QUÉRARD, un bibliographe engagé
Les contemporains “hyperconnectés” que nous sommes oublient souvent qu’avant le traitement informatisé de l’information, ce sont des êtres humains, avec des moyens rudimentaires, qui ont patiemment constitué ce que nous appellerions aujourd’hui des bases de données. La composition d’une encyclopédie ou d’un dictionnaire nécessitait alors des milliers d’heures de lecture, de relecture, de prise de notes, d’écriture et de composition pour constituer un immense réservoir de résumés et de fiches, qu’il fallait ensuite agencer et organiser. Terriblement chronophage et exigeante, cette tâche a permis la réussite de véritables aventures éditoriales. Au premier rang de ceux qui se sont ainsi engagés pour faciliter les travaux de leurs contemporains et successeurs, nous trouvons les bibliographes. Avec l’avènement de l’imprimerie, qui s’est rapidement industrialisée, la production écrite était devenue considérable tant en quantité qu’en variété. Après plusieurs siècles, il restait difficile de connaître l’intégralité de ce qui avait été publié sur un quelconque sujet ou sur les différentes éditions d’un même titre, d’autant que les versions “pirates”, les refontes, les ajouts et les réécritures complexifiaient souvent le travail du lecteur, du chercheur et du bibliophile. Cette difficulté justifiait le travail titanesque accompli par les bibliothécaires, archivistes, documentalistes et autres érudits pour dresser des listes et des catalogues. En France, un homme a particulièrement œuvré pour mettre en place une base bibliographique exhaustive et moderne : il s’agit de JOSEPH-MARIE QUÉRARD
Né à Rennes en décembre 1796, ce dernier (ci-dessous son portrait posthume datant de 1868) est issu d’un milieu modeste. Bon élève, il est placé comme commis dans une librairie de sa ville natale. Monté à Paris en 1817, il intègre deux ans plus tard l’équipe d’une librairie fondée à Vienne par le Lorrain Philipp Joseph SCHALBACHER. Son intense activité lui offre l’occasion de consulter quantité de catalogues et d’ouvrages anciens, ce qui lui donnera définitivement le goût de la recherche bibliographique, qu’il ne cessera ensuite de pratiquer pour assouvir sa propre curiosité. Malgré une activité professionnelle très prenante, il entame la rédaction d’un grand ouvrage de synthèse dont, selon lui, le monde des arts, des lettres et de l’Université a grandement besoin. C’est ainsi qu’il écrit : “En un mot, l’écrivain, le lecteur, quels qu’ils soient, éprouvent la nécessité de connaître tout ce qui a été pensé, dit, publié sur ce qui fait l’objet de leurs études, afin d’atteindre le but qu’ils se proposent.[…]Un tel recueil nous manquait ; et l’on pourrait s’étonner que la France, dont la langue et la littérature sont universelles, fut peut-être le seul pays de l’Europe privé d’un monument qui lui présentât le tableau de ses richesses littéraires, et lui rappelât la part qu’elle a eue aux progrès des sciences et des lettres.”

L’ambition de QUÉRARD vise ni plus ni moins à dresser un grand inventaire de tout ce qui a été imprimé en langue française depuis 1700, projet qualifié sans peine de “pharaonique”. Malgré sa maigre fortune personnelle et d’avantageuses propositions d’embauche dans sa branche professionnelle, il quitte définitivement Vienne et son emploi pour regagner Paris. Faisant preuve d’une certaine naïveté mais porté par l’intime conviction que son œuvre nécessite un engagement total, il se convainc que le fait de se dévouer à l’élaboration d’un livre aussi “indispensable” lui vaudra tous les honneurs et la reconnaissance éternelle du monde culturel et littéraire. Il espère également qu’en retour il ne manquera pas de se voir récompensé un jour par un poste éminent de bibliothécaire ou d’archiviste.
Quinze ans de travail solitaire
Armé d’un zèle quasi mystique et d’une foi inébranlable en sa mission, étant parvenu à associer l’éditeur Firmin DIDOT à son projet, il entreprend un intense travail solitaire, qui va lui prendre près de quinze années. Le premier tome de La France littéraire, ou Dictionnaire bibliographique des savants, historiens, et gens de lettres de la France, &c sort des presses en 1826 ; il sera suivi par neuf autres volumes, qui s’échelonneront jusqu’en 1842.

Si cet ouvrage fait date et sera salué pour sa grande valeur documentaire, QUÉRARD va pourtant aller de déconvenue en déconvenue. À l’évidence, le personnage est d’un caractère difficile, pointilleux à l’extrême, peu diplomate et intraitable envers des “collègues” vis-à-vis desquels il fait souvent preuve d’une franchise brusque non dénuée de critique. C’est ainsi qu’il se crée de nombreuses et durables inimitiés, qui lui nuiront gravement par la suite. À titre d’exemple, ayant un jour relevé une erreur de traduction commise par un conservateur de la Bibliothèque royale, il s’en moque ouvertement, attitude qui lui vaudra la rancune de l’intéressé et lui fermera par la suite toute possibilité d’occuper le moindre poste dans l’institution. Quelques années plus tard, il adresse une requête au ministère de l’Instruction pour une place de bibliothécaire ; demande qui restera sans réponse. Certaines personnes, désireuses de voir son livre achevé, lui versent une petite pension, mais celle-ci s’avère tout juste suffisante, le contraignant à vivre dans la gêne et la précarité, jusqu’à l’intervention opportune d’un mécène moscovite francophile qui lui permettra de garder la tête hors de l’eau.
Un autre coup du sort le touche, alors qu’il est déjà lancé dans la rédaction d’un vaste répertoire de la littérature récente du XIXe siècle, c’est-à-dire postérieure à 1827, date à laquelle s’arrêtait son précédent opus. Alors que plusieurs tomes sont déjà publiés et d’autres en cours de finalisation, ses éditeurs le dépossèdent littéralement de la conduite d’un ouvrage qui avait pris le titre de La littérature française contemporaine. Ces derniers reprochent à l’auteur, qui s’était engagé à boucler le livre en trois volumes, d’avancer beaucoup trop lentement et surtout de se perdre dans des développements disproportionnés ; il est vrai que le tome 2 ne se terminait qu’à la moitié de la lettre B. À la suite d’un arbitrage qui entérine la rupture brutale à son désavantage, il se voit remplacé par deux nouveaux rédacteurs. Comble d’infortune, il passe plusieurs mois en prison pour dettes et il est condamné à verser des dommages et intérêts à son ancien éditeur. Il est à noter qu’il faudra attendre onze années après cette rupture pour que le livre soit enfin achevé, période pendant laquelle l’évincé se fera un plaisir de signaler publiquement toutes les erreurs commises par ses successeurs.
Un véritable bourreau de travail
Ne prenant guère le temps de se reposer entre deux publications, QUÉRARD entame un autre projet. Dans la lignée du Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes composés d’Antoine-Alexandre BARBIER, il s’attaque cette fois à une catégorie bien précise d’ouvrages : ceux qui ont été édités sans nom d’auteur ou sous pseudonyme. L’entreprise, qui consiste à rétablir la réelle paternité de telle ou telle œuvre, confère à son livre une tonalité souvent acerbe. Animé du plaisir revanchard de démasquer certains de ses contemporains, notre lexicographe rétablit souvent leur véritable patronyme, camouflé sous un nom de plume créé de toutes pièces et parfois embelli par l’ajout d’une particule ou d’un lieu-dit. Le titre de son ouvrage indique assez clairement le but recherché et sa tonalité générale : Les Supercheries littéraires dévoilées : galerie des écrivains français de toute l’Europe qui se sont déguisés sous des anagrammes, des astéronymes, des cryptonymes, des initialismes, des noms littéraires, des pseudonymes facétieux ou bizarres, etc.
Pourtant, au-delà des susceptibilités qu’il a pu froisser, ce livre constitue une inestimable mine d’informations et un véritable monument bibliographique, qui a révélé au grand public ceux qui se cachaient derrière des signatures aussi énigmatiques que “Le Chevalier transfiguré“, “C.J.G.P.D.S.P.“, “Quelques Patriotes“, “Quelqu’un qui n’est ni l’un ni l’autre“, ou encore “Un Vendéen“. Ses notices sont souvent assorties d’informations complémentaires, d’anecdotes ou même de critiques.
À l’occasion de cette publication, qui rencontrera immédiatement un réel succès public, un critique fera ce portrait de son intraitable auteur : “Je doute fort, pourtant, qu’ayant à recommencer sa carrière avec la prescience des dangers de tout dire, un homme de cette trempe, de cette conscience, ait pu se décider à faire des concessions aux amours-propres, fût-ce même à ceux des hommes qui votent au Palais Mazarin. La vérité est son idole ! Entièrement absorbé par ses laborieux travaux, notre bibliographe n’a jamais trouvé le temps de penser à ses intérêts, à son avenir.”
Malgré son considérable bilan et des décennies d’efforts acharnés, QUÉRARD tarde à recevoir la reconnaissance attendue. C’est d’ailleurs avec une certaine amertume qu’en 1847 il voit Jacques-Charles BRUNET être décoré pour son Manuel du libraire et de l’amateur de livres. Cet ouvrage qui, selon les termes de son auteur, “contient un dictionnaire bibliographique, dans lequel sont indiqués les livres les plus précieux et les ouvrages les plus utiles, anciens et modernes, avec des notes sur les différentes éditions, des remarques sur les contrefaçons, des détails pour collationner les livres et les prix des éditions les plus rares, suivi d’une table méthodique en forme de catalogue raisonné”, fait alors sensation et devient rapidement un classique. Mais, assez légitimement, notre bibliographe, bien conscient de la valeur d’un travail largement utilisé dans le milieu du livre et de la bibliophilie, souffre que l’importance de sa contribution à la bibliographie ne soit pas reconnue à sa juste valeur. Appuyé par deux députés, il écrit encore une fois à un ministre pour solliciter un poste, mais une fois encore sans succès.
Déçu mais toujours infatigable, QUÉRARD, qui s’est attribué le surnom de “martyr de la bibliographie”, continue de tracer imperturbablement son sillon. De nouveau, il publie plusieurs titres, dont le Dictionnaire des ouvrages polyonymes et anonymes de la littérature française, 1700-1850, et il jette les bases d’une Encyclopédie du bibliothécaire, de l’homme d’études et du bibliophile français ; mais ce projet, une nouvelle fois gigantesque dans son ambition, ne dépassera pas le stade du prospectus. Par ailleurs, il tente de lancer un périodique, Le Quérard, pensé comme un complément de La France littéraire. L’aventure, qui tourne court, achève de le ruiner, d’autant qu’un auteur, qui l’attaque en justice, obtient une condamnation pécuniaire de sa part.
Bénéficiant du soutien sans faille d’un cercle d’admirateurs, ses mérites finissent enfin par être officiellement reconnus. En août 1865, soit après quarante années de labeur, il est décoré de la Légion d’honneur au grade de chevalier, mais il ne peut profiter longtemps de cette distinction car, ayant contracté le choléra, il décède au mois de décembre suivant. La mort le prend alors qu’il est encore en train de travailler sur plusieurs projets, dont une bibliographie complète des Ana, un recueil sur des livres perdus ou n’ayant laissé qu’un exemplaire unique, et des bibliographies monographiques consacrées à des écrivains et des personnages historiques. Il a également entamé des suppléments pour La France littéraire et il est en train de corriger les épreuves d’une nouvelle édition des Supercheries littéraires dévoilées. Les manuscrits de ce dernier ouvrage, ainsi que d’autres inédits, seront ensuite récupérés par Gustave BRUNET, qui constituera une équipe pour le corriger, l’achever et le faire publier en 1882.
N’ayant jamais, malgré l’adversité et le manque de reconnaissance, perdu de vue sa vocation, QUÉRARD laisse derrière lui une œuvre considérable, qui profite aux bibliophiles, aux écrivains, aux historiens et aux bibliothécaires. C’est à juste titre que BRUNET lui rendra un hommage posthume, en le décrivant comme ʺl’un des bibliographes les plus actifs, les plus dévoués que l’Europe ait jamais produits”.









