L’hégémonie de Wikipédia
De nos jours, dans le domaine des encyclopédies généralistes en ligne, Wikipédia a incontestablement établi son hégémonie. Pourtant, cette situation de position dominante ne s’est pas imposée sans réactions de la part des encyclopédies déjà disponibles sur le marché et sans projets concurrents. Parmi ces derniers, nous allons nous intéresser aujourd’hui à KNOL, un concept que Google a voulu imposer comme une alternative crédible et viable à Wikipédia, avant ʺd’exploser en plein vol” et d’être définitivement abandonné.
Après avoir lancé, en mars 2000, Nupedia, un premier prototype d’encyclopédie en ligne sous licence libre, l’entrepreneur américain Jimmy WALES s’associe avec l’informaticien Larry SANGER pour créer un modèle novateur dans le fond et la forme, qui permettrait de réaliser une véritable rupture avec l’offre papier. Ce projet, destiné à accélérer le travail de documentation et de rédaction, est conçu au départ pour alimenter Nupedia. Son principe moteur en est le “Wiki”, une application web ouverte, qui permet la création facile et quasi instantanée de pages directement sur un site. Ce système permet un développement rapide, basé sur des contributeurs bénévoles tout en ne mobilisant qu’un personnel très réduit. Très vite, pourtant, Wikipédia, lancé le 15 janvier 2001, prendra un essor considérable et surclassera Nupedia, qui se verra relégué loin derrière avant de disparaître officiellement en 2003.
Wikipédia, nouveau venu, bouleverse, en peu de temps, le marché des encyclopédies générales, qu’il s’agisse de versions “traditionnelles” en volumes reliés, de versions numériques sur CD, DVD, C.D.-ROM, ou accessibles en ligne par abonnement. Toutes ces encyclopédies subissent le contrecoup de Wikipédia, qui présente l’avantage d’être gratuit, facilement accessible, actualisé en permanence et qui propose un nombre d’entrées réellement faramineux sur les sujets les plus divers. Déclinée en plus de 300 langues, “L’encyclopédie libre” – ainsi que Wikipédia se définit lui-même – a conquis le monde, même si sa domination ne l’exempte pas de critiques, de “ratés” et de controverses.
Le projet KNOL : un “Googlepédia”
Face à cette hégémonie, des encyclopédies qui faisaient quelques années auparavant figure d’institutions indéboulonnables, finissent par disparaître corps et biens, tel Encarta, porté par Microsoft mais abandonné en 2009 malgré une résistance opiniâtre, pendant que certaines autres, comme la Britannica, devront, pour survivre, s’adapter aux exigences imposées par le “tout numérique“. Alors que Wikipédia semble bien parti pour imposer son leadership, un des grands géants du Web, Google, décide de relever le défi. Annoncé par l’informaticien Udi MANBER, le projet est officiellement lancé le 13 décembre 2007. Baptisé KNOL – fusion entre Knowledge (connaissance) et Mole (unité de mesure utilisée en physique et en chimie pour exprimer une quantité de matière) -, il est très clairement destiné à entrer en compétition directe avec Wikipédia et, éventuellement, à le surclasser. Prudent, Google évite soigneusement de parler d’encyclopédie, préférant présenter le nouveau venu comme un ensemble regroupant des “unités de connaissances” dans les domaines les plus variés. Certains journalistes s’empresseront de donner au nouveau projet le surnom de “Googlepédia”.
Comme son rival, KNOL fonctionne selon le principe de contributions bénévoles car, comme l’explique le communiqué de presse de Google : “Des millions de personnes possèdent des connaissances utiles qu’elles aimeraient partager, et des milliards d’autres pourraient en bénéficier.” Les textes sont placés sous une licence Créative Common, qui permet d’en reprendre et d’en reproduire le contenu à condition de citer les sources. Mais, faute de prétendre égaler le nombre pharaonique de références proposées par son concurrent, la nouvelle plateforme cherche à se différencier en mettant en avant d’autres atouts.
Il s’agit d’abord pour elle de promouvoir la qualité scientifique de ses contenus. Wikipédia, qui n’opère aucune sélection parmi ses auteurs, compte sur une communauté de relecteurs et de correcteurs pour assurer la surveillance, la maintenance et la bonne tenue des articles publiés, entretenant ainsi une forme d’autogestion. Face à lui, KNOL insiste sur le fait que ses rédacteurs seront tenus de justifier d’un certain niveau de connaissance et d’expertise sur le sujet traité. Comme le précise clairement Google : “Notre but est d’encourager les gens, qui connaissent un sujet en particulier, à écrire un article de référence dessus.” Ainsi, chaque article n’est écrit et signé que par une seule personne, contrairement à Wikipédia où il est très souvent le fruit d’un travail collaboratif susceptible d’être modifié ou amendé par des tiers. Néanmoins, pour permettre aux lecteurs d’intervenir, Google leur offre la possibilité d’ajouter des commentaires, des compléments d’information ou encore des images. Cependant, il est prévu que l’auteur, “propriétaire” de son article, juge seul de la pertinence d’ajouts ou de modifications ; Google précisant qu’il ʺne sera pas rédacteur en chef”. Par ailleurs, KNOL prévoit la possibilité d’héberger plusieurs articles traitant du même sujet, principe en contradiction avec celui d’une encyclopédie de consensus. Enfin, les visiteurs sont invités à évaluer et noter les articles, un algorithme les classant ensuite en fonction du nombre de consultations sur la plateforme et sur le moteur de recherche.
Contrairement à Wikipédia, qui garantit l’anonymat des contributeurs, chez KNOL les auteurs sont clairement mis en avant, photo et C.V. à l’appui (exemple ci-dessous). Un système strict de validation de l’identité est également mis en place pour éviter les faux profils. Google veut faire de ce principe la pierre angulaire de KNOL : “L’idée-clé derrière ce projet est de mettre en lumière les auteurs. Nous sommes convaincus que savoir qui a écrit quoi aidera considérablement les utilisateurs à mieux exploiter le contenu webʺ.

Enfin, la dernière grande différence avec Wikipédia réside dans la présence de la publicité, qui restera à la discrétion des rédacteurs. Comme le stipule la charte : “Si un auteur choisit d’avoir des publicités, Google lui offrira une part substantielle des recettes tirées de ces publicités.”
Après ces annonces, KNOL entame une phase de mise en forme et de rodage destinée à tester le bon fonctionnement de la plateforme sur la rédaction, la mise en ligne et la création d’une base de données inédite. Une phase de recrutement est lancée, au cours de laquelle il est demandé “à quelques personnes sélectionnées d’essayer un outil nouveau et gratuit pour écrire des articles que Google appelle KNOL”. En parallèle, un accord est conclu avec The New Yorker, qui autorise les internautes qui rédigent des articles de KNOL à les illustrer par un dessin de presse tiré du célèbre magazine américain. Le 24 juillet 2008, une première version, encore limitée mais opérationnelle, est rendue accessible au grand public. Sans surprise, vu l’accent mis dès le départ sur le degré d’expertise des contributeurs, il apparaît que les universitaires sont très largement représentés ; la majorité d’entre eux étant des médecins, de sorte que, logiquement, la plus grande part des sujets traités est en lien avec l’anatomie, les maladies et la santé. Certains verront dans ce tropisme un moyen détourné de promouvoir le service Google Health, lancé quelques mois plus tôt.
La greffe Knol ne prend pas
KNOL se développe peu à peu, inaugurant des versions dans d’autres langues ; c’est ainsi que la version française verra le jour en octobre. La nouvelle encyclopédie recense, en janvier 2009, plus de 100 000 articles mais, si quelques journalistes et universitaires se plaisent à prédire le déclin prochain de Wikipédia, d’autres, plus nombreux, soulignent que la “grande migration” des contributeurs et du public se fait attendre et jugent le projet non viable à terme. Visiblement peu inquiet, WALES, à la tête de Wikipédia, confiant dans l’issue du “combat”, déclare pour sa part que “plus il y a de contenu libre, mieux le monde se porte”.
Au cours de l’année 2009, KNOL marque le pas. Le nombre d’articles reste limité par rapport à son rival et la plateforme doit faire face à de nombreuses critiques. La présence de la publicité crispe de nombreux internautes, qui y voient une entorse à la neutralité et dénoncent une “marchandisation du savoir“. En outre, la possibilité d’une rémunération attire inévitablement des personnes qui multiplient les articles sur les sujets les plus divers, quitte à plagier ou à abuser du copier-coller afin d’en tirer un bénéfice financier. De plus, nombreux sont ceux qui expriment la crainte que le moteur de recherche ne privilégie à outrance ses produits maison, générant ainsi un conflit d’intérêt majeur. Plus grave, son contenu est jugé beaucoup trop scolaire, trop technique et, paradoxalement, insuffisamment exhaustif pour des non-initiés qui voudraient une synthèse claire et aisée à lire sur un sujet précis. Un maître de conférences en sciences de l’information résume ainsi le nœud du problème : “Là où la logique d’accumulation des connaissances dans Wikipédia est clairement déclarative, celle de KNOL (même s’il est encore un peu tôt pour être affirmatif et s’il ne s’agit pour l’instant que de pistes d’analyse) apparaît plutôt procédurale (question du comment faire, comment dépister ?)”. Si les articles ont été écrits par des spécialistes, la manière de les rédiger et d’organiser les informations fait l’objet de critiques, les plus sévères estimant qu’ils ressembleraient davantage à des “posts de blog” qu’à de véritables articles encyclopédiques. Finalement, KNOL ne semble pas correspondre aux attentes d’un grand public, déjà habitué à se tourner prioritairement vers Wikipédia et donc à la recherche d’un format comparable.
À la fin de l’année 2009, il est déjà clair que l’engouement n’est pas au rendez-vous : moins de 200 000 visites alors que celles de Wikipédia se chiffrent par milliards. La marque KNOL n’a pas marqué les esprits et l’écrasante majorité de la population en ignore même l’existence. Sa progression ne se fait plus que lentement et le site connaît plusieurs longues interruptions inexpliquées du service. Après quelques années d’existence, le constat s’impose de lui-même : KNOL est un échec. Son abandon est annoncé dès novembre 2011, dans le cadre d’un “grand nettoyage de printemps” qui officialise l’abandon par Google de plusieurs projets dans l’impasse, parmi lesquels on compte aussi Google Gears, Google Wave, Google Bookmark Lists ou encore Google Friend Connect.
KNOL baisse donc le rideau sans tambour ni trompette, avant même d’avoir vraiment pu faire ses preuves. Le “combat de titans” annoncé n’aura donc pas eu lieu et ce projet sombrera très vite dans l’oubli, d’autant que Google aura lancé entretemps une autre plateforme en open-source, hébergée par WordPress. Baptisé Annotum, ce nouvel arrivant, qui est présenté comme un “système pour créer et éditer des articles universitaires”, offre un outil permettant la publication et l’édition de contenu de manière extrêmement simplifiée. Il vise également à instaurer un dialogue entre les articles de différents blogs. Mais Annotum ne débarque pas en terrain conquis ; Google Scholar, des blogs et des réseaux en ligne intra-universitaires fournissent d’autres canaux déjà opérationnels.
À ce jour, aucune encyclopédie généraliste en ligne n’a réussi à s’imposer face à Wikipédia, en se montrant réellement capable d’en concurrencer la production. L’arrivée en force et le développement des IA génératives – souvent accusées de piller le contenu de Wikipédia récemment victime d’une nette baisse de fréquentation – risque très certainement de rebattre les cartes dans le domaine des encyclopédies numériques.
Reste à savoir jusqu’à quel point et qui sortira vainqueur à terme de ce nouvel duel ?







