Le Tibet, un pays mystérieux et clos
Si, par définition, les lexicographes sont des “explorateurs de la langue”, il se trouve également parmi eux des aventuriers qui n’hésiteront pas à partir, parfois au péril de leur vie, dans des contrées lointaines afin de saisir sur le terrain toutes les nuances et la diversité d’un langage. Nous pensons, par exemple, à Paul PELLIOT, qui a parcouru l’Asie centrale et les confins de la Chine, ou à Sandor KÖRÖSI CSOMA, qui a sillonné des régions reculées de l’Himalaya. Aujourd’hui, nous allons nous attarder sur un autre personnage : Sarat Chandra DAS. En plus d’avoir été un linguiste voyageur, celui-ci présente la particularité d’avoir été aussi un espion au service du Raj britannique.

Dès la fin des guerres napoléoniennes, l’Asie centrale devient le théâtre d’une lutte géostratégique entre deux ambitions impérialistes et coloniales : celles de la Grande-Bretagne et de la Russie tsariste. À l’époque, les Britanniques, qui règnent en maîtres dans le sous-continent indien, cherchent à étendre leur zone d’influence – alternant pressions diplomatiques et expéditions militaires – vers l’Hindou Kouch, le Karakorum, l’Afghanistan, et au-delà de la chaîne himalayenne. Après avoir placé sous leur suzeraineté le Bhoutan, le Népal et le Sikkim, ils aspirent à ouvrir la route du Tibet. Mais les dirigeants de cette immense région, théoriquement placée sous la protection de l’Empire chinois, n’entendent pas laisser les Occidentaux s’ingérer dans leurs affaires internes. De ce fait, ils contrôlent sévèrement les voies de passage vers une contrée où les conditions naturelles sont rudes et la circulation difficile. Le Tibet reste fidèle à sa réputation de royaume fermé qui, malgré les récits de voyage de quelques audacieux explorateurs comme Thomas MANNING et le père Évariste HUC, reste encore très mal connu. Pour compléter leur connaissance du pays, les Britanniques vont former des agents choisis pour mener des reconnaissances clandestines, afin d’en compléter la cartographie et la géographie.
Né en 1849 dans une famille de la classe moyenne du district de Chittagong, dans le Bengale oriental – actuel Bangladesh -, Sarat Chandra DAS étudie le génie civil au Presidency College de Calcutta. Élève brillant, il attire rapidement l’attention de ses professeurs et, avant même d’avoir obtenu son diplôme, se voit choisi, en 1874, pour diriger la Bhutia Boarding School de Darjeeling. Cet établissement, destiné aux jeunes garçons sikkimais et tibétains, a été créé à l’instigation du gouverneur du Bengale, afin de former de futurs interprètes mais, aussi et surtout, de véritables informateurs. La formation des élèves comprend l’anglais et les sciences, plus particulièrement la géographie, la géométrie, l’art de la cartographie et de la topographie.
L’armée des “Pundits”
C’est dans ces conditions que se forge un véritable corps de géomètres autochtones, qui seront surnommés “Pundits of the Survey of India“. Ces derniers vont profiter de l’expérience acquise par quelques pionniers, dont le plus célèbre est NAIN SINGH. Se faisant passer pour des pèlerins ou des commerçants, ils ont pour mission de s’infiltrer incognito au Tibet, afin d’effectuer leurs relevés en dissimulant avec ingéniosité leurs instruments de mesure. Les moulins à prières abritent les relevés hypsométriques cachés à l’intérieur d’un rouleau de formules pieuses, lui-même logé dans la cavité centrale de l’objet. Les bâtons de marche, en partie évidés, servent de cachettes à des boussoles, tandis que des boîtes à double-fond contiennent des sextants, des baromètres, des théodolites, ou encore des thermomètres qui permettent de calculer l’altitude à partir du point d’ébullition. De même, ces faux pèlerins disposent de chapelets conçus avec 100 grains au lieu des 108 habituels, chacun équivalant à 100 pas. Ils permettent aux espions d’évaluer des distances en toute discrétion, leur entraînement les ayant conditionnés à respecter une foulée de longueur régulière fixée à l’avance.
DAS, désireux de ne pas rester cantonné à un rôle secondaire dans cette entreprise, veut lui aussi franchir la frontière. Il est d’autant plus motivé qu’il s’est pris de passion pour la civilisation tibétaine et, en particulier, pour son culte du bouddhisme. En plus d’explorer le pays, il veut pouvoir acquérir une parfaite maîtrise de la langue et des textes sacrés. Pour réaliser cette expédition – périlleuse à bien des égards, la région étant en plus en proie à une relative insécurité -, notre homme se fait passer pour un étudiant en théologie destiné à devenir moine. Pour parfaire son personnage, il dispose en outre d’un atout très important. En effet, parmi les professeurs de l’école de Darjeeling, se trouve alors UGYEN GYATSO. Ce dernier, qui enseigne le tibétain, est un religieux du Sikkim, apparenté à une famille princière de la région, qui a noué des liens avec le monastère de TASHILHUNPO installé à Shigatsé, dans le sud du Tibet. Ce professeur éminent est en mesure d’obtenir facilement un laissez-passer pour celui qu’il présentera comme son élève.
En juin 1879, DAS et son mentor séjournent quatre mois dans l’importante cité monastique où est traditionnellement intronisé le Panchen Lama. Les deux hommes fréquentent assidûment la bibliothèque du monastère mais, non contents de se limiter à l’étude, ils explorent la région, réalisant l’exploit de franchir, à plus de 6000 mètres d’altitude, des cols très difficiles dont ils rapporteront des descriptions précises. DAS se lie d’amitié avec un des hauts responsables du monastère, le lama SENGCHEN DORJECHAN, particulièrement ouvert aux nouveautés du monde extérieur, notamment à la photographie. DAS est instamment prié par le religieux de revenir lui rendre visite. Cette invitation lui permettra, de retour en Inde, de présenter aux autorités son voyage comme un grand succès, pour la moisson d’informations culturelles, religieuses, ethnologiques et géographiques réalisée en peu de temps, mais aussi parce qu’il dispose désormais d’un protecteur de poids.
Dès novembre 1881 – toujours accompagné de UGYEN GYATSO -, il est de retour sur les hauts plateaux. Ayant fixé son quartier général à TASHILUNPO, il multiplie les “excursions”, ainsi que les travaux d’arpentage et les relevés topographiques. C’est ainsi qu’il peut se rendre à LHASSA et assister à une audience du DALAÏ-LAMA. En janvier 1883, il rentre à Darjeeling, au terme d’un séjour de 14 mois au Tibet. De son côté, son compagnon de route entreprendra, les mois suivants, un autre grand périple avant de regagner le Sikkim.
La rédaction d’un dictionnaire tibétain-anglais
DAS, qui n’est pas rentré du Tibet les mains vides, a profité de ses périples pour engranger une très importante documentation, qui lui permettra, à l’issue d’une mission diplomatique à Pékin en 1885, de se plonger dans la rédaction d’un important dictionnaire tibétain-anglais. L’ouvrage est en grande partie consacré aux termes religieux, mais DAS est également incité par le gouvernement du Bengale, commanditaire de l’ouvrage, à s’ouvrir plus largement au langage courant afin de pouvoir disposer d’un outil pratique en vue des futures relations diplomatiques et économiques avec le Tibet. Pour ordonner les notes rassemblées par l’érudit voyageur et rationaliser le lexique, le livre de DAS est révisé par deux personnes : le linguiste chevronné Graham SANDBERG et le missionnaire d’origine allemande August Wilhelm HEYDE.
Mais, avant même que le dictionnaire soit achevé, DAS a déjà acquis une certaine célébrité. Sur la base de ses rapports très détaillés, riches en anecdotes et en informations de toute nature, jusque-là restés quasi confidentiels, un récit de voyage est publié à Londres en 1902, sous le titre A Journey to Lhasa and Central Tibet (Un voyage à Lhassa et au Tibet central). Cet ouvrage, qui offre une description à la fois pittoresque et fidèle d’un pays réputé mystérieux, rencontre son public. Le journal The Academy parlera “du récit le plus authentique sur le Tibet qui existe actuellement” et saluera en son auteur “un observateur perspicace, remarquablement bien informé, un homme de courage et de ressources”. Mais ce récit, qui expose au grand jour le rôle d’espion de DAS, présente également un revers. Une fois dévoilée sa fonction d’informateur clandestin, pourtant connue des autorités tibétaines dès 1887, plusieurs personnes vont payer chèrement le fait de l’avoir hébergé ou de l’avoir aidé, même à leur corps défendant. C’est ainsi que le lama SENGCHEN DORJECHAN sera noyé dans le Yarlung Tsangpo (non tibétain du Brahmapoutre). Quant au gouverneur de Gyantsé et son épouse, ils seront condamnés à la prison à vie, tandis que plusieurs de leurs serviteurs seront torturés et mutilés.
Après une longue genèse, le Tibetan-English Dictionary with sanskrits synonyms est édité à Calcutta, peu de temps après le livre de souvenirs. Plus complet que les autres dictionnaires existants et proposant des notions dialectales et idiomatiques inédites, cet ouvrage connaîtra plusieurs réimpressions et ce, jusqu’à nos jours.
L’année suivant ces deux parutions, l’armée britannique pénètre au Tibet et pousse jusqu’à la capitale. Le Royaume-Uni impose alors par la force un traité de nature diplomatique et commerciale à son très net avantage. Cette expédition militaire a incontestablement été facilitée par les travaux des fameux “Pundits de l’Himalaya”, dont DAS. Ce dernier, qui s’est vu attribuer par le Raj le titre honorifique de “Rai Bahadur”, se retire dans sa villa de Darjeeling. Continuant à perfectionner ses connaissances du bouddhisme lamaïque, il se lie avec le moine explorateur japonais Ekai KAWAGUCHI.
À la fin de sa vie, se sentant oublié par les Britanniques, il en conçoit une certaine rancune qui le pousse à se rapprocher des milieux nationalistes. DAS meurt en janvier 1917 dans sa ville natale du Bengale. Il laisse derrière lui des textes importants, mais c’est pour une autre raison qu’il connaîtra une postérité durable. En effet, l’écrivain Rudyard KIPLING s’inspirera de la vie de DAS pour imaginer, dans son roman Kim, le personnage de l’agent secret Hurree Chunder MOOKERJEE, alias E.17. C’est ainsi que, dans la mémoire collective, ses activités d’explorateur, de linguiste et de lexicographe, finiront par être quelque peu éclipsées par son rôle d’espion.









