiration perpétuelle”, quitte à en faire un peu trop, et enfin de ne jamais se départir d’un caractère agréable. Il ne doit pas hésiter à être complaisant – “Ce qu’elle blâme, blâme-le ; loue ce qu’elle loue. Ce qu’elle dit, répète-le ; nie ce qu’elle nie. Ris, si elle rit ; pleure, si elle pleure : en un mot, compose ton visage sur le sien.” Autres conseils : l’amant doit gérer les rivaux et la jalousie, s’arranger pour que ses infidélités soient ignorées, et ne jamais oublier d’entretenir une hygiène corporelle irréprochable. De même, l’homme, dans l’acte sexuel est invité à contenter sa partenaire, l’auteur insistant sur la réciprocité et la simultanéité qui augmentent considérablement l’extase de chacun : “La femme offerte doit sentir, du plus profond d’elle-même, le plaisir la combler de même que son amant. Échangez sans arrêt des mots câlins et des petits cris agréables, sans oublier, au milieu de vos jeux, quelques termes coquins. Quant à toi, à qui la nature a refusé la jouissance, fais semblant, en simulant les plaintes, d’éprouver du plaisir.”
Conseils à destination des dames
Après avoir écrit pour les hommes, OVIDE s’adresse directement aux femmes dans son troisième livre. Afin qu’elles “combattent à armes égales“, notre poète entend leur apprendre “l’art de se faire aimer”. Il considère que ce chapitre est nécessaire pour rééquilibrer les forces en présence, car : “La femme ne sait point résister aux feux et aux flèches cruelles de l’Amour, dont les traits, il me semble, pénètrent moins avant dans le cœur de l’homme. L’homme trompe souvent ; la femme est rarement trompeuse ; étudiez ce sexe, vous y trouverez peu de perfides.” Notre expert autoproclamé enjoint à la femme de soigner son apparence par les vêtements, la coiffure et les parures, d’exercer sa démarche et sa voix, mais aussi de rire et pleurer “avec grâce“. Le recours au maquillage et à des “artifices” est recommandé –“Cachez ces défauts avec soin ; et, autant que possible, dissimulez les imperfections de votre corps” -, tout en veillant à conserver une part de mystère car il est impératif “que l’art embellisse sans se montrer”. Les qualités physiques doivent s’accompagner de qualités intellectuelles et “mondaines” ; l’art de l’écriture et le goût de la poésie étant des atouts à cultiver. La femme ne doit point rester enfermée car : “Ce qui se cache reste ignoré, et l’on ne désire point ce qu’on ignore. Que sert un beau visage, si personne n’est là pour le voir ? Jeunes beautés, vous ferez bien de vous mêler à la foule : portez souvent hors de chez vous vos pas incertains.”
À rebours du parti pris masculin des deux premières parties de son livre, OVIDE invite les femmes à user à leur tour de manigances pour devenir maîtresses du jeu : “Des faveurs trop facilement accordées sont peu propres à nourrir longtemps l’amour : il faut mêler à ses douces joies quelques refus qui l’irritent […] Les aliments trop doux affadissent le palais ; l’amertume réveille notre appétit. Que le nouvel amant tombé captif dans vos filets se flatte d’abord d’être seul admis aux plaisirs de votre couche ; que bientôt il craigne un rival ; qu’il se croie réduit à partager avec lui vos faveurs : sans ces stratagèmes, l’amour vieillit promptement.” Ou encore : “Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés ; rien n’est plus facile : on croit aisément ce qu’on désire. Jetez sur un jeune homme des regards séduisants ; poussez de profonds soupirs, reprochez-lui de venir trop tard ; ajoutez-y les larmes et le chagrin menteur d’une feinte jalousie, et que vos ongles mêmes déchirent le visage de votre amant. Il sera bientôt persuadé que vous l’adorez.”
Aujourd’hui, les critiques mettent l’accent sur la dimension humoristique voire parodique de L’Art d’aimer. Ils raillent volontiers le ton docte et sentencieux que l’auteur adopte pour délivrer des préceptes parfois un peu “baroques”. Pourtant, loin d’être considérée comme un ouvrage mineur, le livre est devenu, avec Les métamorphoses, une des plus célèbres œuvres d’OVIDE. Ce succès suscitera une suite intitulée Remedia Amoris, soit Remèdes à l’amour, où il délivrera cette fois des conseils pour guérir et éviter les souffrances d’une liaison malheureuse et parfois néfaste, avant et après l’inévitable rupture.
Le livre est mal accueilli par le principal protecteur du poète, l’empereur AUGUSTE en personne. En effet, ce dernier, attaché à une vision traditionnaliste du couple et du contrat conjugal, entend moraliser la vie publique et favoriser la natalité. Il réforme le divorce, qui devient beaucoup plus malaisé, interdit les mésalliances dans les classes sociales supérieures et fait de l’adultère d’une épouse un crime civil pouvant faire l’objet de poursuites par l’État et être sanctionné par l’exil. Autant dire que certains des enseignements d’OVIDE, teintés d’amoralisme et d’hédonisme – comme celui qui a pour objet “Les moyens de tromper un mari rusé et un gardien vigilant”-, et son éloge de la liberté pour l’amant des deux sexes de jouir de ses sens et de son corps, ne seront pas pour plaire à l’austère maître de Rome, qui n’hésitera pas à bannir sa propre fille pour mauvaise conduite.
En l’an VIII, sur simple décret, OVIDE se voit exilé aux confins de l’Empire et assigné à résidence, pour une durée indéterminée, à Tomis sur les bords de la mer Noire. S’il n’est pas établi de manière irréfutable que son livre a motivé la décision impériale, il est néanmoins crédible que L’Art d’aimer a pu jouer un rôle important dans sa disgrâce. Malgré ses supplications répétées, Ovide meurt dix ans plus tard sans avoir pu revenir dans la métropole qu’il avait tant aimée. Malgré le côté quelque peu subversif de cette “grammaire amoureuse” et ses conseils sexuels, qui restent exempts d’obscénité et de détails crus, l’ouvrage sera copié au cours du Moyen Âge et fréquemment utilisé comme exemple pour apprendre le latin classique. Il sera largement diffusé à partir de l’avènement de l’imprimerie. Ouvrage hybride, poétique, didactique et ironique, ce “véritable traité de la galanterie et de la stratégie amoureuse” est devenu un classique qui, par l’approche d’une recherche du plaisir alliée à un art subtil de la séduction, reste toujours empreint de modernité.







