Sur le site Dicopathe, nous avons déjà eu l’occasion de nous intéresser à plusieurs reprises aux “merveilles cachées” que recèlent les livres anciens. C’est ainsi que nous avons déjà évoqué certains manuscrits, dont les feuilles de parchemin appelées palimpsestes, recyclées puis réutilisées, conservent la trace d’un texte antérieur plus important que le nouveau ; le texte effacé peut alors être restauré à l’aide d’appareils électroniques très sophistiqués ou grâce à des opérations chimiques. De même, les reliures, souvent réalisées à partir de pages d’anciens ouvrages, peuvent réserver de belles trouvailles. Aujourd’hui, nous vous proposons à nouveau de nous lancer dans une “chasse au trésor”, qui aura pour but de découvrir des illustrations qui, échappant de prime abord à notre regard, peuvent réapparaître à la suite d’un examen plus attentif.
La pratique du filigrane
La première sorte d’image se trouve à l’intérieur du papier lui-même. Déjà présente en Espagne où elle a été introduite par la civilisation arabo-musulmane, l’industrie papetière se développera en Italie à partir du XIIIe siècle. C’est à Bologne, en 1282, qu’est attestée l’existence d’une nouvelle technique qui va rapidement se répandre en Occident, en particulier en France et dans le Saint-Empire : le filigrane, mot emprunté au vocabulaire de l’orfèvrerie et composé à partir des mots latins Filum (fil), et Granum (grain). Cette technique a pour but, au cours du processus de fabrication, de marquer d’une empreinte interne les feuilles de papier. Celles-ci ont longtemps été fabriquées suivant la technique dite “à la cuve“. La pâte, en grande partie issue de chiffons reconditionnés, était prélevée dans un grand récipient à l’aide d’une forme constituée d’un cadre en bois, dont le fond était garni d’un réseau de fils en métal ou en fibres végétales appelés vergeures, lesquelles reposaient elles-mêmes sur des traverses en bois perpendiculaires : les pontuseaux. C’est alors qu’intervenait une petite manipulation. Un fil de laiton ou de cuivre formant un motif était fixé sur le treillage. Les feuilles étaient ensuite sorties, pressées entre des morceaux de feutre, séchées puis soumises à un encollage qui les rendait lisses et résistantes ; mais elles restaient définitivement marquées par le dessin du fil – nommé “watermark” par les anglophones -, qui n’était visible qu’en observant par transparence la feuille devant une lumière vive. De nos jours, lorsque le papier s’est assombri, il est parfois nécessaire de recourir à la bêtagraphie pour découvrir le filigrane dans son intégralité.
Ci-dessous quelques exemples de filigranes, datant respectivement du XVIe siècle pour les deux premiers et de 1819 pour le troisième.
Les thèmes iconographiques des filigranes, très variés, évolueront selon les époques et les lieux. Il est possible de retrouver en filigrane aussi bien des motifs religieux, des personnages mythologiques ou allégoriques, des créatures fantastiques, des accessoires ou des scènes de chasse, des couronnes, des blasons, des fleurs de lys, des caducées, des armes, des animaux, des végétaux, des astres, que tout un ensemble très éclectique d’objets usuels, comme une main, une ancre, un récipient, des clés, etc. Ces marques présentaient une double utilité : d’abord garantir la provenance des feuilles, ensuite éviter les contrefaçons. Pour décourager les faussaires, les fabricants ajoutaient souvent au symbole central une contremarque avec leurs initiales, le blason de leur ville, une devise ou un nom de lieu.
Certains de ces symboles correspondaient à des formats de papier, tels “fleur de lys surmontée d’une couronne“, grappe de raisin, “cloche“ ou “format Jésus“. Un autre motif courant de filigrane représentait un bouffon, ou parfois uniquement sa coiffe ornée de grelots (ci-dessous, un exemple). Ce dernier motif donnera en Angleterre son nom au format “foolscap“, ancêtre de notre A4, lequel, d’abord conçu en Allemagne dès le XVe siècle, se développera outre-Manche et en Hollande avant de se généraliser sur le continent.

Un arrêté royal du 27 janvier 1739 précise que la production française doit porter, sur le milieu de la feuille, une “marque de sorte“ précisant le type de papier, le nom du fabricant et le nom de la province où il opère. Au fil du temps, les motifs deviendront moins variés et une certaine uniformisation s’accentuera à partir de la Révolution.
Avec l’évolution des techniques de fabrication, un autre type de marques voit le jour ; il s’agit du filigrane dit “ombré“. Cette fois, l’empreinte résulte de l’embossage d’une feuille déjà constituée par l’application d’un tampon, de poinçons en deux parties – mâle et femelle – ou à l’aide de rouleaux cylindriques. Il en résulte une image plus sombre dans les nuances de gris clair qui présente le grand avantage de permettre de fixer des dessins plus complexes que ceux réalisés par les filigranes conçus “au trait“. Avec l’industrialisation, la pratique consistant à marquer les feuilles se perdra peu à peu, sans disparaître pour autant. La technique du filigrane reste de nos jours toujours utilisée dans la confection de certains livres luxueux et dans celle du papier de correspondance ainsi que pour l’authentification de documents officiels et des billets de banque.
Les mystères de la tranche
Après les feuilles, notre attention va maintenant se porter sur une autre partie du livre : la tranche. Il arrive que celle-ci, appelée gouttière, tranche de tête ou tranche de queue, soit ornée. Dès la fin du Moyen Âge, le jaspage permettra de doter cette partie auparavant négligée de belles couleurs unies ou bigarrées, et parfois d’un décor de formes géométriques imitant le marbre ou des végétaux. Un des embellissements les plus fréquents et les plus recherchés est la dorure sur tranche, qui donne au livre un bel aspect doré tout en protégeant avec efficacité l’extrémité des feuilles de la poussière, de l’usure, de la lumière et des salissures.
Les surfaces des tranches peuvent être ornées de marques, d’armoiries et de dessins apparents, souvent sophistiqués, qui personnalisent les ouvrages au point d’en faire des pièces uniques. À la Renaissance, la dorure sera parfois travaillée avec des outils comme des petits burins ou des fers azurés, afin d’y ciseler des images (exemple ci-dessous). Cette technique dite des tranches “antiquées” sera en vogue au XVIe siècle – en France, l’atelier royal de Fontainebleau en produira un grand nombre – et connaîtra un regain deux siècles plus tard, à l’heure du romantisme.

De manière plus classique, la surface de la tranche pouvait être peinte ; technique qui s’expliquait par le fait que, dans certaines bibliothèques, les manuscrits étaient parfois rangés en sens inverse, la gouttière seule apparaissant au regard du visiteur. Une famille de bibliophiles italiens – les PILLONE – se distinguera en rassemblant une collection de près de 160 ouvrages (ci-dessous, un échantillon) soigneusement illustrés sur tranches par le peintre Cesare VECELLIO, élève et cousin du TITIEN. De nos jours, cette technique, qui persiste dans certaines éditions de luxe, connaît une seconde jeunesse avec un loisir créatif, le spredge – contraction de “sprayed edge” -, qui se pratique avec des pochoirs.

Les images escamotables
Jusqu’ici, nous avons parlé de dessins placés bien en évidence et directement visibles, mais il existe une autre technique, à vrai dire étonnante quand on n’est pas dans le secret, qui consiste à ʺenfouir” dans un ouvrage une image, réellement invisible quand il est fermé et sa tranche bien alignée. Pour faire apparaître le dessin, il faut soulever le plat de la reliure et, en appuyant uniformément sur l’ensemble des pages, les décaler afin que la tranche ne soit plus verticale mais oblique, et là, surprise, une scène peut apparaître sous vos yeux ! Pour bien comprendre la méthode, nous vous invitons à visionner la vidéo ci-dessous, qui propose un bon nombre d’exemples de dessins cachés. Il est à noter que la gouttière est prioritairement décorée, mais les tranches supérieures et inférieures peuvent aussi être peintes, ce qui nécessite alors que les pages soient tordues. Autre curiosité, il peut y avoir deux dessins différents qui apparaissent sur la même tranche selon que l’on déforme les pages dans un sens ou dans l’autre..
S’il ressemble à une illusion optique et un “tour de magie” – et c’est l’effet voulu – ces tranches peintes dissimulées au regard du non-initié résultent d’une technique très astucieuse mais finalement assez facile à appréhender. De fait, pour réaliser un de ces dessins “fantômes”, il faut juste placer un livre ouvert dans un dispositif ressemblant à une petite presse (voir ci-dessous). Ainsi coincée et placée de manière à faire une courbure, la tranche offre une “nouvelle” surface qui peut accueillir un autre décor – peint à l’aquarelle, car les autres peintures risquaient de coller les pages – sans empiéter sur l’enduit initial. Ainsi fractionnée discrètement sur chaque feuille, l’image ne se reconstitue que si son support reprend la forme adoptée lors de sa création. Afin de gommer toute trace qui pourrait trahir cette opération, on prenait soin d’ensuite dorer, colorer ou marbrer la tranche.

L’invention de ce dispositif astucieux est généralement attribuée à Samuel MEARNE, un relieur qui fut au service du roi CHARLES II entre 1660 et 1683, mais cette hypothèse ne fait pas l’unanimité, les frères Stephen et Thomas LEWIS, qui ont signé le plus ancien exemple conservé, pouvant faire office de meilleurs candidats à la paternité du procédé. Quoi qu’il en soit, c’est en Grande-Bretagne que les images sur tranche vont se développer, en particulier grâce aux EDWARDS, une dynastie de relieurs installée à Halifax. Cette technique, qui ne restera pas cantonnée aux îles Britanniques, se diffusera outre-Atlantique, et c’est dans le monde “anglo-saxon” que les réalisations de “fore-edge paintings” seront les plus nombreuses.
Commandées directement par les relieurs ou parfois réalisées pour des clients, à partir du XVIIIe siècle les illustrations deviendront plus variées dans leurs thèmes comme dans leurs styles, passant de blasons, d’inscriptions et de motifs décoratifs à de véritables petits tableaux. Le plus souvent, l’illustration aura un rapport direct avec le contenu du livre, le portrait de l’auteur ou des épisodes clés de l’histoire contenue dans l’ouvrage. Il existera également des scènes religieuses ou champêtres, des saynètes pittoresques, des métiers, des allégories ou encore des scènes de mythologie.




Au XIXe siècle, nombre de ces dessins escamotables vont être consacrés à des représentations de paysages, de vues panoramiques et de monuments (ci-dessous). Les œuvres sont le plus souvent anonymes, à l’exception notable de celles réalisées par la miniaturiste Caroline Billin CURRIE, qui en a peint plus d’un millier.

Si au XXe siècle ce type de décorations occultes tombe quelque peu en désuétude, la technique ne disparaît pas totalement. Bien des amateurs, mais aussi des artistes professionnels comme Martin FROST se feront un nom en perpétuant cet art si particulier. Les livres à tranche peinte demeurent très recherchés par les collectionneurs, les bibliothèques et les musées. Une des plus belles collections – 709 ouvrages – est actuellement conservée à la Swem Library en Virginie. Si vous détenez un livre ancien doré sur tranche, a fortiori s’il a été édité en Grande-Bretagne, vous pouvez tenter l’expérience de jouer avec sa tranche et, qui sait, vous n’êtes pas à l’abri d’une heureuse surprise !
Pour aller plus loin sur le sujet, nous vous invitons à visionner la vidéo ci-dessous (en anglais) et à lire cet article publié sur le site Atlas Obscura.










