Les autodafés nazis
Rendus célèbres par des images qui feront le tour du monde et ramèneront une nation, vue comme une patrie des arts et des lettres, à l’époque moyenâgeuse des bûchers, les grands autodafés de livres, organisés à travers l’Allemagne à l’arrivée au pouvoir des nazis, deviendront un des symboles emblématiques de ce régime totalitaire. Dès l’origine, le parti affiche clairement la volonté de procéder à une épuration radicale de la société, de la culture et des idées. Nommé chancelier en janvier 1933, HITLER s’octroie les pleins pouvoirs, lui permettant quelques mois plus tard de proclamer le NSDAP parti unique. Dès cette date, les nationaux-socialistes, appuyés par leur puissante organisation étudiante, noyautent très largement le milieu universitaire et multiplient les opérations de propagande, les démonstrations de force et les persécutions à l’encontre des Juifs et des opposants politiques. Désormais assurés du soutien des autorités, en particulier de celui de Joseph GOEBBELS nommé “ministre de l’Éducation du peuple“, ces militants vont se déchaîner et engager des actions spectaculaires.
Si, depuis mars 1933, quelques autodafés “spontanés” se sont déjà produits à l’initiative de groupes paramilitaires, ils ne sont en rien comparables à ceux qui vont être entrepris à grande échelle quelques mois plus tard. En avril 1933, la Fédération des étudiants allemands, largement dominée depuis 1931 par les nazis, lance un appel pour entreprendre une vaste “action contre l’esprit antiallemand” (“Aktion widen den undeutschen Geist “) ; terme derrière lequel se prépare en fait un nettoyage idéologique et culturel des universités et des grandes écoles. Cette opération est orchestrée par Hans Karl LIESTRITZ qui, tout en suivant des études de droit, dirige le Bureau principal de la presse et de la propagande. Sous son impulsion, l’action est planifiée en collaboration avec la Ligue de combat pour la culture allemande, une association animée par Alfred ROSENBERG. Le 6 avril, les organisations nazies étudiantes reçoivent cette circulaire : “En réaction aux menées honteuses de la communauté juive à l’étranger, la Corporation des étudiants allemands a prévu des actions coordonnées sur quatre semaines pour lutter contre le nihilisme juif et défendre la pensée et le sentiment national dans la littérature allemande. Cette campagne commencera le 12 avril par l’affichage de 14 thèses contre l’esprit non allemand, et se terminera le 10 mai par une conférence publique dans toutes les facultés allemandes. La campagne, qui connaîtra une intensité croissante jusqu’au 10 mai, fera appel à tous les moyens de propagande, tels que la radio, les journaux, les panneaux d’affichage, les tracts et des articles spéciaux publiés dans la correspondance académique de la Corporation étudiante.”
Bénéficiant de l’aide efficace et brutale des S.A., des S.S. et des jeunesses hitlériennes, la chasse aux “mauvais livres” débute dans toute l’Allemagne. Précédée par un grand déferlement de propagande appelant à la mobilisation des étudiants et des enseignants, pour mener à bien cette tâche “sacrée”, ainsi qu’au boycott des professeurs juifs ou idéologiquement suspects, la collecte proprement dite débute le 26 avril. Chaque citoyen est fortement incité à purger sa propre bibliothèque, mais aussi celles de ses proches, et à remettre les ouvrages incriminés dans des points de dépôt mis en place dans les principales villes. Intimidées ou mises devant le fait accompli, mais le plus souvent complices, les autorités civiles et les directions d’universités laissent faire, quand elles ne prêtent pas directement main-forte aux opérations. Un bibliothécaire berlinois – Wolfgang HERRMANN – dressera même une “liste noire“ destinée à guider les épurateurs. Les volontaires ne manquent pas pour opérer un tri qui vire le plus souvent au saccage pur et simple, à l’image de l’étudiant munichois ci-dessous qui regroupe dans un panier des livres incriminés promis à la destruction.

Une censure multiforme
Si, à l’origine, les principaux auteurs visés sont juifs, socialistes ou communistes, la censure s’étend rapidement aux pacifistes, aux antimilitaristes, aux libéraux et à tous ceux qui sont jugés décadents ou ennemis de l’identité allemande. Les sciences et les arts ne sont pas épargnés. Ainsi, à côté des écrits de Karl MARX, Sigmund FREUD, Heinrich HEINE, Franz KAFKA, Stefan ZWEIG ou Albert EINSTEIN, se retrouvent ceux de Karl KÄSTNER, Berthold BRECHT, Erich Maria REMARQUE, ou encore Heinrich et Thomas MANN. Les auteurs non germanophones n’échappent pas à la purge ; c’est ainsi que les publications de Jack LONDON, Maxime GORKI, Helen KELLER et Ernest HEMINGWAY connaîtront le même sort.
La frénésie gagne plus d’une vingtaine de villes universitaires, chaque section locale rivalisant de zèle pour surpasser ses voisines, les rivalités n’étant pas absentes au sein même des organisations nationales-socialistes. Pendant près de quatre semaines, les bibliothèques de particuliers seront visitées de manière musclée et vidées sans ménagement de façon parfois anarchique. Ces opérations, le plus souvent orchestrées comme des démonstrations de force destinées à marquer les esprits, visent prioritairement les centres de documentation universitaires ; mais les bibliothèques de prêt et les librairies sont bientôt ciblées elles aussi. Portés par leur élan et ne rencontrant guère de résistance organisée – à l’exception notable de certaines universités comme celles de Stuttgart, Leipzig et Tübingen -, nos “biblioclastes” obtiennent l’appui d’organisations professionnelles du livre, qui font pression pour que soient retirés de la vente et interdits de prêt les ouvrages antiallemands. Des instituts sont également perquisitionnés et pillés par surprise, comme l’Institut de sexologie de Magnus HIRSCHFELD.
La mise en scène des bûchers
Reste alors à scénariser l’apothéose de cette épuration à grande échelle : l’organisation des bûchers proprement dits. Plusieurs jours à l’avance, les lieux sont sélectionnés et préparés avec soin. La crémation doit être publique et spectaculaire, à l’image d’une cérémonie néopaïenne célébrant l’avènement d’une nouvelle ère. À Berlin, un échafaudage est monté sur la place de l’Opéra pour y accueillir des projecteurs mais aussi des caméras destinées à immortaliser l’événement ; le film qui en résultera sera d’ailleurs, ironie de l’histoire, utilisé comme pièce à conviction au procès de Nuremberg. Le 10 mai, date choisie pour être le point d’orgue de cette campagne, les autodafés s’embrasent simultanément dans tout le pays, de Dresde et Breslau à Königsberg et Cologne, de Munich et Nuremberg à Münster et Göttingen, de Brême et Kiel à Francfort et Hanovre. Afin de dramatiser au maximum les principales cérémonies et d’en faire de vrais spectacles pyrotechniques, les feux allumés la nuit sont accompagnés de processions agrémentées de flambeaux, de drapeaux et de chants.
Militants enthousiastes ou curieux mi-effrayés mi-fascinés, les gens se pressent pour y assister. On estime que plus de 40 000 personnes font le déplacement à Berlin, où GOEBBELS prononce pour l’occasion un discours dans lequel il déclare, avec son emphase habituelle : “L’ordre ancien gît dans les flammes, l’ordre nouveau s’élèvera des flammes de nos cœurs. Là où nous nous retrouvons ensemble, là où nous allons ensemble, c’est là que nous nous engageons pour le Reich et son avenir. Puisque vous vous arrogez le droit, vous autres étudiants, de jeter au brasier ces scories de l’esprit, alors vous devez aussi assumer le devoir d’ouvrir la voie à un esprit allemand véritable qui remplacera ces ordures.” À Munich, foyer originel du nazisme, une foule d’au moins 70 000 individus s’est rassemblée sur la Königsplatz. Des piles de livres sont aspergées d’essence et enflammées, tandis que d’autres sont jetées dans le brasier après avoir été estampillées de la croix gammée.
Plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages – dont au moins 25 000 rien qu’à Berlin – partent en fumée. La série ne s’arrête pas là car, freinées par des rivalités internes ou des problèmes logistiques, certaines villes ont dû retarder leurs cérémonies. C’est ainsi que de nouveaux bûchers sont allumés les semaines suivantes dans d’autres cités telles que Hambourg, Heidelberg, Erlangen ou Cassel. D’autres autodafés dus à des initiatives locales vont également être allumés ponctuellement jusqu’au mois d’octobre. En 1938, après l’Anschluss, un nouvel autodafé est organisé à Salzbourg, tandis que, quelques mois plus tard, la Nuit de cristal servira de prétexte à de nouveaux saccages. La Seconde Guerre mondiale qui suivra donnera lieu à d’innombrables destructions, visant en particulier les communautés juives, qui s’ajouteront à une stricte censure imposée dans les pays occupés. Lors de l’annexion de l’Alsace en 1940, de nouvelles crémations publiques de livres auront lieu dans plusieurs villes.
Les Bücherverbrennungen (bûchers de livres) de 1933, largement relayés par la presse et les médias, donneront à voir au monde entier le visage d’une nouvelle Allemagne bien éloigné de celui de la patrie des arts et des lettres qui, jusqu’ici, avait fondé sa réputation de nation civilisée et policée. Ces autodafés susciteront des réactions contrastées à l’étranger. En Allemagne même, ces événements seront loin de recevoir le soutien unanime du monde culturel, y compris de la part de certains intellectuels qui avaient pourtant accueilli favorablement l’arrivée d’HITLER. En revanche, nombre de personnalités interprèteront clairement le signal et prendront la voie de l’exil, à l’image d’Albert EINSTEIN dont la maison sera vandalisée, Stefan ZWEIG, Berthold BRECHT et Kurt TUCHOLSKY ; d’autres choisissant de ne pas rentrer dans leur pays natal, comme Thomas MANN.
Si les autodafés nazis sont si connus aujourd’hui, cela tient au fait qu’ils ont volontairement été rendus publics et médiatisés. Pour autant, tous les régimes totalitaires de l’époque opèreront des purges, mais de manière plus ou moins discrète, sans tapage et loin des caméras, se voulant, du moins en façade, garants de l’ordre. Une exception existe quand même avec l’Espagne franquiste qui, renouant avec les bûchers de l’Inquisition, de sinistre réputation, organisera également des autodafés au grand jour. Le 1er août 1936, dans les colonnes de Arriba España – journal officiel de la Phalange -, il était possible de lire, dans son premier numéro, cette incitation à la destruction des livres maudits : “Compagnons, vous avez le devoir de persécuter le judaïsme, la franc-maçonnerie, le marxisme et le séparatisme. Détruisez et brûlez leurs journaux, leurs livres, leurs revues, leur propagande !” Divers bûchers de livres seront ainsi allumés à travers l’Espagne durant la Guerre civile, comme à La Corogne, en août 1936, à Valladolid l’année suivante, et à l’université de Madrid en avril 1939, peu de temps après la reddition de la ville.
Plus près de nous dans le temps, à la prise du pouvoir par PINOCHET, des militaires chiliens organisent de leur propre initiative des autodafés de livres “subversifs”. De même, la dictature argentine organisera à son tour des destructions par le feu qui culmineront avec la mise à sac de la maison d’édition de l’université de Buenos Aires (ci-dessous).
Nous ne pouvions terminer ce billet sans rappeler la célèbre phrase, qui peut être réellement qualifiée de prophétique, du poète HEINE, écrite dès 1823. Citée la plupart du temps dans les articles consacrés aux autodafés nazis, elle résume parfaitement cet épisode tragique, annonciateur des atrocités à venir : “Ce n’est que le prélude où les livres sont brûlés, des humains seront également brûlés à la fin.” (“Dort wo man Bücher verbrennt, verbrennt man auch”).








