Pharmacologie, Pharmacie, Médecine

Pharmacopée universelle

contenant toutes les compositions de pharmacie qui sont en usage dans la médecine, tant en France que par toute l'Europe, leurs vertus, leurs doses, les manières d'opérer les plus simples & les meilleures. Avec un Lexicon pharmaceutique, plusieurs remarques nouvelles et des raisonnemens sur chaque opération

Auteur(s) : LÉMERY Nicolas

 à Paris, chez Laurent D'HOURY, imprimeur-libraire, rue de la Harpe, vis-à-vis la rue Saint-Séverin, au Saint-Esprit
 troisième édition, revue, corrigée et augmentée
  1734
 1 vol.(VII-1092 p.)
 In-quarto
 basane brune, dos à cinq nerfs, filets dorés, caissons ornés de motifs floraux dorés, titre en lettres dorées


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Après un apprentissage chez son oncle apothicaire, Nicolas LÉMERY se rend à Paris pour suivre des cours de chimie auprès de Christophe GLASER avant de passer plusieurs années à Montpellier comme démonstrateur à l’université de médecine. De retour à Paris en 1672, il achète deux ans plus tard une charge d’apothicaire. Il se fait un nom en 1675 avec son Cours de chymie qui va contribuer à vulgariser une science encore “ésotérique”, teintée d’alchimie et difficile d’accès au grand public. La pharmacologie se détache progressivement de l’alchimie et des pratiques superstitieuses pour accéder au rang de science véritable, grâce à l’apport de la chimie et de la physique. Quelques années plus tard, LÉMERY acquiert une grande célébrité grâce à des cours publics de chimie popularisés par des démonstrations pratiques très spectaculaires. Il met à profit sa renommée en vendant des produits chimiques de sa préparation et en obtenant le monopole parisien du blanc d’Espagne.

Victime de la réaction catholique qui aboutira à la révocation de l’édit de Nantes, le protestant LÉMERY perd son poste et doit s’exiler pendant quelques années. Converti au catholicisme en 1686, il récupère sa charge, ce qui lui permet à nouveau d’exercer la médecine et de reprendre les activités de son laboratoire. De nouveau célébré, il travaille alors à une pharmacopée, c’est-à-dire à un recueil commenté des matières et des substances à usage thérapeutique utilisées pour l’élaboration des médicaments et des remèdes. Il ambitionne ainsi de concurrencer la Pharmacopée royale galénique et chimique sortie en 1676, premier ouvrage du genre écrit en français par Moyse CHARAS. En 1697 il publie sa Pharmacopée universelle. Ce livre, comme son complément, le Dictionnaire des drogues simples qui sort l’année suivante, devient une référence pour les apothicaires tout en bénéficiant d’une large diffusion dans la population. La Pharmacopée connaîtra cinq éditions et, portée par le succès, plusieurs réimpressions. L’exemplaire présenté ici est un second tirage daté de 1734 de la troisième édition de 1733.

LÉMERY est guidé par le désir de mettre de l’ordre dans les remèdes, qui se caractérisent souvent par un dosage aléatoire et la multiplicité de leurs ingrédients dont beaucoup s’avèrent inutiles voire nuisibles du fait de la méconnaissance de la chimie par les apothicaires. Dans sa préface il écrit que beaucoup de praticiens « détruisoient très souvent par des préparations faites mal à propos les meilleures qualitez des remèdes, retenant seulement ce qui est de plus grossier & de plus terrestre ». Constatant que « ces abus ont passé d’un auteur à l’autre », et que les erreurs non corrigées au cours des siècles se cumulent avec de nouvelles, il se propose d’établir une pharmacopée épurée qui se concentrerait sur les ingrédients et les dosages réellement indispensables pour obtenir une efficacité thérapeutique optimale, tout en privilégiant à chaque fois la composition « la plus & la plus ordonnée ».

Cet ouvrage se décompose en quatre parties d’inégale longueur. La première traite des généralités, « des principes de la pharmacie, des termes, des vaisseaux, des poids et des caractères » et détaille les différents types de remèdes. L’auteur y joint également un Lexicon pharmaceutique d’une cinquantaine de pages présentant l’étymologie et la définition de nombreux termes. La seconde partie s’attache aux petites préparations dites “extemporanées” à usage externe et faciles à réaliser en peu de temps, désignées par l’auteur comme les « petites compositions de pharmacie ». C’est le domaine des tisanes, des décoctions, des potions, des suppositoires, des lotions, des juleps, des mucilages et même des “dentifriques”. La troisième partie évoque les “compositions internes”, c’est-à-dire destinées à être ingérées, telles que les sirops, les poudres, les pilules, les élixirs, les trochysques, les lochs et même le “opiates”, autrement dit les opiacés. La quatrième section présente les préparations plus élaborées à usage externe dites topiques, comme les onguents, les baumes, les huiles et les emplâtres.

LEMÉRY annonce, à la suite de ces quatre parties, en préparer une cinquième dans laquelle il souhaiterait reprendre toutes les “drogues simples”. Il décrit sa démarche : « Je parleray de chacune en particulier & je les rangeray en ordre alphabétique, pour servir de dictionnaire, où l’on trouvera leurs noms, leur étymologie, leur origine, leur choix, leurs qualitez, & les principes chymiques qu’ils contiennent. » De fait, il annonce déjà son futur Dictionnaire des drogues simples qui constituera donc bien le complément de sa Pharmacopée universelle.

Dans la troisième et la quatrième partie, la description des recettes et des ingrédients, indiqués en latin, est suivie par un commentaire en français dans lequel il donne des conseils pratiques de préparation et d’utilisation agrémentés de petits sigles indiquant les mesures à utiliser pour le dosage. C’est ainsi que l’once est symbolisée par un caractère ressemblant à un 3 surmonté d’un z.

À la lecture de certaines recettes, nous mesurons l’impossibilité pour qui le souhaite de trouver certains ingrédients sans le secours d’un pharmacien. À vrai dire, la liste de ces produits cités ne manque pas de rappeler un grimoire de sorcier ou d’alchimiste. C’est ainsi que le camphre, l’argile, la joubarbe, l’alun, le bleuet, le vinaigre et la térébenthine avoisinent les intestins de loup, la corne de cerf, le fiel de bœuf, les crapauds, les vers de terre, le sang de bouc voire même des fragments de crâne humain ou de la liqueur de momie, cette dernière étant indispensable pour réaliser le baume de Christ ou de Paracelse (voir la recette plus bas) !

Parmi les nombreuses compositions figure un “électuaire”, aujourd’hui bien oublié mais qui pendant plusieurs siècles a été considéré par les pharmaciens comme une véritable panacée utilisée jusqu’au XIXe siècle : la thériaque. Complexe à réaliser du fait de ses nombreux ingrédients, dont certains assez rares, cette préparation est censée servir de fortifiant et d’antiseptique avant l’heure. La base en est la chair de vipère, mélangée à des épices, des plantes et de l’opium, ce qui explique ses vertus soporifiques quand elle est “jeune”. LÉMERY la recommande pour toutes les maladies contagieuses, les fièvres, les morsures de bêtes venimeuses et des maux divers comme la colique ou l’hémorragie.

Les recettes de LÉMERY nous semblent aujourd’hui davantage relever de la magie que de la science médicale, mais elles ont eu le mérite de contribuer grandement à populariser la pharmacologie et à la faire progresser vers un objectif scientifique : l’établissement d’un corpus simplifié, clair et universel, des médicaments et des remèdes. Pour y parvenir, il faudra attendre la loi du 21 germinal an XI (11 avril 1803) pour qu’une pharmacopée nationale française soit enfin institutionnalisée. La première édition de la Pharmacopoæ Gallica, écrite en latin, verra le jour en 1816 avant d’être traduite en français en 1819.

L’auteur a placé au début du livre une dédicace à Guy-Crescent FAGON, premier médecin du roi depuis 1693 et botaniste au jardin du roi.

Quelques extraits

Gelée de vipères

Prenez dix ou douze troncs de vipères nouvellement séparés de leurs peaux & de leurs entrailles, & encore vivants, coupez-les par morceaux & les mettez avec leurs cœurs & leurs soyes dans un pot de terre, couvrez-le exactement enduisant les jointures de pâte, placez ce pot au bain-marie qu’on fera bouillir de fuite sur le feu pendant cinq ou six heures ou jusqu’à ce que les vipères soient cuites dans leur propre suc, versez alors tout ce qui sera dans le pot sur un linge dans une écuelle, coulez la liqueur & exprimez les vipères cuites pendant qu’elles sont encore bien chaudes, afin d’en avoir toute la substance, laissez refroidir la colature sans la remuer, elle se congèlera & vous aurez une fort bonne gelée de vipère, agréable au goût & toute empreinte des sels volatils de l’animal, car il ne s’en sera fait aucune dissipation pendant la coction. La gelée de vipères est un restaurant, elle ranime les forces abattues, elle résiste à la malignité des humeurs, elle excite la transpiration, elle est bonne pour la peste, pour les fièvres malignes, pour la lèpre, pour la vérole. La dose en est une cuillerée.

Looch de poumon de renard, de MÉSUÉ

Prenez du poumon de renard préparé, du suc de réglisse, des capillaires, des semences de fenouil & d’anis, de chacun, parties égales. Faites-en un looch avec du sucre qui aura été dissout & cuit dans l’eau de pimpernelle distillé… Remarque : Il est propre à déterger & à consolider les ulcères du poumon & de la poitrine.

Liqueur de momie (ou mumie)

Pour faire la liqueur de mumie, on pulvérisera dix ou douze onces de bonne mumie, on mettra la poudre en pâte dans une terrine avec une quantité suffisante de vin rouge ; on exposera la pate à la cave, l’y laissant quelques jours, jusqu’à ce qu’on l’y voye une liqueur trouble & chargée qui se sera séparée de la pâte. On ramènera cette liqueur, on humectera derechef la pâte avec du vin rouge, on la laissera encore liquéfier, on continuera de même jusqu’à ce que la liqueur qui se séparera ne soit plus chargée de la substance de la mumie, on gardera .la liqueur trouble & assez épaisse.

Poudre anti-épileptique

On pulvérisera ensemble le crâne humain râpé [l’homme doit être décédé de mort violente], les soyes & les cœurs de vipère, l’ongle d’éland râpé, le guy de chesne, les racines, le succin, l’arrière-fais séché [d’une femme qui soit de caractère sanguin], l’os de cœur de cerf & de la fiente de paon. On pulvérisera d’une autre part le cinabre d’antimoine, on mêlera les poudres ensemble, & l’on y ajoutera le sel volatil de corne de cerf, on gardera cette poudre dans un vase bien bouché. Elle est propre pour fortifier le cerveau, pour résister à l’épilepsie, à l’apoplexie. La dose en est depuis demiscrupule jusqu’à deux scrupules.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

EffacerSoumettre