La marge des codex, un terrain de jeu pour dessinateurs
Lorsque nous visitons une église, qu’il s’agisse d’une chapelle ou d’une cathédrale, nous sommes parfois surpris de découvrir des sculptures représentant des scènes bien éloignées d’épisodes de la Bible et de la vie des saints. Sur les chapiteaux et les bases des colonnes, ainsi que sur les sablières, les gargouilles et les modillons, notre regard peut tomber sur des sujets étonnamment profanes, comme des représentations d’animaux ou des épisodes de la vie quotidienne. Mais les thèmes iconographiques vont souvent beaucoup plus loin, avec des personnages grotesques et caricaturaux, des créatures mythologiques et même des scènes satiriques, allégoriques, fantastiques, triviales, érotiques, pour ne pas dire obscènes ; le tout illustrant un monde fantasmagorique où tous les codes, valeurs et repères semblent avoir été mis sens dessus dessous. Les artistes et les artisans, disposant d’une liberté créative sur certains éléments architecturaux, ne se sont guère privés d’y glisser un peu d’humour, d’imagination et de folie douce, de sorte que le sacré et le profane cohabitent de manière paradoxale au sein du même édifice. Cette pratique, particulièrement florissante au Moyen Âge, se retrouvera également sous la forme de croquis dans les marges des manuscrits. Appelés “drôleries”, ces dessins – qui vont faire l’objet de ce billet – vont parsemer les ouvrages les plus divers pendant plusieurs siècles.
Né à la fin de l’Empire romain, l’art de l’enluminure atteint son apogée au Moyen Âge, entre les VIIIe et XVe siècles. Les manuscrits sur parchemin, qui ont pris la forme de codex, ornés de dessins soignés, aux couleurs superbes, parfois rehaussés à la feuille d’or, sont de véritables œuvres d’art. Les scènes historiées, présentées sous forme de vignettes ou de lettrines, occupent souvent des pages complètes, au détriment du texte. Mais c’est l’espace laissé par les marges qui, au fil du temps, deviendra un “espace de liberté créative ” prisé des enlumineurs et des dessinateurs. C’est en périphérie du texte qu’ils ajouteront souvent des saynètes et des motifs décoratifs farfelus, voire très irrévérencieux. Ces dessins sont parfois appelés “marginalia“, un terme qui est également utilisé pour désigner les commentaires ou les croquis ajoutés postérieurement par des lecteurs. En Occident, la très grande majorité des livres enluminés ont été réalisés et illustrés dans les scriptoria des monastères. Nous serions par conséquent en droit de penser que nos pieux moines copistes ont fait l’objet d’une stricte surveillance, du fait de leur condition ecclésiastique, et que leur travail a été soumis à une censure susceptible de brider leur imagination et leur goût pour la farce et la satire. Pourtant, il n’en a rien été et aujourd’hui nous pouvons nous étonner de l’audace et de l’humour débridé de certaines représentations.
Dans ces fameuses marges, nous trouvons fréquemment des entrelacs de végétaux, des motifs géométriques ou des éléments d’architecture, mais nous pouvons aussi avoir la surprise de tomber sur des scènes grivoises, voire scatologiques (ci-dessous à gauche) ou licencieuses. Il est à noter que la plupart du temps ces illustrations n’ont aucun rapport direct avec le texte, généralement très austère, qu’elles côtoient.

C’est ainsi qu’un motif bien singulier a été retrouvé dans un manuscrit du XIVe siècle reprenant le fameux Roman de la Rose : celui d’un “arbre à phallus”, où une ou plusieurs religieuses effectuent en toute quiétude leur étrange cueillette. Évocation d’une pratique de sorcellerie, allégorie de la fertilité ou moquerie pure et simple ? Le sens réel de cette représentation – dont on a trouvé d’autres témoignages – reste bien mystérieux. Dans d’autres ouvrages, il est également possible de découvrir des moines en train de lutiner des moniales, ou même de forniquer.

Des délires visuels
Les illustrations marginales se caractérisent bien souvent par un goût très prononcé pour le fantastique au sens large. À côté de créatures mythiques bien connues comme des sirènes, des centaures, des griffons, des dragons ou des licornes, apparaissent ainsi des êtres hybrides, mi-hommes, mi-animaux, ou encore des humains contrefaits aux membres déformés ou atrophiés.

Ces représentations ne sont pas sans évoquer les visions cauchemardesques et infernales telles qu’elles se retrouveront plus tard dans les peintures de BOSCH et de BRUEGEL.

Dans ces petites images périphériques, qui sont souvent camouflées au milieu de motifs ornementaux, nos enlumineurs semblent avoir eu pour objectif de représenter un monde parallèle, alternatif, inversé par rapport au nôtre. C’est ainsi qu’à maintes reprises nous voyons les animaux se substituer à l’homme, à l’image des exemples reproduits ci-dessous : un sanglier qui parade habillé en évêque – image présente dans un livre d’heures du XIVe siècle, une pieuse lecture au sein de laquelle est insérée cette caricature anticléricale – ; un chien qui, en qualité de maître de chœur, apprend le chant à des oies et à un renard ; un chat qui joue de l’orgue et un cheval qui chevauche un homme nu affublé d’un mors et de rênes.

Dans cet imaginaire d’une irrévérence à la fois inventive et réjouissante, existent des scènes encore plus inattendues et surréalistes, dans lesquelles les animaux prennent leur revanche sur l’homme. C’est ainsi que des bêtes inoffensives, tels l’escargot et le lapin, se muent en redoutables ennemis du genre humain. À partir de la fin du XIIIe siècle, dans la marge des ouvrages apparaissent des combats entre chevaliers et gastéropodes géants, parfois hybrides, qui dressent leurs antennes comme des épées ou des lances face à des guerriers surarmés. Les interprétations possibles à ces images sont nombreuses, mais vraisemblablement la charge satirique et comique de ce thème iconographique a sans doute pour but de tourner en dérision la bravoure des hommes d’armes. D’autres analystes y voient plutôt une allégorie de la lâcheté, une attaque contre les impopulaires Lombards, ou des fantasmes sexuels.
Plus curieuse encore est la présence, dans plusieurs manuscrits, de véritables “lapins tueurs” et de “lièvres psychopathes“. Par une inversion totale des rôles, nos lagomorphes – assoiffés de sang et armés d’épées, d’arcs, d’arbalètes, de massues, de gourdins ou encore de haches et de lances – traquent et chassent les hommes et leurs chiens. Parfois, ils les ligotent comme du gibier, mais le plus souvent ils les exécutent sans pitié après un jugement en bonne et due forme, ou encore ils les assomment et les écorchent.
Animal paisible et proie facile qui, jusque-là, symbolisait la fertilité, l’innocence ou le goût de la facétie, le lapin devient dans les marges un terrifiant prédateur pris de frénésie homicide. Là encore différentes interprétations sont avancées – revanche des faibles sur les forts, guerre des sexes, châtiment d’une humanité trop orgueilleuse -, mais l’intention des dessinateurs visait probablement à représenter un miroir déformant d’un monde dans lequel les repères étaient inversés.
Les Décrétales de Smithfield
Un manuscrit est resté célèbre pour le nombre, l’inventivité et la qualité picturale de ses “drôleries” : il s’agit des Décrétales de Smithfield. Si le texte original – une collection de 1971 décrétales papales publiées par le pape Grégoire IX en 1234 – a été retranscrit dans le sud de la France vers 1300, le manuscrit a ensuite gagné l’Angleterre où, aux alentours de 1340, une multitude d’illustrations marginales – plus de 600 – ont été ajoutées, transformant l’austère recueil juridique en un chef-d’œuvre d’humour surréaliste : un château se défend contre l’attaque d’un dragon ; un renard habillé en évêque prêche à une basse-cour avant de se voir pendu par les volailles ; un moine-ermite batifole avec l’épouse d’un meunier, et, surpris par le mari, l’assassine avec son maillet ; un démon pousse une nonne dans un fleuve du haut d’un pont ; des singes se battent en duel avec lances et boucliers ; des individus montés sur des échasses démesurées se font capturer par des oiseaux gigantesques ; un lièvre chevauchant un escargot à tête humaine joute avec un chien monté sur un lapin, etc. On y croise des sirènes, des géants, des hommes sauvages, le diable, une bien étrange créature verdâtre aux longues oreilles pointues qui, à cause de son apparence, est désormais surnommée “Yoda”. Ce manuscrit est également un de ceux qui ont le plus développé les thèmes des “lapins tueurs” et des combats entre chevaliers et escargots. Nous pouvons également citer, comme manuscrits particulièrement riches en “drôleries”, Les Heures de Croÿ, le Psautier de Luttrell, ou encore le Psautier-Livre d’Heures à l’usage de Metz .
Ces marginalia bizarres et insolites nous invitent à reconsidérer des préjugés profondément enracinés, qui présentent le Moyen Âge comme une période obscure et figée, alors que l’humour, l’irrévérence et l’imagination la plus débridée pouvaient s’y exprimer, en moquant et caricaturant la société de l’époque. Très logiquement, le déclin de ces illustrations marginales accompagnera le recul progressif des manuscrits face à l’imprimerie. Le goût pour le grotesque, l’absurde et la satire, ne disparaîtra pas pour autant mais, moins clandestin, il occupera de plus en plus nettement le centre des feuillets sous forme de peintures ou de gravures.
Pour en savoir plus sur les “drôleries”, nous vous renvoyons à une vidéo et un billet présentés sur le site de la BNF, ainsi qu’au petit documentaire ci-dessous.
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