Les autodafés dans l’Histoire
Dès l’apparition de l’écriture, les manuscrits et les imprimés seront étroitement surveillés par les autorités civiles et religieuses. Ils seront suspectés d’être des outils de remise en cause de l’ordre établi, de l’orthodoxie idéologique et du récit porté par les pouvoirs en place. Pour combattre ces menaces, le moyen qui apparaîtra le plus sûr et le plus définitif sera la destruction pure et simple des “objets du délit”.
Au cours de l’histoire, nombreux seront les cas de “biblioclastie”, lors desquels disparaîtront, sous la main de vandales, d’innombrables ouvrages dont beaucoup seront perdus à jamais. Si une grande part de ces dévastations seront dues à des guerres ou des émeutes, nous allons nous pencher ici sur une autre catégorie de destructions volontaires de livres : celles organisées par les autorités dans des cérémonies sacrificielles. L’arme favorite utilisée étant le feu, la tradition les désignera sous le nom d’autodafés. Ce terme – qui signifie littéralement “acte de foi” – fait référence aux exécutions publiques de personnes qui, jugées hérétiques par les tribunaux de l’Inquisition, finissaient suppliciées sur un bûcher. Véritable rituel de purification, le feu était ainsi censé annihiler physiquement le contenant, mais aussi punir symboliquement le contenu, en le maudissant pour l’éternité et le bannissant hors de l’humanité.
En Amérique latine, un moine s’est rendu tristement célèbre par un zèle inquisiteur qui l’a conduit à commettre des destructions des plus dommageables ; il s’agit de Diego de LANDA CALDERON, plus connu sous le nom de Diego de LANDA (ci-dessous un portrait posthume du XVIIe siècle, exposé dans la cathédrale de Mérida).
Né en 1524 dans la région de la Mancha, issu d’une famille noble, LANDA reçoit une éducation très religieuse dès sa petite enfance. Ayant rejoint l’ordre des Franciscains à l’âge de 17 ans, il intègre le couvent de Tolède avant d’être affecté à Madrid. À cette époque, l’État espagnol souhaite tourner la page de l’épopée guerrière et sanglante des conquistadors en imposant une nouvelle administration placée sous son autorité dans le but de remplacer le défunt Empire aztèque. Afin d’uniformiser les cultures et les civilisations de cette vaste contrée, il est alors fait appel à des moines et des prêtres ; l’évangélisation étant considérée comme un préalable à la construction d’un nouveau pays totalement assujetti à la Couronne. C’est dans ce contexte que les frères franciscains, appréciés pour leurs qualités intellectuelles, leurs talents en rhétorique et surtout leur zèle missionnaire, sont sollicités pour christianiser un pays qui a pris le nom de Nouvelle-Espagne.
LANDA, observateur attentif de la culture maya
Porté d’emblée volontaire, Diego de LANDA est un des six premiers membres de son ordre à franchir l’océan pour aller convertir au christianisme les populations amérindiennes. En 1549, il débarque dans le Nouveau Monde et rejoint la ville d’Izamal, dans une région conquise depuis peu au terme de difficiles campagnes militaires. Située dans le nord du Yucatan, cette cité, implantée au cœur du pays maya, conserve des vestiges de l’ancienne civilisation qui y avait bâti d’imposants monuments, abandonnés à l’arrivée des Espagnols. En bon missionnaire, il commence à s’intéresser aux croyances et au mode de vie de ses nouvelles ouailles, dont il gagne la confiance en combattant les excès des encomenderos en portant assistance à des populations décimées par les épidémies de variole. Sur place, il apprend très rapidement l’idiome yucatèque, avec une facilité qui surprend ses pairs. Grâce à sa maîtrise linguistique, il est autorisé à voyager à travers la région pour nouer des contacts avec les chefs locaux et prêcher dans les hameaux et les villages. Ses pérégrinations et ses rencontres à travers le Yucatan lui donnent l’occasion de croiser des interlocuteurs qui lui permettent d’accéder à l’ancienne culture maya. Notre franciscain mémorise soigneusement tout ce qu’il peut apprendre des indigènes : leurs us et coutumes, leur religion traditionnelle et leurs mythes, leur histoire récente, leur système complexe de calendrier, et même des caractères de leur écriture (ci-dessous) ainsi que des descriptions de monuments et des données sur la flore et la faune.

Baptisé Relación de las cosas de Yucatán (Relation des choses du Yucatán), l’original de ce précieux manuscrit, achevé vers 1566 et dans lequel l’auteur fait curieusement preuve d’une grande objectivité sans faire montre de prosélytisme ou de jugements moraux, sera oublié puis perdu. Seule une version condensée sera découverte dans une bibliothèque madrilène en 1862, par l’abbé BRASSEUR de BOURBOURG qui en publiera une version traduite en français en 1864, soit vingt ans avant que le texte en espagnol ne soit publié à Madrid. LANDA peut ainsi être considéré comme le premier ethnographe de la culture maya. Pourtant, attribuer ce titre à notre franciscain ne va pas sans causer un certain malaise car, s’il a été incontestablement un de ceux qui ont permis de sauvegarder tout un pan de la culture maya, de manière paradoxale il en a également été un de ses plus grands bourreaux.
En effet, au contact de ses nouveaux “fidèles” qui semblent avoir adopté le christianisme sans trop de réticences, celui qui se veut avant tout un ecclésiastique constate bien vite que, derrière leur vernis de nouveaux catholiques, les populations locales conservent leurs anciennes croyances et continuent à vénérer clandestinement leurs dieux. Il apparaît alors que, s’il s’est initié à la culture maya, ce n’est pas tant par amour de la connaissance et de l’ouverture à l’autre que pour bien connaître l’ennemi à combattre afin d’extirper l’idolâtrie de la région. Dès son arrivée, le spectacle d’anciennes idoles mises à l’honneur dans un village l’aurait mis en rage et il les aurait fait détruire sur-le-champ. Peu à peu, il prend du galon au sein de son ordre, devenant, en 1556, custode de la province à Mérida. En l’absence d’évêque, il en occupe bientôt les responsabilités et ne manque pas de les outrepasser en intervenant dans des questions de nature civile. En 1561, il est nommé premier provincial du Yucatán et du Guatemala.
Si LANDA s’efforce d’améliorer les conditions de vie de ses administrés, il cherche également le moyen de frapper durablement les esprits dans le domaine de la lutte contre l’hérésie. L’occasion lui en est donnée en mai 1562, soit huit mois après son élection, lorsque des idoles couvertes de sang sont trouvées par hasard dans une grotte près de la cité de Mani. Devant la preuve irréfutable de la persistance de rites interdits – dont des sacrifices d’animaux et même d’êtres humains -, notre zélé missionnaire décide de se rendre lui-même sur les lieux afin d’y exercer, en personne, le rôle de juge ecclésiastique. Il obtient sans peine le soutien des autorités coloniales locales, pour lesquelles le retour à l’ancienne religion, assimilé à une forme de sédition, constitue un ferment possible de révolte.
LANDA inquisiteur et biblioclaste
À peine arrivé sur place, LANDA, assisté de trois autres personnes, instaure une véritable inquisition qui va terroriser l’ensemble de la cité et de ses alentours. Toute la population se voit questionnée sans ménagement, avec recours à la torture. Les tombes de supposés relaps sont ouvertes et leurs ossements déterrés. De nombreux Indiens, dont un bon nombre de caciques, sont arrêtés et ramenés à Mani pour être interrogés et jugés. Au terme de procédures expéditives, les sentences sont rendues le 11 juillet. Les prévenus, dont le nombre se situe entre 200 et 300, écopent en majorité de peines légères ou des amendes ; des expiations publiques humiliantes comme la tonte totale des cheveux ; mais les plus impliqués sont condamnés au bannissement, à la flagellation, voire à des travaux forcés pendant plusieurs années au sein de couvents.
Mais LANDA ne s’arrête pas là. Au cours des interrogatoires, fouilles et perquisitions, de nombreux artéfacts sont saisis. Il fait alors dresser un bûcher sur la grande esplanade de Mani pour immoler, de manière spectaculaire, ces reliques de l’ancien temps. Le 12 juillet, au cours d’une terrible cérémonie qui a, selon les mots mêmes de notre incendiaire, “profondément attristé et peiné” les Indiens présents, ce sont près de 5 000 sculptures diverses, 197 vases et surtout 27 “rouleaux de signes et de hiéroglyphes” qui partent en fumée. Ci-dessous, une saisissante représentation moderne de l’événement, réalisée en 1998 par l’artiste local Leonardo PAZ.
Si cet acte de vandalisme est choquant en soi, il aura en outre des conséquences irrémédiables sur les sources inestimables que constituaient ces textes. En effet, bien peu de manuscrits ornés mayas sont parvenus jusqu’à nous, du fait de la chute de la civilisation des cités et d’un climat qui ne favorise guère leur bonne conservation. On ne connaît aujourd’hui que quatre codex mayas : le Codex de Dresde, le Codex de Madrid, le Codex de Paris et le Codex Grolier (voir le billet que nous avons consacré à ce dernier, retrouvé dans des circonstances rocambolesques). Nous pouvons donc dire que cet autodafé a nui, et nuit toujours à notre connaissance, à une brillante civilisation.
Pourtant, le “zèle ignare” – pour reprendre le terme employé plus tard par le chroniqueur jésuite José d’ACOSTA – déployé par LANDA est loin de lui valoir les félicitations et la gratitude de toutes les autorités civiles et religieuses. S’il peut compter sur le soutien de son ordre et de la municipalité de Mani, ses méthodes brutales et autoritaires sont désapprouvées par d’autres responsables civils et religieux. De fait, notre franciscain, en donnant libre cours à son fanatisme, a clairement outrepassé ses fonctions, profitant du fait que Francisco de TORAL, le premier titulaire de l’évêché nouvellement créé, n’était pas encore à son poste. Une fois installé dans son diocèse, le nouvel évêque, mis au courant de l’affaire et particulièrement ému par les mauvais traitements infligés au cours des investigations, émet un constat sans appel : “Au lieu de doctrine, ces misérables ont eu des tourments ; et au lieu de leur faire connaître Dieu, ils les ont fait désespérer ; et au lieu de les attirer au bercail de notre Mère, la Sainte Église de Rome, ils les ont chassés dans les montagnes ; et ce qui est pire, ils veulent soutenir que sans tourment la loi de Dieu ne peut leur être prêchée, ce qui est désapprouvé par la Sainte Mère l’Église.” Afin d’apaiser une situation devenue tendue, il gracie la plupart des condamnés, ne cachant pas sa rancœur envers l’inquisiteur improvisé.
L’hostilité entre les deux hommes grandit rapidement quand l’évêque transmet en Espagne une plainte qui contraint LANDA à rentrer en Europe, pour se justifier de son comportement devant le Conseil des Indes. La procédure prendra plusieurs années – long délai mis à profit par LANDA pour finaliser son manuscrit intitulé Relation des choses du Yucatan -, durant lesquelles TORAL fera en sorte de lui interdire de revenir en Nouvelle-Espagne. Las ! Fin janvier 1569, il est totalement absous des accusations portées contre lui. Revanche suprême, à la mort de son rival deux ans plus tard, c’est lui qui le remplace à la tête de l’évêché du Yucatan et de Tabasco sur recommandation personnelle du roi. En 1573, il est de retour, plus puissant que jamais, soutenu par un cercle de partisans. S’il réfrène désormais ses pulsions inquisitrices, son caractère ne s’est pas adouci pour autant, et les colons comme les Indiens font les frais de son autoritarisme et de son intransigeance. Il reste en effet obsédé par l’idée d’éradiquer les pratiques magiques et superstitieuses des convertis, et des campagnes d’enquête vont encore semer le trouble, en particulier dans la région de Campèche. Par la suite, le pouvoir civil reprendra définitivement la main sur les châtiments infligés aux “idolâtres”, mettant enfin un terme à la chasse aux sorcières initiée par LANDA et ses lieutenants.
Personnage toujours très controversé, LANDA s’éteindra en avril 1579. Même si certains ont tenté de relativiser ses excès en mettant en avant son incontestable legs dans les domaines ethnologique et linguistique, la postérité a essentiellement retenu son rôle d’impitoyable inquisiteur et de destructeur d’une culture dont il a, en même temps, cherché à préserver le souvenir. Au Mexique, et même au-delà dans l’Amérique latine, il demeure dans les esprits le symbole même du fanatisme, de la persécution des Indiens et, par analogie, de la brutalité de la conquête espagnole. L’autodafé de Mani, qui est loin d’être tombé dans l’oubli, constitue le sujet d’innombrables études, d’analyses et d’œuvres d’art, dont des fresques réalisées par des peintres muralistes mexicains, tels que Diego RIVERA et Fernando Castro PACHECO.
Ci-dessous, une vidéo en espagnol retrace le parcours de LANDA.









