KYESER et son traité de la guerre
Depuis l’Antiquité, l’humanité n’a cessé de cultiver l’art de la guerre. Au fil des siècles, des écrivains et des stratèges ont rédigé des ouvrages sur l’analyse des batailles, sur la meilleure manière de tirer parti de tel corps d’armée, ou encore sur la poliorcétique, c’est-à-dire la manière d’assiéger une ville. Toute une littérature guerrière s’est développée, dont certains titres ont acquis la célébrité, comme les Méthodes militaires de SUN TZU, la Poliorcétique d’ÉNÉE le Tacticien, le Traité de tactique d’ASCLÉPIODOTE, De la chose militaire de VÉGÈCE, le Strategikon et les Strategemata de FRONTIN. Au Moyen Âge, de nombreux ouvrages verront le jour sous la forme de traités de combat et d’escrime rédigés, par des maîtres d’armes, tels que Johannes LIECHTENAUER, Paulus KAL, FIORE DEI LIBERI et Hans TALHOFFER ; mais aussi des manuscrits sur le domaine des armes et de l’ingénierie militaire. La plupart d’entre nous ont en tête les fameuses machines dessinées par LÉONARD de VINCI, comme son célèbre “char d’assaut”, mais ignorent peut-être qu’il a été précédé par d’autres auteurs, dont l’un des plus originaux est Konrad KYESER, rédacteur d’un livre entier dédié à ce sujet : le Bellifortis ; c’est cet ouvrage qui va faire l’objet de ce billet.
Sa biographie, très lacunaire, comporte bien des zones d’ombre. Natif d’Eichstätt en Bavière, où il voit le jour en 1336, KYESER étudie d’abord la médecine, avant, vers 1389, de rejoindre une bande de mercenaires partis guerroyer en Italie. En 1396, il participe à la désastreuse croisade menée par SIGISMOND Ier, margrave de Brandebourg et roi de Hongrie, qui se solde par la déroute de Nicopolis. En 1402, il est présent à la cour de VENCESLAS IV, roi de Bohême. Ce monarque est alors en conflit ouvert avec son frère, le souverain hongrois, qui essaie de destituer son aîné et parvient même, brièvement, à l’emprisonner. Victime collatérale de ce conflit fratricide, KYESER doit s’exiler pendant trois années dans les montagnes de Bohême. C’est dans cette retraite forcée que notre homme va mettre à profit son temps libre pour écrire son traité en latin. Il est vraisemblable qu’il a pu profiter du savoir-faire de dessinateurs, eux aussi éloignés de Prague, pour permettre à son livre d’être aussi abondamment illustré.
Achevé en 1405, le Bellifortis (“fort à la guerre”) est organisé en dix parties : les chars ; les engins de siège ; les machines hydrauliques ; les machines élévatoires ; l’artillerie et les armes à feu ; les armes défensives ; les “secrets merveilleux” ; la pyrotechnie pour la guerre ; la pyrotechnie pour les fêtes ; outils et instruments. Le livre est, pour partie, une compilation de textes puisés chez les auteurs antiques, comme VÉGÈCE ou FRONTIN, mais KYESER y apporte beaucoup de nouveautés dont on ne sait s’il s’agit de réalisations concrètes ou de projets plus ou moins fantaisistes issus de son imagination. Son admiration inconditionnelle pour ALEXANDRE le Grand le conduit à commettre certains anachronismes quand il le désigne comme auteur de plusieurs des inventions présentées.
À rebours d’une époque qui croyait encore à la prédominance de la cavalerie lourde montée, KYESER met en avant des “véhicules militarisés”. C’est ainsi que, dans son ouvrage, nous découvrons des chariots de combat, aux bords surélevés équipés de faux sur les côtés, destinés au transport de troupes et à servir de forteresse mobile (ci-dessous). À noter que ce système sera utilisé avec succès par les troupes hussites quelques décennies plus tard. De même, on peut admirer, quelques pages plus loin, un véritable ancêtre du char d’assaut – dont il attribue la paternité au grand conquérant macédonien -, de forme vaguement triangulaire, équipé de lames mais également de bouches à feu (ci-dessous à droite).
Le franchissement des remparts
Le sujet central du livre réside dans la présentation des outils et des engins destinés à permettre le siège et la prise d’une cité. Tour à tour, KYESER propose ainsi au lecteur des abris amovibles, des structures parfois assez grandes montées sur roues s’apparentant à des béliers à l’apparence fantastique (ci-dessous à gauche), ou encore des “machines infernales” hérissées de pointes et de lames (ci-dessous au milieu) ainsi que des tours d’assaut (ci-dessous à droite) ; soit tout un attirail guerrier devant permettre d’approcher les défenses tout en protégeant les assiégeants des projectiles.

La “grande affaire” étant de franchir les murailles, KYESER décrit un grand nombre d’échelles de toutes sortes – pliantes, télescopiques, souples ou rigides, munies de crochets, etc. -, de grappins, de passerelles, et même une grue avec nacelle (ci-dessous à droite).



Autre trouvaille assez étonnante : une tour qui “grandit” grâce à un dispositif associant un cabestan et un axe en forme de vis.

KYESER, un fervent tenant de l’artillerie
L’armement occupe dans ce livre une place essentielle par la prépondérance donnée à l’artillerie à poudre noire. Les canons, bombardes et fusils primitifs sont utilisés en Europe depuis le XIVe siècle, mais leur usage reste encore limité du fait de problèmes de logistique, de transport, de maniabilité, mais surtout en raison de la dangerosité de leur manipulation. En effet, les pièces d’artillerie éclatent régulièrement et il arrive que la poudre saute prématurément. Appréciant le potentiel destructeur de ce type d’armement et l’effet psychologique qui en découle pour l’adversaire, KYESER se présente ici comme un précurseur auquel l’histoire donnera raison. En effet, dès la fin de la guerre de Cent Ans, l’artillerie sonnera le glas des traditionnelles charges de cavalerie et d’infanterie. L’auteur propose différents types de bouches à feu, qu’elles soient montées sur des affûts (ci-dessous à gauche) ou mobiles (au centre), certaines pouvant parfois n’être utilisées que par un seul soldat ‘(à gauche).

L’ouvrage recense en outre son lot de balistes, trébuchets, catapultes et arbalètes, ainsi que nombre de projectiles et d’engins incendiaires, mais KYESER y présente également des innovations techniques qui relèvent du génie civil, à l’image des systèmes à rouages, bielles et manivelles, des treuils, ou encore des prototypes d’ascenseur, de pont flottant amovible et de bateau à propulsion mécanisée (voir ci-dessous).
Dans le Bellifortis, nous découvrons au fil des pages des machines hydrauliques, des équipements sommaires pour respirer sous l’eau, un curieux “matelas gonflable“, ou encore un bain à vapeur ressemblant à un hammam oriental (ci-dessous à gauche). Nous y trouvons aussi, de manière un peu inattendue quand on imagine difficilement l’usage militaire de la chose, la première représentation en Occident d’une ceinture de chasteté pour femme, semblable à une pièce d’armure (ci-dessous). Sans se perdre dans les détails, KYESER, de manière lapidaire, écrit à son sujet qu’elle était en usage dans le milieu aristocratique de Florence. Vérité ou fantasme, cette gravure va être à l’origine de ce qui, en Occident, finira par devenir une légende. De même, des interrogations demeurent quant à la finalité réelle de ce cerf-volant de guerre en forme de dragon (ci-dessous à droite).
Si le Bellifortis se présente comme un ouvrage scientifique, il n’en reste pas moins toujours empreint de croyances médiévales. L’astrologie est omniprésente dans les propos d’un auteur qui fait parfois référence à la magie. Certaines inventions, peu viables ou farfelues, semblent être tout droit sorties de l’imagination de l’auteur. Ce dernier est d’ailleurs souvent assez obscur dans un texte, composé d’hexamètres alambiqués au sens parfois ambigu, qui mêle des témoignages et des références pas toujours explicités. Ceci explique sans doute que, selon les manuscrits, les dessins diffèrent en fonction de l’interprétation personnelle de l’artiste.
Malgré son côté un peu hétéroclite, le Bellifortis connaît un réel engouement, et aujourd’hui ce sont près de 44 manuscrits qui sont recensés, dont ceux conservés à la BNF, à la Bibliothèque universitaire de Göttingen – sans conteste un des plus beaux – et à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich. L’ouvrage inaugure un genre – les “théâtres de machines” – qui restera très en vogue de la Renaissance jusqu’à la parution des premières encyclopédies techniques. Ses illustrations vont être reprises pour servir de sources d’inspiration à des auteurs postérieurs, comme son compatriote Hans TALHOFFER. Longtemps oublié, KYESER est désormais réhabilité, au point même d’être devenu un personnage important dans un jeu vidéo et d’avoir hérité du surnom de “Léonard de VINCI des machines de guerre”.















