ENCARTA, le grand projet de Bill GATES
Wikipédia, dont la genèse remonte à 2001, exerce désormais sur le Web une quasi-hégémonie dans le domaine des encyclopédies numériques. Nous oublions souvent qu’elle a été précédée par Encarta, un outil multimédia qui, en son temps, représentait la référence incontournable, avant d’être balayée par l’encyclopédie participative en ligne. Remontant aux années quatre-vingt, la paternité du projet Encarta peut être attribuée à un informaticien alors peu connu, mais qui allait bientôt faire parler de lui : Bill GATES (ci-dessous). En 1985, la société de ce dernier, MICROSOFT, lance la première version d’un système d’exploitation promise à un bel avenir, Windows 1.0. Entrepreneur visionnaire, celui qui se double d’un homme d’affaires avisé, anticipe le développement rapide des capacités et de la puissance du matériel informatique ainsi que la présence, dans un avenir proche, d’un micro-ordinateur dans chaque foyer. Dès lors germe en lui l’idée d’une encyclopédie universelle développée sous un format inédit, commercialisable à grande échelle et destinée à devenir un complément compatible avec les applications bureautiques de Windows.
GATES se tourne d’emblée vers l’Encyclopaedia Britannica, la grande référence anglophone des encyclopédies papier grand public, pour tenter de nouer avec elle un partenariat. Il propose à la vénérable institution, qui vient de publier sa quinzième édition en demeurant le leader de ce secteur éditorial, de produire une version sur C.D.-ROM, un support tout nouveau à l’époque. En échange des droits non exclusifs sur le texte, Microsoft propose à Britannica de lui verser des royalties sur chaque exemplaire vendu. Le refus de l’éditeur est poli mais ferme… Jugeant le marché beaucoup trop restreint, la Britannica décline l’offre, disant ne pas vouloir “compromettre un mode de distribution traditionnel”, basé sur un produit prestigieux, au prix d’achat élevé, diffusé par un système de vente à domicile. Avec le recul, ce refus peut paraître insensé, mais il faut se souvenir que la société de GATES était alors de taille modeste et que seulement 4% des foyers possédaient un ordinateur.
Cette même année 1985, la maison d’édition Grolier réussit à damer le pion à Microsoft en sortant successivement deux encyclopédies, éditées sur vidéodisque-laser et sur C.D.-ROM compatibles MS-DOS : The Knowledge Disc : The World’s First Laser Vidéodisc Encyclopedia et la New Grolier Electronic Encyclopedia. Basées sur l’édition de 1984 de l’Academic American Encyclopedia, ces deux versions, qui proposent 30 000 entrées et 9 millions de mots, restent exclusivement textuelles. Il faudra attendre 1990 pour qu’y soient intégrées des illustrations puis, en 1992, des contenus vidéo et audio.
Persévérant, GATES sollicite alors en vain d’autres éditeurs d’encyclopédies, comme World Book, avant de réussir enfin, en 1989, à décrocher un accord avec Funk & Wagnalls. Le partenariat avec cette entreprise, alors menacée de faillite, est loin d’être le choix idéal, mais il permet au projet de disposer désormais de la base de données nécessaire pour passer aux étapes de la phase de conception. La Britannica a-t-elle eu vent des avancées de Gates, ou n’a-t-elle fait que réagir à l’initiative de son concurrent Grolier ? Le fait est qu’elle sort, peu de temps après, par l’intermédiaire de sa filiale Compton, sa propre encyclopédie sur C.D.-ROM : la Compton’s Multimedia Encyclopedia. Conçue d’emblée comme un véritable produit multimédia, elle propose 65 000 entrées, 15 000 illustrations, dont des graphiques, des cartes et des diagrammes, animés pour certains.
De son côté, Microsoft, qui ne baisse pas les bras, développe son projet d’encyclopédie numérique baptisé du nom de code “Gandalf”. Dans un premier temps, l’équipe permanente chargée du dossier reste réduite à quatre membres, mais elle s’étoffe à partir d’octobre 1991. Après des années d’un intense labeur – en particulier consacré à augmenter les capacités de la visionneuse Multimedia Viewer -, la première version d’Encarta sort officiellement en mars 1993.
À sa sortie, la qualité de cette nouvelle encyclopédie est unanimement saluée. Dotée d’une interface agréable et pratique, Encarta première version propose quatorze mille éléments multimédias, cinq mille photos, une centaine d’animations et sept heures d’enregistrement audio. En outre, elle offre une galerie de médias connexes et des liens hypertextes vers d’autres articles.
Mais la concurrence est déjà bien installée et la dernière venue peine à s’imposer face à Compton, contrainte de baisser son prix à 129$. Après six mois décevants, durant lesquels seulement 10 000 exemplaires sont vendus, GATES décide de jouer sur le prix. Encarta, également disponible sur Macintosh, baisse brutalement de 395$ à 99$! Pari gagnant : l’année s’achève avec près de 35 000 ventes au compteur, succès qui fait d’elle l’encyclopédie numérique la plus vendue. Certes, elle n’a pas encore remporté la “guerre des encyclopédies” et elle n’est pas la plus complète au niveau du nombre d’articles, mais la marque est incontestablement parvenue à occuper le premier plan.
Le recul inexorable du papier face au C.D.-ROM puis au Web
Ne voulant pas relâcher ses efforts et désireuse de prolonger ce beau succès, l’équipe éditoriale élabore une nouvelle version assortie d’une version atlas, Encarta 1995 qui, confirmant l’essai, se vend à plus d’un million d’exemplaires. La concurrence encaisse durement le choc, d’autant plus difficilement que le volume des ventes d’encyclopédies papier commence déjà à pâtir d’une baisse importante. Britannica, décidée à réagir, entame dès cette époque un déploiement sur le Web en proposant un système par abonnement. Elle élabore également son propre C.D.-ROM qui, malgré sa qualité technique et éditoriale, verra ses ventes plombées par un prix trop élevé. D’autres encyclopédies se lancent également sur le marché, comme Universalis ou, en France, Hachette. Pourtant, malgré cette effervescence et une lutte commerciale acharnée, l’écart se creuse de plus en plus nettement en faveur d’Encarta. Les lecteurs de C.D.-ROM commencent à se généraliser dans les PC, au détriment d’autres supports ; une évolution qui favorise directement Encarta, toujours meilleur marché que ses aînées et réputée plus ludique. Bénéficiant en outre de l’immense succès de Windows 95, l’Encyclopédie Microsoft se lance avec succès à la conquête du monde, bientôt déclinée en différentes langues, telles que le français, l’espagnol, le chinois, l’italien, l’allemand, le néerlandais et le japonais.
Les versions suivantes sont améliorées – ci-dessous, Encarta 97 composée de deux C.D. -, en particulier au niveau du multimédia et de l’interactivité, et grâce à des cartes géographiques virtuelles. Poussée par le souci d’étoffer les articles proprement dits, la société Microsoft rachète le contenu des encyclopédies Collier’s et New Merit Scholar’s, absorbées et condamnées ipso facto à cesser d’exister. Ayant réalisé en quelques années le tour de force de devenir un quasi-synonyme d'”encyclopédie sur ordinateur”, Encarta, qui est fréquemment offerte ou achetée lors de l’acquisition d’un premier P.C., fait souvent l’objet de cadeaux d’anniversaire ou promotionnels.
Une fois assise sa domination commerciale – la concurrence n’ayant pas pour autant complètement disparu -, Microsoft doit faire face à une nouvelle venue qui a fait son apparition sur le World Wide Web. Internet se développe considérablement dans la seconde moitié des années 90 et, favorisé par des moteurs de recherche puissants et performants, commence à apparaître comme la plateforme numérique du futur susceptible de révolutionner les modes de communication, de distribution et de vente. En plus du contenu gratuit disponible sur le Web, plusieurs encyclopédies papier se lancent sur la Toile, comme Universalis, puis Britannica et, pour le monde francophone, Hachette et Larousse. À l’aube de l’an 2000, cette évolution fait déjà sentir ses effets et, en 1999, Microsoft France enregistre une baisse nette de 25% des ventes d’encyclopédies numériques. Vigilant, GATES saisit l’urgence de se déployer sur ce nouveau secteur et, à sa sortie, Encarta 2001 devient à son tour accessible en ligne. Cette nouvelle version propose alors ” 200 vidéos et animations (discours, reportages…), 2 600 extraits sonores, plus de 15 000 photos et illustrations, 25 visites virtuelles et 73 vues panoramiques ! Mais aussi, grande nouveauté, la chronologie interactive, pour visualiser, filtrer, comparer tous les événements de la formation de la Terre à nos jours. Et un lien prononcé avec Internet, avec une sélection de 4 500 sites”. Le prix de vente est également abaissé, mais rien n’y fait, l’érosion des ventes de C.D.-ROM encyclopédiques se poursuit inexorablement…
Le surgissement de WIKIPÉDIA
C’est dans ce contexte qu’arrive une nouvelle concurrente totalement imprévue : l’encyclopédie numérique Wikipédia, officiellement lancée en janvier 2001. Se définissant comme “une encyclopédie libre“, celle-ci repose sur un fonctionnement collaboratif, alimenté par des contributeurs et surveillé par des modérateurs volontaires. Basée sur la gratuité de l’accès, cette formule permet de générer en peu de temps une base de données importante, traitant d’un nombre potentiellement infini de sujets tout en permettant les mises à jour et les corrections, quasiment en temps réel sans procédures compliquées ni onéreuses. Pourtant, Wikipédia n’est pas perçue d’emblée comme une menace sérieuse, car elle ne bénéficierait pas de l’expérience éditoriale et de la caution scientifique des encyclopédies traditionnelles. Mais la machine est lancée et rien ne l’arrêtera plus. Le Wikipédia anglophone, qui compte à lui seul 300 000 articles en 2004, parvient à franchir la barre des 2 millions en 2007, chiffre à comparer avec celui d’Encarta qui ne dépassera jamais les 40 000 articles. Dès le début, le nombre de visiteurs de Wikipédia atteint des proportions inédites, ce qui, en un temps record, en fait l’un des sites les plus visités au monde.
Même en jouant sur la fiabilité du contenu et en baissant drastiquement le prix, il devient dès lors très difficile de lutter contre un produit gratuit, facile d’accès et d’utilisation, amendé et renouvelé en permanence, qui ne nécessite de surcroît qu’un simple accès Internet. Les versions 2003 et 2006 d’Encarta tentent de jouer la carte de la diversification en proposant des jeux, des résumés de lecture et des cartes dynamiques. Mais les ventes de C.D.-ROM s’effondrent, les abonnements et les consultations en ligne suivent la même courbe descendante. En janvier 2009, le constat est sans appel : Encarta ne rassemble plus que 1,27% des visites d’encyclopédies en ligne, contre… 97% pour Wikipédia. En mars, Microsoft annonce laconiquement la fin de l’aventure : “À partir du 31 octobre 2009, les sites MSN Encarta seront supprimés“, tout en faisant le constat que : “Nous ne cherchons plus aujourd’hui l’information dont nous avons besoin comme nous le faisions il y a seulement quelques années.” Le projet, pourtant cher à GATES qui l’aura porté depuis le début, est devenu trop coûteux à actualiser pour bien trop peu de clients.
Ainsi s’achève, presque en catimini, la brève épopée d’Encarta. Si, aujourd’hui, le produit peut nous paraître terriblement daté et limité au vu des possibilités actuelles en termes de multimédia ou même d’ergonomie, il faut remettre en perspective l’attrait qu’il a pu exercer à une époque où tout n’était pas accessible instantanément et où le moindre fichier audio ou vidéo un peu élaboré ou interactif était une nouveauté de premier ordre. Par exemple, certains se souviendront avec émotion du jeu éducatif Mindmaze, proposé avec le “pack”. Injustement ringardisée depuis, Encarta aura incontestablement marqué la génération des “digital natives”.
Pour en savoir plus, nous vous conseillons un billet du site abortretry.fail et, pour les nostalgiques, la vidéo ci-dessous (en anglais), qui passe en revue les différentes éditions.









Bonne année 2026.
Si elle n’est pas meilleure que celle que l’on quitte, qu’elle ne soit pas pire.