La descendance de Christophe COLOMB
Pour l’éternité, le nom de COLOMB restera associé à la découverte de l’Amérique par les Européens. Intervenu sur un “malentendu” – le but initial étant pour lui de trouver une nouvelle route vers les richesses de l’Asie -, cet événement constituera un véritable tournant dans l’histoire mondiale. Le navigateur est devenu un personnage majeur de la période dite des” grandes découvertes”, mais sa progéniture, moins célèbre, ne déméritera pas non plus. C’est ainsi que son aîné, Diego, va marcher sur ses traces et parviendra à son tour à obtenir le titre de Gouverneur des Indes. Mais c’est sur le destin atypique d’un fils cadet, issu d’une union avec sa seconde compagne, Fernand COLOMB – souvent appelé en Espagne Fernando ou Hernando COLON -, que nous allons nous attarder. En effet, c’est sur un terrain différent de l’exploration et de la colonisation que celui-ci va se distinguer : celui de la bibliophilie. Nous vous présentons ci-dessous son portrait, daté du XVIIe siècle et conservé à Séville.

Né hors mariage à Cordoue en 1488, Fernando est âgé de quatre ans lorsque son père embarque, le 3 août 1492, dans le port de Palos en Andalousie, pour un voyage vers l’ouest de l’Atlantique à la recherche de la route des Indes. Le navigateur débarque en octobre dans un îlot des Caraïbes, avant de faire escale à Cuba et Hispaniola.
Le 16 janvier 1493, Christophe COLOMB met le cap sur l’Espagne pour y rendre compte de ses découvertes. Conformément aux accords passés avec les souverains espagnols, il est nommé “amiral de la mer océane”, mais aussi “gouverneur et vice-roi” des terres découvertes. Persuadé d’avoir touché le continent asiatique, il effectue ensuite deux autres séjours, continuant à explorer les Caraïbes à la recherche d’un grand et riche royaume. Mais, en qualité d’administrateur colonial, Christophe COLOMB montre ses limites. Assisté par son frère mais multipliant maladresses et mauvaises décisions, il peine à faire respecter son autorité. Devant le flot de critiques, un émissaire royal, dépêché sur place en 1500, fait arrêter l’amiral et le renvoie en Espagne. Libéré mais désormais en disgrâce, celui-ci meurt peu de temps après à Valladolid, en mai 1506. Quant à ses deux fils, ils œuvreront pour récupérer tous les honneurs, les revenus et les privilèges autrefois promis au navigateur.
À l’époque glorieuse de son père, Fernando est légitimé et promu page de l’infant. Ce titre lui permet de recevoir, à l’égal du prince et des autres jeunes nobles de la cour, une éducation très poussée grâce à l’enseignement de précepteurs de qualité tels que Pietro MARTIRE d’ANGHIERA. Il accompagne son père au cours de sa dernière et difficile mission d’exploration, avant de traverser de nouveau l’océan quelques années plus tard pour la prise de fonction de son frère Diego à Saint-Domingue. Rentré en Espagne, il se consacre désormais aux démarches judiciaires concernant l’héritage familial et présente au roi un projet de circumnavigation destiné à prouver définitivement la rotondité de la Terre et à tracer de nouvelles routes maritimes et commerciales. Arguant de ses nombreuses compétences, il propose de commander cette expédition mais, les fonds nécessaires lui ayant été refusés, ce sera finalement MAGELLAN qui, huit ans plus tard, se lancera dans cette aventure.
FERNANDO, bibliophile passionné
Ce n’est finalement pas dans le Nouveau Monde ou sur les mers que Fernando se fera connaître. Disposant de confortables revenus personnels, il voyage en Europe et entreprend d’étoffer une bibliothèque en bonne partie constituée de livres hérités de son père et de son oncle. Présent dans l’entourage du nouveau roi, qui vient d’être proclamé empereur sous le nom de CHARLES QUINT, il fait partie de la délégation qui l’accompagne à son couronnement, au terme d’une pérégrination qui le mène des Flandres à l’Angleterre, en passant par l’Allemagne, l’Alsace, la Suisse, et l’Italie du Nord. Pendant un voyage qui dure presque deux années, Fernando, très actif, rencontre des intellectuels renommés, comme ÉRASME. Mais ce périple va surtout lui donner l’occasion d’enrichir considérablement sa collection de livres. Au fil des étapes, à Cologne, à Gênes, à Nuremberg, à Londres ou ailleurs, il se montre un acheteur compulsif, faisant parfois l’acquisition en une seule fois de centaines de volumes. Lorsqu’il revient à Santander en mai 1522, il a acquis 4 231 livres, un nombre considérable pour l’époque. De ce chiffre, il faut malgré tout retrancher 1 638 titres acquis à Venise en 1521 qui, acheminés vers Cadix, sont perdus lors du naufrage de la caraque qui les transporte ; notre érudit en conservera leur trace dans un registre intitulé : “Mémorial des livres naufragés”.
Le bibliophile ne constitue pas cette collection imposante dans le seul but de satisfaire son plaisir personnel. Ses achats ne sont pas motivés par le désir de posséder des livres rares ou précieux – il privilégie d’ailleurs très nettement les imprimés aux manuscrits -, mais par le projet de constituer une véritable bibliothèque humaniste destinée à un être, un jour, ouverte à qui voudrait en consulter le contenu. Son ambition, qui se veut universaliste, le pousse à réunir en un même lieu “tous les livres, dans toutes les langues et sur tous les sujets, que l’on peut trouver aussi bien dans la chrétienté qu’à l’extérieur“.. De COLOMB un chercheur contemporain écrira qu’il aspirait à ce que “toute question qui se posait puisse trouver une réponse, et qu’aucune information ne soit perdue“. Notre homme n’écarte aucun sujet a priori, même les plus prosaïques : littérature dévotionnelle, art, poésie érotique, astrologie, romans de chevalerie, sciences, etc. Éclectique, il ne dédaigne pas les brochures en tous genres, les périodiques, les pamphlets et les estampes populaires. Ouvert à la diversité des genres et des sujets, l’amateur de livres acquiert des ouvrages dans toutes les langues, en latin, en grec, en français, en hébreu, en arabe, en italien, en castillan, en catalan, en anglais, en néerlandais, en allemand, etc.
En dehors de ses collectes, COLOMB travaille depuis 1517 à une autre entreprise de type encyclopédique. Avec la rédaction d’un ouvrage baptisé Descripción y cosmografía de España, il ambitionne de “créer une cosmographie de l’Espagne et y consigner toutes ses particularités et ses caractéristiques mémorables“. Pour ce faire, il envisage “d’envoyer des hommes dans toutes les villes d’Espagne pour recueillir, de mémoire, des informations sur les habitants et tout le reste, et, une fois ces informations en leur possession, de les rapporter certifiées par des scribes et des témoins dignes de confiance“. D’abord soutenu par le souverain lui-même, ce projet sera abandonné faute de financement royal. Notre bibliophile peut donc désormais se consacrer pleinement à la constitution de la bibliothèque qu’il projette d’installer à Séville, son nouveau lieu de résidence où il a fait bâtir sa maison.
COLOMB reste proche du souverain, qui fait de lui un des experts-géographes de la Couronne. Ses compétences cartographiques sont requises lors de négociations destinées à redéfinir les limites des possessions coloniales espagnoles et portugaises. À partir de 1529, il entame un nouveau long périple qui le mène d’Italie en Flandre, en passant par la Bavière et les régions rhénanes. De nouveau, il achète plusieurs milliers d’ouvrages et s’attache les compétences de savants, tel le Flamand Johannes VASAEUS. Il conclut des accords avec les librairies de cinq grandes villes d’imprimerie pour se faire expédier les ouvrages publiés chaque année. Enfin, en 1535, il fait un ultime voyage dans le sud de la France, qui lui donne l’occasion d’effectuer de nouveaux achats à Montpellier, où il acquiert 750 livres, et à Lyon, ville qui tient alors une place importante dans le marché du livre. En l’espace de neuf années, COLOMB aura enrichi sa collection de plus de 10 000 titres.
Parvenant à obtenir une pension de la part du roi pour l’entretien de sa collection, il passe les dernières années de sa vie à organiser sa bibliothèque. Il mobilise plusieurs bibliothécaires, dont l’une des missions est de lire les ouvrages in extenso et d’en rédiger des résumés. Il établit un plan complexe et modulable du classement de sa future “biblioteca fernandina”, à l’aide de 10 000 feuilles de papier parsemées de notes. Lorsqu’il rend l’âme, en 1539, sa collection compte 15 381 livres – dont 1 194 incunables, un véritable record ! – et plus de 3 000 gravures, reliés en 12 219 volumes. Aujourd’hui, ces chiffres peuvent sembler dérisoires mais, pour l’époque, ce nombre d’ouvrages est considérable quand on sait que les “grandes bibliothèques” du XVIe siècle, y compris princières ou monastiques, ne renfermaient au mieux que quelques milliers d’ouvrages. Il s’agit de l’une des plus grandes collections privées de l’époque. Ce constat est d’autant plus facile à établir que c’est COLOMB lui-même qui a consigné, numéroté, ses différents achats dans des cahiers où sont précisés, pour chaque acquisition, le lieu, la date, le montant et le taux de change. A contrario, sans doute débordé par son rythme d’achat et ses déplacements récurrents, ces listes souffrent d’être toujours incomplètes ou inachevées.
Par testament, cette bibliothèque échoira à son neveu don Luis COLON, duc de VERAGA et marquis de la JAMAÏQUE, sous réserve qu’il s’engage à consacrer 100 000 maravédis par an à son entretien. Ce dernier ne témoignera pendant des années d’aucun réel intérêt pour ce legs, qui se verra disputé par deux autres bénéficiaires : le chapitre de la cathédrale de Séville, qui en a la primauté et, à défaut, le couvent de San Pablo. Finalement, c’est la cathédrale de Séville qui récupèrera l’ensemble, qui sera déplacé en 1552 dans le local attenant à la bibliothèque capitulaire baptisée Biblioteca Colombina.
Le destin contrarié de la Biblioteca Colombina
Une des conditions importantes posées par Fernando stipulait que la collection ne devait pas être dispersée, qu’aucun ouvrage ne pouvait être vendu et que la pension versée devait être consacrée à de nouvelles acquisitions. Mais la réalité sera tout autre… Au fil du temps, cette bibliothèque sera clairement délaissée. De nombreux ouvrages – en particulier ceux stockés dans un grenier- s’abîmeront et tomberont en poussière, tandis que d’autres seront déplacés sans laisser de traces, “empruntés” ou carrément volés. De plus, l’Inquisition expurgera les rayonnages des livres “suspects”. En 1684, un bibliothécaire estimera qu’elle ne contenait plus que “quatre à cinq mille volumes“. Malgré la bonne volonté déployée par certains de ses conservateurs, l’hémorragie se poursuivra au gré des négligences et des vicissitudes de l’histoire. C’est ainsi que l’ensemble du fonds des estampes se volatilisera à une date inconnue. Cet insidieux pillage se poursuivra jusqu’en 1884, date à laquelle des livres soustraits de la collection se retrouveront en vente chez un bouquiniste parisien. Réagissant à ce scandale, l’écrivain et historien Henry HARISSE prend la plume, dénonçant cet état de fait et publiant un catalogue de livres qui, censés être présents à la Colombina, ne le sont plus. Cette réaction salutaire permettra le sauvetage et le réaménagement d’un établissement aujourd’hui ouvert aux universitaires et aux étudiants. Malgré tout, au terme de ces errances, la collection héritée de Fernand COLOMB ne représente plus aujourd’hui qu’entre le quart et le cinquième de ce qu’elle était à la mort de son fondateur.
Nous pourrions croire l’affaire entendue et ranger la Biblioteca Colombina dans la famille des “belles disparues“, mais une trouvaille providentielle va permettre de la tirer de l’oubli et de lui rendre, a posteriori, sa grandeur passée. En effet, en 2019, un des registres de COLOMB refait surface. Il ne s’agit rien de moins que du catalogue de fiches de lecture que ce dernier avait commandées à toute une armée de lecteurs recrutés par ses soins. Ce recueil de 1964 pages, connu sous le nom de El Libro de los épitomés, contient la fiche d’identité et le résumé détaillé – parfois sur plusieurs feuillets – de plus de 1 877 ouvrages, en majorité inconnus ou réputés disparus (un exemple ci-dessous).
Ce manuscrit est découvert en 2013 par un professeur d’histoire canadien venu consulter le fonds de la bibliothèque de l’université de Copenhague. L’ouvrage, acquis par l’érudit islandais Arni MAGNUSSON, avait ensuite “sommeillé” avant d’être identifié. Officiellement authentifié au printemps 2019, il fait depuis lors l’objet de campagnes d’étude et de numérisation. Pour le professeur WILSON-LEE, qui est intervenu dans le processus de validation de cette découverte, “l’exhumation” du El Libro de los epitomes est un événement majeur dans l’histoire de la littérature de la Renaissance : “C’est une découverte d’une immense importance, non seulement parce qu’elle contient énormément d’informations sur la façon dont les gens lisaient il y a 500 ans, mais aussi parce qu’elle contient des résumés de livres qui n’existent plus, perdus sous toutes leurs formes.” Il fait également le rapprochement entre le travail de COLOMB, les moteurs de recherche et les bases de données actuelles : “Il s’agissait de quelqu’un qui, d’une certaine manière, redéfinissait la notion même de connaissance. Au lieu d’affirmer que la connaissance se résume à des choses augustes et faisant autorité, émanant de vénérables anciens Romains et Grecs, il procède par induction : il prend tout ce que chacun sait et le synthétise à partir de là […] Cette approche est bien plus pertinente aujourd’hui, avec le big data, Wikipédia et l’information participative. Ce modèle de connaissance affirme que nous allons considérer toute la richesse des écrits et ne pas les exclure du monde de l’information.”
Pour en savoir plus sur la bibliothèque de Fernand COLOMB, nous vous renvoyons vers le livre publié en 2019 : The Catalogue of Shipwrecked Books de WILSON-LEE ; traduit la même année en français sous le titre : La Bibliothèque engloutie, La quête idéale du fils de Christophe Colomb. Dans la vidéo ci-dessous, en espagnol uniquement, nous vous invitons à réaliser une visite guidée de la Biblioteca Colombina.








