QIN, le premier empereur de Chine
Vers 1400 avant notre ère, la Chine engendre un nouveau système d’écriture qui va permettre le rayonnement culturel, scientifique et artistique de cette grande civilisation, bien au-delà de son berceau originel. Riche d’une longue tradition littéraire, « l’empire du Milieu » connaîtra son lot de chefs d’État autoritaires, qui chercheront à “purger” les arts et les lettres afin d’assurer leur pouvoir et d’exercer un contrôle rigoureux sur la société. La première destruction de livres à grande échelle adviendra sous le règne du premier véritable empereur de Chine, QIN SHI HUANGDI.
Mettant un terme à la période dite des royaumes combattants, la dynastie du royaume de Qin réussit à unifier le pays, inaugurant ainsi une nouvelle entité politique : l’Empire. Le nouveau souverain se veut l’équivalent d’un dieu et ne tolère aucune critique ni remise en cause de son pouvoir absolu. Après s’être débarrassé de son ancien régent, l’Empereur se transforme rapidement en un tyran paranoïaque et impitoyable pris par la folie des grandeurs. Mettant fin à la féodalité, il développe la bureaucratie et initie de grands chantiers, comme celui de la Grande Muraille. Par ailleurs, il entreprend également d’uniformiser, non seulement les poids et mesures ou encore l’écriture, mais également la pensée de ses sujets afin de couper court à toute tentative de rébellion et contrecarrer les idées subversives. Dès lors, toute la société est surveillée par une administration tatillonne au service d’un véritable État policier avec, provisoirement, un dernier contre-pouvoir, celui des lettrés.
Peu respectueux de la tradition et désireux de ne pas laisser coexister, au sein de l’organisation sociale dont il se veut le centre, une catégorie d’individus à même de remettre en question sa légitimité et le principe même de l’absolutisme, il décide de mettre au pas tous les érudits, poètes, penseurs et écrivains.
Pourtant, l’Empereur et son très puissant ministre LI SI avaient pensé les amadouer en créant, inspirée de l’école Jixia, une académie accueillant 70 lettrés. Mais ces derniers doivent bientôt se rendre à l’évidence : leur rôle n’est que purement honorifique, pour ne pas dire décoratif et, n’étant jamais consultés, leur influence demeure inexistante. Au cours d’un banquet donné en -213, deux “maîtres” prennent la parole et, s’appuyant sur l’histoire récente et les principes confucianistes, se permettent d’émettre une critique à peine déguisée du règne du “légisme” et d’une autorité qui veut s’affranchir de toute tradition. LI SI, réagissant très vivement à cette “audace”, aurait alors déclaré : ” Ces maîtres ne savent quant à eux pas s’adapter aux réalités présentes, ils s’inspirent du passé pour critiquer ce que nous faisons et semer le trouble parmi le peuple ! En tant que Premier ministre, je brave la mort et vous dis ceci : dans l’Antiquité, le monde était éclaté, en proie à tous les désordres, et personne ne parvenait à l’unifier. C’est dans ces conditions que les grands feudataires entrèrent en rivalité les uns avec les autres, que les discours se fondant sur le passé pour critiquer le présent se répandirent, que de creux verbiages mirent à mal les réalités, les gens utilisant ce qu’ils avaient appris auprès de maîtres privés pour critiquer les réalisations de leurs souverains. Aujourd’hui, vous avez unifié l’Empire, séparé le vrai du faux et établi une norme universelle, mais ces étudiants s’associent autour de maîtres pour dénigrer vos lois et principes, et, à chaque fois que vous promulguez un règlement, les gens en discutent en fonction de critères personnels. Ils s’opposent en privé à votre politique, ils en débattent ouvertement dans la rue. Ils font de la surenchère en votre présence pour se faire remarquer, ils émettent les opinions les plus étranges pour se faire valoir, tout en incitant la foule de vos sujets à fabriquer des calomnies à l’endroit de votre politique. Si l’on ne prend pas des mesures pour empêcher ces pratiques, le pouvoir du souverain déclinera au sommet et des factions se multiplieront à la base.”
Une biblioclastie radicale
LI SI en arrive finalement à cette conclusion glaçante : “Il faut interdire tout cela. Je propose que tous les ouvrages historiques, à l’exception des Annales de Qin, soient brûlés ; que les classiques et les ouvrages des Cent Penseurs non indispensables aux érudits dans leurs fonctions officielles, qui ne sont gardés qu’à des fins privées, soient remis aux préfets ou aux commandants militaires afin qu’ils les fassent brûler ; que tous ceux qui oseraient se grouper pour discuter des classiques soient exécutés sur la place publique ; que ceux qui s’appuient sur le passé pour critiquer le présent soient exterminés avec leur famille ; que les fonctionnaires qui omettraient de dénoncer une infraction connue d’eux soient châtiés de la même manière que les coupables ; que ceux qui, dans les trente jours après la promulgation du nouveau décret, auront manqué de remettre aux autorités leurs exemplaires des classiques pour qu’on les brûle, soient marqués au visage et condamnés aux travaux forcés à la Grande Muraille ; que n’échappent à ces mesures que les ouvrages de médecine, de pharmacopée, de divination et d’agriculture. Quant à ceux qui souhaitent étudier, qu’ils prennent donc pour maîtres les fonctionnaires de la Justice !”
Cette proposition adoptée par l’Empereur a désormais force de loi et tous les livres, qu’ils appartiennent à des collections de l’État ou à des particuliers, doivent donc être confisqués et détruits par le feu. Les principaux domaines prohibés sont la philosophie, l’histoire, la poésie et la littérature. Posséder et cacher de tels écrits devient un crime d’État, chaque contrevenant s’exposant à être exécuté avec toute sa famille. Seuils sont épargnés les ouvrages concernant la médecine, l’agriculture et la divination, ainsi que les traités de technologie. Des autodafés sont ainsi organisés dans tout le pays, les bibliothèques des érudits et les collections princières des anciens royaumes étant particulièrement visées. Autre cible, le confucianisme, accusé de prôner une morale obsolète et d’entretenir le culte de l’ancien temps.
En -212, rendu furieux par la défection de deux alchimistes qui travaillaient sur le secret de la vie éternelle – lubie qui l’obsédera jusqu’au bout -, l’Empereur entre dans une grande colère qui retombe aussitôt sur les lettrés et les savants, lesquels vont bientôt s’accuser les uns les autres, entretenant ainsi le ressentiment du souverain. Au terme d’une enquête expéditive, 460 lettrés, dont beaucoup de confucéens, sont jugés séditieux et enterrés vivants dans la capitale Xianyang. Vue comme deux épisodes d’une même volonté de “purger” la culture, cette double persécution – de l’écrit et des penseurs – prendra par la suite le nom de “Feng shu keng ru“, ce qui peut se traduire par “Brûler les livres et enterrer les lettrés“. Ci-dessous une représentation du XVIIIe siècle de cet épisode.
Malgré son indéniable efficacité, cette politique ne réussira pas à éradiquer le confucianisme qui se reconstituera bientôt, ni même à tout effacer puisque certains ouvrages, comme le Classique des documents, le Shijing et le Classique des rites survivront à l’épreuve. Au final, cette dynastie particulièrement despotique n’aura finalement pas réussi à se maintenir très longtemps. Soigné par des pilules à base de mercure censées lui permettre de prolonger sa vie, SHI HUANGDI meurt empoisonné en -210 et le dernier souverain Qin sera renversé et éliminé quatre ans plus tard. Un autre désastre survient cette même année lorsque les palais impériaux sont incendiés. En effet, les archives de ces derniers conservaient semble-t-il deux copies des livres interdits, dont beaucoup disparaîtront définitivement à cette occasion.
Reposant sur des sources postérieures – essentiellement le Shiji -, cette version des faits a été depuis partiellement remise en cause par de nombreux universitaires. L’autodafé aurait été beaucoup moins strict et rigoureusement appliqué que tel qu’il est décrit. Les adeptes de Confucius et les dynasties suivantes auraient exagéré l’ampleur et la portée du “Feng shu keng ru“, afin de noircir la réputation du régime despotique des Qin et entériner la figure de SHI HUANGDI comme l’archétype du mauvais souverain. La Chine connaîtra d’autres autodafés “impériaux”, le plus significatif étant celui opéré sous la dynastie mandchoue des Qing qui établira, sous le règne de QIANLONG, une censure impitoyable basée sur une liste de 2855 livres interdits. La chute du régime impérial ne mettra hélas pas fin aux autodafés, et l’avènement de la République populaire va au contraire donner un nouvel élan à cette pratique.
La Révolution culturelle de Mao
Après l’échec désastreux du Grand Bond en avant, l’hégémonie de MAO à la tête du parti communiste chinois se voit contestée et une lutte interne pour le pouvoir débute en coulisses. Afin de reprendre la main une bonne fois pour toutes et éliminer ses opposants, le Grand Timonier va lancer, à partir de 1966, une nouvelle campagne dite la “Révolution culturelle“, dont l’objectif déclaré est une purge visant aussi bien le parti que les fonctionnaires, les enseignants et les intellectuels au sens large. Le principe de base de l’opération repose sur la dénonciation des quatre vieilleries : vieilles idées, vieille culture, vieilles habitudes, vieilles coutumes. Sous prétexte de lutter contre les réactionnaires et les révisionnistes, c’est toute la culture chinoise traditionnelle qui se trouve mise sur la sellette. Pour faire appliquer de force cette politique radicale de table rase, MAO va s’appuyer sur la jeunesse. Écoliers, lycéens et étudiants vont constituer des milices paramilitaires : les Gardes rouges.
Fanatisés, émancipés de tout contrôle central et cultivant le culte de la personnalité du “grand leader“, ces derniers – qui ont reçu pour instructions de “balayer les monstres et les démons” – vont multiplier les excès. En plus d’innombrables procès publics expéditifs et de démonstrations de force violentes, ces groupes tournent également toute leur hargne envers les reliques du passé, mais aussi les produits occidentaux ; leur simple possession étant même considérée comme suspecte et contre-révolutionnaire. Lieux de culte, tombeaux, œuvres d’art, antiquités diverses, manuscrits, tout ce qui représente l’ancien temps devient cible de destruction. Ce saccage en règle n’épargne pas les bibliothèques et les centres de documentation, dont beaucoup sont vidés de leur contenu, donnant lieu à des autodafés “populaires”, comme nous pouvons le voir ci-dessous.
En quelques mois, les ravages sont considérables dans le pays et tout un pan de l’histoire chinoise part en fumée. Au Tibet, la culture écrite s’était réfugiée au sein de milliers de monastères. Ceux-ci sont pris d’assaut et des bibliothèques séculaires totalement détruites, comme ci-dessous à Lhassa.

Le mouvement tourne rapidement à l’anarchie, certaines factions rivales allant jusqu’à s’affronter en batailles rangées. Devenus incontrôlables, les Gardes rouges se rendent coupables de persécutions, de destructions gratuites et d’exécutions sommaires. En 1968, assuré d’avoir assis son pouvoir, MAO clôt la parenthèse, remettant au pas, parfois avec l’aide de l’armée, les groupes de jeunesse qu’il envoie se “rééduquer” à la campagne. Quelques années plus tard, dans le Cambodge voisin, les Khmers rouges iront jusqu’à bannir tous les livres. En même temps qu’ils vident la capitale de ses habitants, ils improviseront un grand autodafé avec une partie des livres conservés dans la bibliothèque centrale, à la fois pour en purger le contenu mais aussi pour vider le bâtiment destiné à servir de caserne.
La Chine connaîtra d’autres autodafés dans son histoire récente, comme en 1999 lorsque des dizaines de milliers de livres émanant ou traitant du mouvement interdit Falun Gong seront confisqués et détruits dans plusieurs provinces. Un autre cas, très médiatisé à l’époque, reste celui des bibliothécaires du Gansu. Ceux-ci, trop zélés, avaient brûlé, de leur propre initiative en 2019, 65 ouvrages devant leur établissement ; ils avaient surtout eu la mauvaise idée de diffuser la photo de leur bûcher, ce qui leur avait valu, devant un tollé international, d’être désavoués et sanctionnés par le ministère de l’Éducation, qui était pourtant à l’origine d’une circulaire intimant d’écarter les livres illégaux et nuisibles. Dans ce pays comme dans d’autres régimes autoritaires, la censure se doit désormais d’être plus discrète et surtout dépourvue de toute mise en scène spectaculaire.










