Les illustrations des encyclopédies
Un des plus grands plaisirs du lecteur quand il ouvre une encyclopédie est d’en découvrir les illustrations. Les concepteurs d’ouvrages encyclopédiques et lexicographiques ont depuis longtemps saisi l’inestimable “valeur ajoutée”, pédagogique et commerciale, qu’apportent les illustrations, directement intégrées au texte ou regroupées dans des volumes spécifiques. Bien avant l’arrivée de la photographie, les encyclopédies ont permis l’épanouissement d’un âge d’or des gravures imprimées. Leurs auteurs, loin de s’effacer devant leurs sujets, les ont magnifiés en imaginant des scénographies détaillées et en mettant en valeur l’expressivité des personnages. Les gravures les plus maîtrisées, les plus singulières et les plus abouties, sont désormais considérées comme de véritables œuvres d’art. Parmi les ouvrages méritant cette qualification, figure en bonne place un magnifique atlas céleste du XVIIe siècle : l’Harmonia Macrocosmica ; c’est ce livre, dont nous vous présentons une planche ci-dessous, qui va faire l’objet de ce billet.
L’auteur de ce petit miracle éditorial est Andreas KELLER, passé à la postérité sous la forme latinisée de son patronyme : CELLARIUS. Fils de pasteur, né en Allemagne à Worms vers 1596, il fait des études à Heidelberg avant de s’installer aux Pays-Bas, au début de la guerre de Trente Ans, au moment même où les armées catholiques prennent possession de la ville. Il se marie à Amsterdam en 1625 et, douze ans plus tard, devient recteur de l’école latine de Hoorn ; poste qu’il occupera jusqu’à sa mort, en 1665.
Nous ignorons dans quelles conditions précises CELLARIUS se voit confier la réalisation d’un atlas du ciel. Sa patrie d’adoption, et plus particulièrement Amsterdam, est alors réputée dans les domaines de la cartographie et de l’édition. Il faut vraisemblablement faire remonter l’origine de ce projet à un grand maître cartographe de l’époque, Johannes JANSSONIUS. Ce dernier avait entrepris de reprendre et de compléter le travail de son beau-père, Jodocus HONDIUS, qui avait lui-même acquis la célébrité en corrigeant les cartes du célèbre MERCATOR. Dans la lignée de ses illustres prédécesseurs, JANSSONIUS avait entamé un nouvel opus : l’Atlas novus absolutissimus. Aiguillé par sa rivalité avec Willem BLAEU – les deux hommes se livreront jusqu’au bout une véritable guerre commerciale et scientifique -, JANSSONIUS donnera de l’ampleur à son atlas pour damer le pion à son éternel concurrent, en s’appuyant sur des cartes très précises et en proposant de nombreuses nouveautés ; n’hésitant pas, au besoin, à plagier l’adversaire. C’est ainsi qu’il intègrera dans son ouvrage un atlas maritime, un atlas historique et plusieurs recueils de cartes de différentes parties du monde, ainsi que des plans de villes.
L‘Harmonia Macrocosmica
À ce qui sera désormais connu comme son Atlas major, JANSSONIUS adjoint, en 1660, un onzième et dernier volume, qui reprend un projet que MERCATOR n’avait pu qu’esquisser avant son décès en 1594. Il s’agit d’un atlas du cosmos, dont la réalisation est alors confiée à CELLARIUS. Ce choix reste quelque peu mystérieux, car si ce dernier possède à l’évidence une vaste culture livresque, rien ne laisse présager, dans son parcours – il est vrai mal connu -, qu’il possède une expertise particulière dans le domaine de la cartographie. Le texte du volume résulte essentiellement d’une compilation des connaissances et des avancées réalisées depuis la Renaissance. Plus que sa partie écrite, pourtant très riche et bien documentée, ce livre, qui prend le titre d’Harmonia Macrocosmica (Harmonie du macrocosme), doit sa grande renommée à ses saisissantes illustrations. Seuls deux graveurs ont signé leur œuvre : Frederick Hendrik VAN HOVE pour le frontispice et Johannes VAN LOON pour dix planches ; tandis que les dessins de certaines constellations ont été empruntés à Jan SAENREDAM.
Méticuleusement dessinées et très soigneusement coloriées à la main, les planches sur doubles pages, selon un format 50×60 cm, ont plus l’apparence de tableaux que d’outils scientifiques, tant l’œil du lecteur est frappé par l’étrange beauté qui se dégage de ces compositions chatoyantes qui, par moments, ont l’aspect de représentations ésotériques (quelques exemples ci-dessous).
Les planches abondent de détails, de personnages – dont des scientifiques historiques, des astronomes et des géographes au travail -, de décors, de paysages et de figures allégoriques ou mythologiques. Les illustrateurs ont en particulier multiplié à foison les angelots, sans doute inspirés par la première édition de la Sélénographie de Johannes HEVELIUS, éditée treize ans plus tôt. Cette profusion s’avère encore plus présente dans les cartes de constellations, projetées sur le globe terrestre et vues de l’extérieur de l’espace selon des angles différents. Ci-dessous, nous découvrons un point de vue boréal et une vision australe qui inclut des constellations qui demeureront inconnues en Occident jusqu’aux voyages de découverte dans l’hémisphère Sud.
À l’époque où CELLARIUS réalise cet atlas, l’astronomie, de plus en plus clairement détachée de l’astrologie, devient une science moderne favorisée par l’apparition de nouveaux instruments d’observation. Les travaux de grands astronomes tels que Tycho BRAHE, Johannes KEPLER et GALILÉE permettront de renouveler les connaissances, jusque-là tributaires de l’héritage antique. Pour les contemporains, la conception de l’univers en sort bouleversée, engendrant des conséquences philosophiques et religieuses. La conception géocentriste, qui jusque-là prévalait en Occident depuis l’Antiquité et qui avait été entérinée par le christianisme pour qui Dieu avait forcément placé la Terre au centre de l’univers, est désormais mise à mal par une théorie héliocentriste défendue par Nicolas COPERNIC. Ces nouvelles idées, qui font naître bien des controverses dans le milieu scientifique, suscitent une vive réaction des autorités religieuses. La fin tragique de Giordano BRUNO et les démêlés de GALILÉE avec l’Inquisition démontreront que le sujet n’a alors rien d’anodin. Immanquablement, l’Harmonia Macrocosmica ne pouvait rester à l’écart de ce débat passionné.
Le débat sur l’héliocentrisme
Très prudemment, CELLARIUS, évitant de prendre parti, ne cherche pas à trancher, ménageant clairement les susceptibilités religieuses. Il va même jusqu’à présenter une carte du ciel “christianisée” (ci-dessous), dans laquelle les noms légués par l’Antiquité païenne sont rebaptisés. C’est ainsi que les douze signes du zodiaque empruntent les patronymes des Apôtres, et que des constellations adoptent de nouveaux noms, comme Andromède, qui devient le Tombeau du Christ, et le Navire des Argonautes, qui se voit remplacer par l’Arche de Noé. Mais cette réécriture imaginée par l’astronome allemand Julius SCHILLER, bien que soutenue par la papauté, ne rencontrera guère de succès et ne parviendra jamais à détrôner le lexique historique des planètes.
Visant avant tout une synthèse scientifique, CELLARIUS oriente son ouvrage vers deux thèmes principaux : la voûte céleste et les systèmes cosmologiques. Pour traiter ce dernier sujet, potentiellement litigieux, il s’appuie sur les conclusions de trois grands noms de l’astronomie : PTOLÉMÉE, COPERNIC et BRAHE, qui lui permettent de passer de la tradition antique aux bouleversements théoriques du XVIe siècle.
Voici, présenté ci-dessous, le système géocentrique de PTOLÉMÉE, qui a longtemps prévalu en Occident :
C’est alors que paraît la “Révolution copernicienne”, basée sur l’héliocentrisme, qui sera imprimée en 1543, soit juste après la mort de son auteur qui ne sera pas inquiété de son vivant.
CELLARIUS adopte un système “géo-héliocentrique” (ci-dessous) – aussi appelé “tychonique” -, théorisé par BRAHE, qui réussira le tour de force de concilier les deux modèles précédents. En effet, soucieux de préserver l’autorité de la Bible, l’astronome maintient la Terre immobile au milieu de l’univers, mais si, dans sa représentation, le Soleil, la Lune et les étoiles gravitent autour d’elle, les planètes quant à elles orbitent autour de l’astre solaire.
L’Harmonia Macrocosmica était prévue en deux tomes, le second devant approfondir l’analyse des systèmes de COPERNIC et BRAHE mais aussi traiter des éclipses solaires et des nouvelles découvertes permises par l’invention du télescope. Pour une raison indéterminée, ce projet n’ira pas à son terme, de sorte qu’après ce coup de maître, CELLARIUS retombera dans un relatif anonymat. Nous connaissons simplement de lui une description du royaume de Pologne-Lituanie, qui laisse supposer qu’il y a séjourné, et des ouvrages techniques sur l’art des fortifications.
Tout le monde louera, dès sa parution, les qualités esthétiques du livre, mais il aura à essuyer des critiques sur le fond, telles des omissions importantes, quelques erreurs d’orthographe et des déformations de perspective. En outre, les astronomes comme HUYGENS ne verront pas dans ce beau livre un outil à même d’aider l’utilisateur d’un télescope à localiser une étoile. Les plaques de cuivre qui ont servi au tirage original seront revendues en 1694 à des éditeurs d’Amsterdam. En 1708, paraît une nouvelle édition exclusivement constituée des planches sans le texte d’origine qui, il est vrai, est largement dépassé. Cette nouvelle version connaîtra une large diffusion. Certains collectionneurs prendront parfois l’habitude de joindre ces planches à d’autres cartes, en particulier celles de BLAEU, ce qui aura pour effet de marier de facto les deux ouvrages concurrents.
S’il est devenu largement obsolète dans son contenu scientifique, l’Harmonia Macrocosmica offre encore aujourd’hui les œuvres d’art les plus spectaculaires de l’histoire de l’astronomie et, par ses représentations colorées et poétiques, son auteur pourra se prévaloir d’avoir contribué à susciter bien des vocations d’astronomes.

















