Le Kama-sutra, un traité de l’amour
En Occident, le Kama-sutra est sans conteste considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature érotique. Pourtant, cette réputation est quelque peu usurpée, comme pourra s’en rendre compte le lecteur qui s’apprête à lire ce billet in extenso. Cette renommée n’est due qu’à une petite partie de l’œuvre, celle décrivant les différentes pratiques et positions sexuelles. En Inde, ce texte érotique a inspiré de nombreuses illustrations pornographiques, qui ont donné au livre la réputation d’un guide de la gymnastique amoureuse et d’un manuel pratique du plaisir charnel. Le Kama-sutra va pourtant bien au-delà ; il s’inscrit en effet dans un mouvement littéraire dont la tradition remonte au VIIIe siècle avant notre ère. Ce courant connu sous le nom de Kama Shastra avait pour finalité l’épanouissement harmonieux du désir et des relations amoureuses. Le plus ancien recueil de ce type est le Kama-sutra, que certains ont tenté de rattacher au tantrisme bien qu’il s’en démarque nettement tant par sa finalité que par son contenu.
L’ouvrage aurait été compilé au nord de l’Inde, dans l’empire Gupta vers le IVe siècle. Mais cette date reste toujours sujette à caution, plusieurs spécialistes avançant que sa rédaction, datée de plusieurs siècles auparavant, aurait été réalisée à partir de sources antérieures par le philosophe VATSYAYANA. À la fin du Kama-sutra, il est précisé que l’ouvrage a été écrit après que ce dernier “ait lu et étudié les œuvres de Babhravya et d’autres auteurs anciens, et médité sur le sens des préceptes qu’ils énoncent”. On peut donc supposer que c’est à partir de manuscrits volumineux et peu aisés à compulser qu’aurait été rédigé ce livre synthétique accessible au commun des mortels.
Peu épais, le livre compte sept parties et trente-six chapitres, subdivisés en soixante-quatre sections et 1250 versets rédigés selon le procédé poétique de la strophe “shloka”. L’auteur prend soin de préciser que son intention n’est pas de concevoir un ouvrage licencieux ou obscène, mais plutôt de prodiguer des conseils pratiques et des sujets de réflexion afin de réaliser l’harmonie entre les différents principes qui guident la vie de chaque être humain. Le Kama-sutra vise la recherche du plaisir, de la satisfaction des sens et d’une vie sentimentale, affective, conjugale et sexuelle totalement épanouie. Comme l’auteur l’écrit lui-même : “Cet ouvrage ne doit pas servir uniquement à satisfaire nos désirs. Celui qui connaît les véritables principes de cette science, qui préserve son Dharma [vertu morale ou mérite religieux], son Artha [biens matériels] et son Kama, et qui respecte les coutumes du peuple, est assuré de maîtriser ses sens. En bref, une personne intelligente et éclairée, attentive au Dharma, à l’Artha et au Kama, sans se laisser asservir par ses passions, réussira dans tout ce qu’elle entreprendra.” L’opuscule ne s’adresse qu’aux individus âgés de plus de 16 ans, la jeunesse étant présentée comme une période de formation exclusivement consacrée à l’acquisition du savoir et d’une profession, afin d’“obtenir les moyens de s’enrichir” pour acquérir une position sociale avantageuse.

Selon l’auteur, les apprentis amants doivent, avant toute pratique, chercher à se perfectionner dans soixante-quatre arts, ou “Kalas”, car “leur possession seule donne beaucoup d’attraits à une femme, lors même que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme qui en est muni et qui, en même temps, est éloquent et galant, fait de rapides conquêtes”. Cette liste comprend, de manière assez prévisible, le chant, la danse, le dessin, l’art floral, la poésie, la cuisine, la parure, la couture et la broderie, l’escrime, le tir à l’arc, les jeux d’adresse, les jeux d’esprit, le jardinage et la botanique, les mathématiques, la gymnastique, ou encore, dans des domaines plus inattendus, “l’art d’apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets, la connaissance des titres de l’or et de l’argent, des marques sur les bijoux et les pierres précieuses, l’art de s’emparer du bien d’autrui par des mantras et des incantations, l’insensibilisation et l’enchantement”. Dans son propos, l’auteur, s’adressant prioritairement aux classes favorisées, met en scène des couples idéalisés formés d’hommes et de femmes aisés, cultivés et choisis pour servir d’exemples au reste de la société.
Les préliminaires et les positions
Le deuxième livre est consacré à l’acte sexuel en lui-même. Il s’agit d’abord, avant de “passer aux choses sérieuses”, de définir des critères de compatibilité entre les futurs amants. C’est ainsi que la taille ou la profondeur des organes génitaux, mais aussi le “tempérament“, rattachent les hommes aux catégories “Lièvre”, “Taureau” ou “Cheval”, tandis que les femmes peuvent être classées en “Biche”, “Jument” ou “Éléphante”. VATSYAYANA insiste beaucoup sur l’importance de se découvrir et se séduire mutuellement par l’art de la conversation, par des contacts “stimulants” et de multiples préliminaires dont différents types de baisers ; il en énumère 26 sortes. À chaque fois, ces taquineries amoureuses font l’objet de listes répertoriant divers enlacements, tel celui du “grimpeur à l’arbre“ : “La femme met un pied sur le pied de l’homme et l’autre sur sa cuisse, elle passe un de ses bras autour de son dos et l’autre sur ses épaules, elle chante et roucoule doucement, et semble vouloir grimper pour cueillir un baiser.” L’auteur passe également en revue les griffures et les morsures – “La ligne de joyaux : la morsure est faite avec toutes les dents ; Le nuage brisé : ligne brisée formée de points sortant et rentrant par rapport à un arc de courbe, à cause de l’intervalle entre les dents ; La morsure du verrat : sur les seins et les épaules, deux lignes de dents marquées les unes au-dessus des autres, avec un intervalle rouge”.
Abordons maintenant la section la plus célèbre de l’ouvrage, celle dédiée au coït et aux fameux chapitres décrivant différentes positions et pratiques sexuelles. Si la plupart d’entre elles sont classiques, à l’évidence certaines nécessitent une très grande souplesse, et ont dû entraîner plus d’un imprudent chez le kinésthérapeute ! Nous laissons à nos lecteurs le soin de découvrir par eux-mêmes les postures qui se cachent derrière celles dites “du crabe“, “de l’enfoncement du clou“, du “congrès suspendu“, ou encore de “la fente du bambou” et de la “chasse au moineau”.
Le lecteur en recherche de passages croustillants et licencieux risque d’être déçu par le ton docte et les descriptions cliniques de l’ouvrage. En revanche, il ne manquera pas de relever les parties du texte s’attardant sur la copulation en groupe, sur le sexe oral, ainsi que sur les allusions à l’homosexualité et à la bisexualité. Par ailleurs, l’auteur évoque la possibilité pour la femme d’inverser les rôles et de prendre la direction des opérations pour dominer son amant. S’il considère certaines pratiques comme “inférieures“, VATSYAYANA témoigne d’une relative mais réelle ouverture d’esprit en soutenant qu’il faut suivre ses inclinations, l’important étant que les ébats participent à la vie affective et sexuelle harmonieuse de chaque partenaire. Enfin, il va même jusqu’à énoncer qu’“il n’y a pas de différence entre la nature de l’homme et celle de la femme ; ils appartiennent à la même espèce, ils atteignent le même plaisir amoureux” ; principe qui, à l’époque, n’était pas généralement admis, en Inde comme ailleurs.
Après avoir traité de l’amour physique, l’ouvrage passe sans transition à la phase de recherche d’un conjoint et au mariage. Le livre donne mille et un conseils au prétendant pour bien choisir sa future épouse, la séduire, gagner sa confiance et obtenir l’approbation des parents en recourant au besoin à des stratagèmes et des ruses, telle celle de répandre des rumeurs sur les éventuels rivaux, faire chanter ses louanges par des tiers ou envisager qu’“un des amis puisse se déguiser en astrologue et pronostiquer l’heureuse fortune et la richesse future de son ami”. Dans le Kama-sutra, la sexualité est relativement libérale mais, pour autant, elle doit prendre en compte l’existence des castes et du rang social. Idéalement, l’épouse ne doit pas avoir eu de relations avec un autre homme, mais le mariage avec une veuve est considéré comme acceptable. Les conseils s’adressent également à la femme. Un chapitre lui est consacré, qui détaille les stratagèmes destinés à conquérir le cœur d’un homme et à lui faire des avances sans nuire à sa réputation. Le texte enchaîne sur les droits et les devoirs de l’épouse qui, en plus de ses fonctions de mère de famille, est la maîtresse du foyer et de l’économie domestique. Il lui est enjoint de traiter son mari avec dévotion et soumission et, si ce dernier n’est pas satisfait – par exemple en cas d’absence de descendance mâle -, il peut être autorisé à prendre une seconde épouse.
Dans les chapitres suivants, le Kama-sutra s’intéresse de plus près à la psychologie, posant comme principe que, si les femmes aiment avec plus de force que les hommes, elles ont pour premier réflexe de repousser leurs avances alors même que ces derniers peuvent se décourager dès la première rebuffade. Notre manuel, qui fait ici figure d’ancêtre du conseiller conjugal, prône la persévérance et donne diverses astuces pour conserver l’attention d’un partenaire en devenir, ou au contraire pour détecter les signes incitant à renoncer à la conquête. De manière assez curieuse, s’il condamne clairement l’adultère, VATSYAYANA donne plusieurs conseils pour gérer l’infidélité tout en avertissant qu’elle peut nuire à l’équilibre spirituel de l’homme.
Une section entière de l’œuvre est dédiée aux courtisanes, auxquelles l’auteur s’adresse directement. Il leur indique le type d’hommes qu’il est préférable de rechercher, comment se les attacher durablement, ainsi que les meilleurs moyens de tirer parti de la relation. L’ouvrage rapporte en détail divers petits mensonges bien utiles pour entretenir la flamme d’un soupirant qui, avant tout, doit se sentir aimé et flatté, la priorité de la courtisane étant de “faire paraître naturel leur comportement artificiel. […] Pour témoigner de leur zèle amoureux, la courtisane doit faire croire à l’homme qu’elle n’est pas avide”. L’auteur décrit même au passage les signes indiquant qu’un amant commence à se lasser, et détaille les moyens de s’en débarrasser sans heurt.
Enfin, le Kama-sutra s’achève par une partie au nom étrange : “Moyens inhabituels et ésotériques d’accroître la passion, l’amour et l’attrait”. On y trouve diverses recettes et astuces pour soigner son apparence, entretenir un physique avantageux, mais aussi pour stimuler la vigueur des organes génitaux – en particulier en cas de défaillance – et accroître les performances et le plaisir sexuel. Le manuel présente pâtes, onguents, huiles, poudres, avec le détail des différentes préparations, parfois peu ragoûtantes quand elles sont à base de cœur de mangouste, d’os de chameau ou d’yeux de hyènes. Au terme de son livre, VATSYAYANA, comme pour tempérer le contenu explicitement sexuel de l’ensemble, tient à rappeler que toute vie humaine doit reposer sur un équilibre entre Kama, Artha et Dharma, qu’il décrit ainsi :“Une personne sage doit considérer la morale, l’argent, la sexualité et ses convictions, et ne pas agir uniquement sous l’impulsion de la passion. J’ai exposé des techniques particulières pour accroître la passion […]. J’en ai limité strictement l’application ici […] afin que ce livre permette à chacun de mener une vie ordonnée. […] Celui qui connaît ce manuel saura maîtriser ses pulsions et préserver le véritable état de la morale, de la richesse et de la sexualité qui prévaut dans ce monde […] et réussira dans ses entreprises érotiques.”
Un classique de la littérature érotique
Le Kama-sutra deviendra un classique et fera l’objet de nombreuses versions commentées. En outre, il servira de source d’inspiration pour d’autres ouvrages traitant de sexologie et d’amour conjugal, comme le Ratirahasya et l’Ananga Ranga. Malgré ses références hindoues, le livre sera en vogue dans l’Inde moghole et se verra traduit dans plusieurs langues régionales, dont le persan. C’est à cette époque que fleuriront des magnifiques manuscrits ornés d’images soignées de couples en pleine copulation, qui ne manqueront pas d’attirer l’attention des voyageurs occidentaux et assureront une réputation sulfureuse à l’ouvrage.
L’érudit polyglotte et explorateur Richard BURTON réalisera, avec l’aide d’un orientaliste réputé, une traduction du Kama-sutra, qui sera alors perçu comme un projet audacieux dans la pudibonde société anglaise de l’époque victorienne. Celui qui était surnommé le “diable d’homme” sera contraint de ruser pour éviter l’écueil de la censure, voire des poursuites judiciaires. Il fondera avec une amie la Kama Shastra Society, qui éditera l’ouvrage – tiré à seulement 250 exemplaires et destiné à une prétendue “diffusion privée”– à compte d’auteur. Le scandale aura bien lieu, car le livre sera rapidement copié et circulera sous le manteau. Sans doute secrètement amusé de provoquer l’étouffant puritanisme ambiant, BURTON éditera également, par la suite, l’Ananga Ranga, Les Mille et Une Nuits et Le Jardin parfumé.
S’il peut sembler archaïque par bien des côtés à l’aune de nos principes contemporains, le Kama-sutra ne manque pourtant pas d’étonner par le réalisme de ses analyses sur la nature des relations sentimentales et amoureuses, ainsi que par sa vision positive, pour ne pas dire exaltée, d’une sexualité partagée de manière égale entre partenaires. Autant d’aspects qui garantissent encore aujourd’hui à ce texte une réelle modernité et lui confèrent une portée quasi intemporelle.
Pour en savoir plus sur l’histoire du Kama-sutra, nous vous renvoyons vers cette émission de France Culture datant de mai 2017, ou vers la traduction réalisée par l’indianiste Alain DANIÉLOU .







