Le cheik NEFZAOUI, sexologue avant l’heure
Aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord, le conte les Mille et Une Nuits, réputé pour être destiné aux enfants, a été longtemps considéré comme un “best-seller” de la littérature érotique. De nombreuses descriptions et scènes à caractère sexuel, souvent expurgées dans les versions grand public, lui ont forgé une réputation sulfureuse, même si son caractère licencieux a été accentué en Occident par le parti pris du traducteur Richard BURTON. En dehors de cet ouvrage, il existe, dans la civilisation arabo-musulmane, d’autres manuels de sexologie. C’est ainsi que nous pouvons citer le Jawāmiʿ al-Ladhdhah (Encyclopédie du plaisir), écrit au Xe siècle, Al-Wishāḥ fī Fawāʾid al-Nikāḥ (Le livre de l’écharpe sur les mérites du mariage), le Nawāḍir ʾal-ʾAyk (Le jardin parfumé des plaisirs sensuels). Ce dernier ouvrage – sur lequel nous allons nous attarder ici -, a acquis une certaine renommée en Occident, où il a été surnommé le “Kama-sutra arabe” (ci-dessous, une version de 1883).

L’auteur d’un ouvrage, également connu sous le titre La Prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs, est un certain NEFZAOUI. Nous ignorons quasiment tout de ce cheik – titre qui peut faire à la fois de lui un érudit, un religieux ou un chef local -, sinon qu’il serait issu de la tribu berbère des Nefzaouas, installée dans le sud de l’actuelle Tunisie. C’est à la demande expresse du sultan hafside ABÛ FÂRIS qu’il aurait entrepris, vers 1420, la rédaction de l’ouvrage qui rendra son nom immortel. Dans l’introduction, il précise l’avoir initialement rédigé sous une forme plus concise, mais c’est le vizir, ayant eu vent de son travail, qui aurait convaincu son souverain de lui en commander une version plus développée. Une légende, qui aura cours bien plus tard, prétendra que l’auteur, condamné à mort, n’aurait obtenu sa grâce qu’en acceptant de rédiger un livre capable de ranimer la passion et la vigueur amoureuses défaillantes du prince régnant. Quoi qu’il en soit, les instructions officielles qui lui ont été données étaient sans équivoque, ainsi que l’auteur le relate lui-même : “Nous voudrions obtenir un supplément d’information sur les remèdes dont tu as parlé brièvement et une présentation plus longue des histoires que tu as racontées, tout comme nous souhaiterions connaître ceux qui consistent à augmenter le bonheur dans l’amour ; ceux qui font grossir et raidir un membre sans valeur ; ceux qui tendent à atténuer les vilaines odeurs malheureusement trop fréquentes sur le corps. Tu indiqueras également les médicaments utiles pour dénouer l’aiguillette et tu diras comment donner de la dimension à l’instrument petit et comment tonifier l’huis et le rendre plus étroit. Tu mentionneras aussi ce qui favorise la conception. L’ouvrage sera ainsi complet.”
S’il doit traiter de la sexualité, NEFZAOUI est théoriquement tenu de respecter un cadre moral et religieux strict, c’est-à-dire de n’évoquer que ce qui est jugé conforme à la loi islamique. Il se voit ainsi astreint à se cantonner à ce qui relève des “choses licites connues” (Nikâh), passant donc sous silence certaines pratiques comme la sodomie et faisant l’impasse sur l’homosexualité. En théorie, ce qui a rapport à la fornication (Zinâ) entre personnes non mariées doit être écarté d’office, même si certaines allusions parsèment le récit. En effet, présenté comme un manuel, le livre contient de nombreux historiettes et contes, souvent licencieux malgré leur supposée valeur moralisatrice. Leurs titres sont souvent évocateurs : Histoire du marabout et de la femme ardente ; Histoire du mari trompé par son âne ; Histoire de la femme qui prit la place de son amie, etc.
NEFZAOUI a bâti sa démonstration en 21 parties. Notre docte érudit commence par présenter les qualités recherchées chez les hommes et les femmes. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit pas uniquement d’aptitudes morales ou intellectuelles, mais bel et bien de caractéristiques physiques et morphologiques. Sans ambages ni fausse pudeur, il écrit : “L’homme qui sera apprécié des femmes est celui dont la verge sera de bonne dimension, d’une grosseur raisonnable, toujours ferme et solide, et qui restera plus longtemps à faire le doux jeu d’amour que ne le font d’habitude les coqs. Il y a des hommes dont le plaisir est si violent qu’ils se pâment en jouissant, ceux-là sont fort prisés des dames et font leur admiration” ; tandis que l’idéal féminin serait d’“être de bonne stature“, d’avoir “les chairs fermes, les cheveux longs, le front large, les sourcils comme des arcs, les yeux grands, la bouche et le nez petits; les lèvres et la langue rouges comme la fleur du rosier, le cou long, les épaules et la taille larges, le bas des reins lourd, la poitrine évasée, les seins droits, fermes et pleins, le ventre dur et poli, le nombril profond”.
Passant à l’union charnelle proprement dite – recommandée de ne pas être pratiquée le ventre plein pour éviter désagréments et maladies -, il préconise le rapport sexuel “classique” censé donner pleine satisfaction au couple et favoriser la conception, mais il propose aussi quelques postures alternatives. Celles-ci, beaucoup moins nombreuses et spectaculaires que dans le Kama-sutra, ne sont pas pour autant dépourvues d’exercices “gymniques”, à l’image de celle-ci : “Celui qui a un petit sexe, il placera sa maîtresse par terre puis, passant ses bras au-dessous de ses cuisses, il fera lever ses genoux à la hauteur de ses oreilles, et de ses mains et il soulèvera son bassin. Ainsi posée, sa bien-aimée profitera pleinement du coït.” S’il passe finalement assez vite sur la pratique elle-même, l’auteur reste soucieux de mettre en garde ses lecteurs pour que les relations sexuelles ne nuisent pas à la santé car, comme il l’assène avec force : “Les plaisirs d’amour sont dangereux ; ils donnent naissance à une foule de maladies dont il faut se garder.” Les conseils qu’il prodigue sont parfois assez curieux, voire baroques : “Celui qui fait l’amour à genoux s’expose à un tremblement subit ; celui qui jouit le matin appauvrit son sang, perd ses forces et affaiblit sa vue ; s’il le fait dans un bain, il deviendra aveugle ou à peu près.”
Des chapitres évocateurs
Dans les chapitres suivants, il s’attarde sur les organes génitaux. De manière un peu incongrue mais réjouissante, il énumère les différents noms qui peuvent leur être donnés selon leurs caractéristiques. Ainsi, le pénis – et on songe involontairement mais immanquablement à la chanson de Pierre PERRET – peut être El camara (l’élastique), Oul Montalal (le curieux), Oul zedam (qui pousse fort), Ouad el Ayn (le cyclope) ou Aouham (le nageur) ; tandis que la vulve (Zouque) peut être désignée comme Oul Ezoquil (l’ardente), El Megaar (la profonde), Oul Confouth (le hérisson), ou encore El sebah (la lionne). Notre dévoué compilateur, qui ne s’arrête pas en si bon chemin, s’intéresse pareillement aux sexes des “animaux dont le membre reproducteur est à peu près formé comme celui de l’homme ; ce sont ceux qui ont des sabots aux pieds, comme les chevaux, les mulets et les ânes”. Ce propos se poursuit par une liste qui passe en revue le chameau, le mouton, le taureau et le lion.
S’inspirant de sources indiennes, arabes et même gréco-romaines, NEFZAOUI multiplie les conseils pratiques pour garder une bonne santé ; thème qui a pu faire dire à certains qu’il avait sans doute bénéficié d’une formation en médecine. Il témoigne d’un grand souci de l’hygiène corporelle, se montrant particulièrement sensible aux mauvaises odeurs. Par ailleurs, il n’hésite pas à relayer des croyances superstitieuses ou magiques et, à l’occasion, à s’intéresser à l’interprétation des rêves. Apothicaire à ses heures, il présente de nombreux ingrédients et préparations pour “gagner en vigueur” et remédier à l’impuissance. Les recettes, pas toujours très ragoûtantes, comme celles utilisant le fiel de chacal ou la graisse de poitrine de chameau, sont souvent assez simples à réaliser : mixtures diverses à base d’épices, de gingembre, de piments, de musc, de miel, d’amandes, etc. L’auteur est particulièrement dithyrambique sur les vertus des œufs, auxquels il consacre un chapitre entier, très efficaces écrit-il, pour “obtenir la rigidité nécessaire à la satisfaction commune”. Il ne prescrit pas d’aphrodisiaques aux femmes, mais décrit des astuces et des remèdes pour soigner les irritations ou traiter la stérilité. Bien qu’il les condamne avec force malédictions, il détaille également différents moyens d’avorter. A contrario, il relève les indices qui sont supposés permettre de connaître le sexe de l’enfant à venir ; ainsi, la parturiente qui attend une fille “sentira son côté gauche pesant et quelquefois saignera par le nez, de ce côté”. L’ouvrage se termine de manière un peu abrupte, laissant penser qu’il est incomplet ou qu’il a été volontairement raccourci, permettant ainsi à certains spécialistes d’avancer qu’il aurait pu s’agir de chapitres sur l’homosexualité et la pédérastie.
La découverte du Jardin parfumé
Contrairement au Kama-sutra, le Jardin parfumé n’a pas connu une grande renommée immédiate, sa zone de diffusion restant, dans un premier temps, circonscrite au Maghreb. Comme pour son homologue indien, sa célébrité naîtra avec la découverte du texte par des colonisateurs occidentaux. Le texte aurait sans doute été découvert bien antérieurement, mais c’est “un capitaine d’état-major” français en Algérie – resté anonyme pour la postérité sous le nom de “Baron R.” – qui en publiera le premier, en 1850, une traduction sous le titre La Prairie parfumée. Cette première version, tirée à 35 exemplaires destinés à une diffusion confidentielle, sera suivie par une seconde, éditée en Algérie en 1876. Le livre, ensuite publié en arabe, sera redécouvert par l’intelligentsia à cette occasion. En 1886, une copie de la version de 1850 sera exhumée par Isidore LISEUX qui la rééditera, permettant cette fois au livre de s’affranchir définitivement de l’oubli et d’être régulièrement réimprimé (ci-dessous, une édition de 1904).

Cette version du livre, désormais connu sous le titre “Le Jardin parfumé”, sera à son tour traduite en anglais par le fameux Richard BURTON, qui n’en n’était pas à son coup d’essai, ayant déjà à son palmarès Les Mille et Une Nuits et le Kama-sutra. Cet aventurier et explorateur polyglotte haut en couleur, qui aimait choquer la société puritaine de son temps, s’efforcera d’accentuer le caractère érotique de l’ouvrage. Il travaillait d’ailleurs sur une version encore plus audacieuse lorsque la mort le surprendra en 1890. Son épouse préférera alors détruire cet ultime manuscrit. En Europe et ailleurs, les orientalistes mettront désormais cette œuvre en avant, afin de promouvoir l’image d’un Orient sensuel, lascif et décadent. En 1935, une autre version, réalisée vers 1860 par Antonin TERME et la “Mauresque” NEFISSAH, et jusque-là restée inédite, sera enfin livrée au public. En 1976, l’auteur syrien René Rizqallah KHAWAN proposera une nouvelle traduction – jugée beaucoup plus fidèle à l’original – du texte arabe en français. Jim COLVILLE suivra la même démarche de son côté pour rédiger une nouvelle version en anglais, publiée en 1999. Le Jardin parfumé est désormais devenu un classique de la littérature arabophone et NEFZAOUI, qui avait pour devise que “le savoir vaut mieux que l’ignorance”, aura ainsi légué au monde une œuvre originale, à la fois didactique et littéraire, au service d’une éducation sexuelle qui se voulait à la fois “franche” et “scientifique“.
Pour aller plus loin, nous vous renvoyons vers De l’érotologie arabe aux curiosa : Le Jardin parfumé du Cheikh an-Nafzâwî, une émission de France Culture diffusée en janvier 2018. Nous vous recommandons enfin l’Encyclopédie de l’amour en Islam : érotisme, beauté et sexualité dans le monde arabe, de Malek CHEBEL, dont nous proposons l’interview ci-dessous.







