François RABELAIS, moine, médecin et écrivain
La langue française telle que nous la pratiquons aujourd’hui est le fruit d’une longue genèse. Son enrichissement résulte de multiples apports, comme ceux des travaux des grammairiens, des philologues et des linguistes. L’autre grande source du français actuel réside dans la littérature. En effet, nombreux sont les poètes, romanciers, essayistes, philosophes ou scientifiques qui ont marqué leurs lecteurs au point de voir certaines de leurs créations s’imposer dans le vocabulaire et le langage courants. C’est ainsi que bien des écrivains, tels PROUST, ARAGON, COCTEAU, GIDE, APOLLINAIRE, JARRY, VIAN, CÉLINE, DARD ou QUENEAU, ont contribué à enrichir notre lexique de vraies nouveautés. Parmi ces “faiseurs de mots”, nous allons, dans ce billet, rendre un hommage particulier à un artisan de mots et d’expressions auquel la langue française reste particulièrement redevable : il s’agit de François RABELAIS.
Fils d’un avocat de Chinon, celui dont le nom de famille donnera plus tard naissance à un adjectif synonyme de “truculent” voit le jour près de Chinon, entre 1483 et 1494, la date exacte faisant encore débat. Devenu ecclésiastique, il intègre un couvent de Cordeliers dans lequel, humaniste accompli, il dévore avec passion les œuvres grecques et latines, tout en étudiant le droit et en entretenant une correspondance avec Guillaume BUDÉ. En 1523, sa hiérarchie, qui voit d’un mauvais œil l’étude des Saintes Écritures et des ouvrages profanes en version grecque, lui confisque ses livres. RABELAIS décide alors de rejoindre l’ordre bénédictin, aux règles moins austères et réputé beaucoup plus ouvert d’esprit. Dans le nouveau couvent, il fait la connaissance de l’abbé Geoffroy d’ESTISSAC, qui le prend sous sa protection et en fait son secrétaire. Désireux de satisfaire son insatiable curiosité et de découvrir le vaste monde, RABELAIS finit par quitter l’habit et la fonction ecclésiastiques, sans avoir pris la peine d’en demander l’autorisation ; laquelle était théoriquement indispensable pour éviter de se voir accuser d’apostasie.
Il séjourne à Paris puis, à partir de 1530, étudie la médecine à Montpellier, où il participe à des dissections et se plonge avec assiduité dans l’étude de textes originaux rédigés en grec. En 1532, il s’installe à Lyon comme médecin à l’Hôtel-Dieu. C’est également dans cette ville, foyer humaniste majeur en France, riche d’imprimeries et de librairies, que débute réellement sa carrière littéraire. C’est là en effet qu’il rédigera et publiera son fameux Pantagruel, sous le pseudonyme-anagramme d’Alcofribas NASIER.
GARGANTUA et PANTAGRUEL
Adoptant la forme d’une parodie de roman de chevalerie, inspirée d’une obscure publication anonyme de qualité littéraire médiocre, ce livre narre les aventures d’un géant, dont le nom est supposé signifier, selon l’étymologie fantaisiste de l’auteur, “toujours assoiffé“. Après une prime enfance contrariée par un appétit toujours inassouvi, et sous la bénédiction d’un père qui l’incite à devenir “un abîme de science”, PANTAGRUEL part faire le tour des universités françaises, passant ainsi par Poitiers, Bourges et Montpellier avant d’apprendre les arts libéraux à Paris. Dans la capitale, il se lie d’amitié avec PANURGE, un bien curieux personnage qui tiendra un rôle récurrent dans l’œuvre de RABELAIS. Il participe à des débats et des controverses, arbitre avec sagesse un différend juridique, et sort victorieux d’une joute “oratoire” par signes qui l’oppose à un étudiant anglais. Rappelé dans le pays de sa mère, il repousse avec ingéniosité l’invasion du peuple des Dipsodes, qu’il finit par vaincre. Le récit se clôt de manière abrupte sur la promesse d’une suite.
Dans un style très alerte et inventif, RABELAIS livre un récit satirique qui ne recule pas devant la bouffonnerie, les jeux de mots, le trivial et le scatologique, se posant ainsi en héritier des farces médiévales. Pourtant, derrière la vulgarité et le comique – qui lui permettent au passage de se gausser des fâcheux de l’époque, tels les théologiens rigoristes de la Sorbonne -, il démontre dans son livre une grande érudition, tirée de ses lectures antiques, et y développe des thématiques nouvelles. C’est ainsi qu’il propose un nouveau système d’éducation, axé sur la variété des savoirs – forme de “proto-encyclopédisme” -, le goût de l’expérimentation, le plaisir d’apprendre et, bien sûr, le legs de la littérature et des penseurs de l’Antiquité. Ce livre, qui rencontrera un réel succès – rien qu’à Lyon, on comptera dix-sept éditions du vivant de l’auteur -, sera réédité sous une forme corrigée et augmentée deux ans plus tard. Après un voyage en Italie, il publie, fin 1534, son deuxième roman parodique, dans la même veine que le premier, dont le personnage central n’est autre que GARGANTUA, le géniteur de PANTAGRUEL.
Venu au monde par l’oreille de sa mère après onze mois de gestation, ce géant, guidé par son seul plaisir, reste livré à lui-même les premières années de sa vie. Son père, déplorant que son intelligence pourtant vive soit gâchée par son manque d’éducation, se résout à le confier à un précepteur. GARGANTUA part compléter son instruction à Paris, où il suscite la vive curiosité d’une foule, qu’il finit par noyer d’une manière bien peu “orthodoxe” dans une gigantesque et meurtrière miction. Autre excentricité, il décide d’emporter avec lui les cloches de Notre-Dame pour servir de grelots à sa jument. Dans un autre chapitre, il se trouve impliqué dans la guerre, déclarée pour un motif futile par le roi PICROCHOLE, dont il finit par sortir victorieux. Il récompense aussi un moine devenu son ami en l’autorisant à fonder son propre couvent, baptisé l’abbaye de Thélème, qui devient le siège d’une communauté utopiste dont la règle unique se résume à cette devise : “Fay ce que vouldras.” Comme pour le précédent opus, la verve comique et l’esprit de la satire demeurent omniprésents, mais l’auteur parvient aussi à faire partager ses idées humanistes et philosophiques sur l’éducation, le bonheur et la morale.
Désormais célèbre, RABELAIS, bénéficiaire de hautes protections, ne cesse pas pour autant l’exercice de la médecine, mais il continue à écrire et à poursuivre sa saga pantagruélique. Plus complexe et particulièrement riche en érudition, en allégories et en péripéties tragicomiques, le Tiers Livre, publié en 1546, reprend PANTAGRUEL comme protagoniste central. Celui-ci, désormais roi des Dipsodes, retrouve son ami PANURGE alors qu’il nourrit un projet de mariage. Totalement anxieux et en proie à des réflexions contradictoires, ce dernier sollicite l’aide du géant érudit. Après avoir recouru à divers procédés divinatoires, nos deux compères font appel à une foule de personnages et de savants, qui ne parviennent pas à les convaincre. Finalement, interprétant la prophétie d’un fou, ils décident de partir à la recherche de l’“oracle de la Dive Bouteille“.
Les lecteurs devront attendre pendant six années la suite de leurs tribulations avec la parution du Quart Livre. Cet ouvrage, qui narre le voyage annoncé dans le volume précédent, prend la forme d’aventures diverses, tantôt palpitantes, tantôt farfelues, mais aussi d’une odyssée marquée d’escales et de rencontres insolites, comme dans le territoire peuplé par les belliqueux Andouilles et dans l’île de Ruach dont les habitants se nourrissent de vents. Le périple de PANTAGRUEL et de sa bande ne trouvera sa conclusion qu’en 1564, soit près de onze ans après la mort de RABELAIS, avec la publication posthume du Cinquième Livre, dans lequel les compères, parvenus en Lanternois, atteignent enfin le temple dans lequel leur est délivré un message bacchique : “Dans le vin, la vérité”.
Si ces romans peuvent sembler au premier abord burlesques et truculents, la dimension satirique et irrévérencieuse du récit reste transparente, même pour le lecteur le moins aguerri. L’auteur y expose de manière comique et allégorique les travers, les idées reçues et les “fléaux” de son temps. Les gens d’Église, les religieux, les faux savants, les escrocs, les bonimenteurs et autres philosophes pédants, les juges, les gens de guerre, les mauvais souverains, tous sont ainsi brocardés sous la plume acérée de notre trublion humaniste qui, loin de s’en tenir à la critique, en profite pour promouvoir des idées nouvelles. En réaction, ses livres seront attaqués par l’Université et les autorités religieuses – en particulier par le Collège de la Sorbonne, cible favorite de notre écrivain – et censurés.
Malgré cette interdiction, les livres de RABELAIS ont largement circulé et durablement marqué les esprits. Pourtant, son œuvre sera quelque peu méprisée par une grande partie des écrivains et des lettrés des XVIIe et XVIIIe siècles, qui s’offusqueront de la vulgarité de l’écriture, ainsi que de la paillardise et de l’esprit bouffon qui animent ces textes. Ses livres seront grandement réhabilités au XIXe siècle, où leur style riche et imagé sera au contraire loué par HUGO, BALZAC, FLAUBERT et NODIER ; les belles illustrations de Gustave DORÉ (ci-dessous) et d’Albert ROBIDA participant aussi grandement à la notoriété renouvelée de l’œuvre.
Les trouvailles lexicales de RABELAIS
Désormais, les aventures des deux géants père et fils sont définitivement devenues des classiques, mais l’héritage, loin de n’être que littéraire et stylistique, possède également une dimension lexicale. Dans toute son œuvre, RABELAIS témoigne d’une grande liberté langagière et d’une créativité débridée. En plus d’un vocabulaire, l’écrivain a également légué à la postérité un grand nombre d’expressions et de maximes, telles que “L’appétit vient en mangeant”, “Un malheur ne vient jamais seul”, “L’ignorance est mère de tous les maux“, “Il y a plus de vieux ivrognes que de vieux médecins“, ou encore “Le rire est le propre de l’homme” et “Tout vient à point à qui sait attendre” ; sans oublier les fameux “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” et “La substantifique moelle”.
S’inspirant aussi bien des langues dites savantes que des langues étrangères, du langage populaire et des patois comme des termes techniques du vocabulaire des métiers, RABELAIS a forgé de très nombreux néologismes, dont la très grande majorité d’entre nous ignore qu’ils sont nés sous la plume de l’espiègle Tourangeau. Parmi les plus connus, citons Farfelu, Frugal, Anicroche, Patriotique, Horaire, Agelaste, Haltère, Myope, Cahin-caha, Ventripotent, Philologue, Poupon, ou encore Génie, Fanatique, Horrifique, ou Athlétique. À vrai dire, tous les mots ne sont pas de pures inventions, s’agissant parfois de mots peu usités, empruntés et remis au goût du jour, comme Baragouinage, Chienlit, Fourbi, Parfum, Boussole – de l’italien “Bussola“, qui signifie “petite boîte“- , ou encore Quintessence, qui se rapporte à l’alchimie, ou Paroxysme, emprunté au vocabulaire médical. Le plus souvent, il s’agit de termes tirés du latin et du grec, que notre écrivain a francisés en les intégrant dans notre langue. C’est ainsi qu’Automate, Gymnaste et Sarcasme viennent du grec ancien, tandis qu‘Indigène, Bénéfique, Angine, Turbine, Guttural, sont tirés de la langue latine. Certains mots ont une histoire plus complexe, comme Catastrophe, qui initialement désignait un bouleversement avant d’être repris latinisé dans le milieu du spectacle comme synonyme de “dénouement“, et être enfin francisé par RABELAIS qui lui redonne son sens originel. De même, il n’a pas la paternité de certains hellénismes et latinismes – comme Aquilin, Célèbre et Imposture -, mais c’est bel et bien grâce à lui que ces mots seront définitivement adoptés. Dans un article édité en 1905 et intitulé Ce que le vocabulaire du français littéraire doit à Rabelais, Paul BARBIER recense pour sa part 680 néologismes “formels”.
Les dictionnaires “rabelaisiens”
Devant ce considérable legs linguistique laissé par RABELAIS, il était légitime que des études et des dictionnaires aient été consacrés à la “langue rabelaisienne”. Ainsi, en 1860, le libraire-éditeur Auguste POULET-MALASSIS publie à Alençon Le Rabelais de poche avec son dictionnaire pantagruélique (ci-dessous).

Cet ouvrage de 249 pages se compose d’un résumé des œuvres du cycle Pantagruel-Gargantua, suivi d’un dictionnaire de mots clés accompagnés de citations extraites des livres. En 1922, le philologue d’origine roumaine Lazare SAINÉAN, grand spécialiste de RABELAIS – dans lequel il voit “un des créateurs de la prose française” et un “forgeron du verbe” -, publie une étude fouillée qui fera date : La Langue de Rabelais. Le deuxième tome de son livre est consacré à la linguistique et au vocabulaire. Pour notre philologue, “son lexique reste un phénomène extraordinaire et unique dans l’histoire de la langue. Sciences, arts et métiers, traditions populaires, les bas instincts comme les aspirations les plus élevées y trouvent leur expression, et la plupart du temps une expression qui est restée”. Fruit d’un long et minutieux travail d’analyse, cette étude très dense passe en revue aussi bien le vocabulaire archaïque que le nouveau utilisé par RABELAIS, qu’il répartit selon les langues et idiomes dont ils sont issus, mettant ainsi l’accent sur les très nombreux emprunts aux patois régionaux comme le poitevin, le lyonnais, le languedocien et le provençal (ci-dessous).

En 2016, Monique SUBRA, enseignante et directrice des Éditions du Cabardès, signe Les Mots de Rabelais (ci-dessous), un ouvrage destiné à faire découvrir à un large public la verve trop méconnue de cet auteur. Elle présente et explicite tout un éventail de mots et d’expressions, comme “Moutons de Panurge”, “Qui trop embrasse, mal étreint”, “Guerre picrocholine”, ou encore “l’habit ne fait pas le moine”.

L’année suivante, Jacky VELLIN publie un Dictionnaire des néologismes de Rabelais (ci-dessous). Cet agrégé de lettres modernes, également président de l’Association des Amis de Rabelais et de La Devinière, a basé son travail sur une définition restrictive du néologisme : “Le mot attesté pour la première fois doit être accepté ensuite par un grand nombre d’interlocuteurs, ce qui entraîne trois conditions nécessaires : une séquence phonique qui s’inscrit dans la durée, une attestation lexicographique et au moins un exemple écrit, relevé chez un autre auteur.” L’auteur recompose ainsi la liste des néologismes prêtés à RABELAIS et dresse un inventaire alphabétique des 475 néologismes formels et des 67 néologismes réellement sémantiques.

VELLIN souligne que la place accordée aux néologismes rabelaisiens dans le Dictionnaire de l’Académie s’accroît au fil des éditions. Ainsi, sur les 475 néologismes formels identifiés dans ce livre, 177 figurent dans la première édition de 1694, 250 dans la cinquième de 1798, et plus de 300 dans la neuvième.
Si toutes les inventions lexicales de RABELAIS n’ont pas eu le même succès, il est indéniable aujourd’hui qu’il a laissé sa marque dans la langue française. En conclusion, nous citerons ce qu’a écrit FLAUBERT, un de ses plus fervents admirateurs : “Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux uns, il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée, révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité ; et depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais au fond peut-être si profonde et si vraie. Son œuvre est un fait historique ; elle a par elle-même une telle importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée.”







