Nyctaclope , Ta mère… Petit dictionnaire loufoque des mots savants
Auteur(s) : SAVIN Tristan
REY Alain (préface)
Plus d'informations sur cet ouvrage :
Journaliste, écrivain et critique littéraire, Tristan SAVIN nourrit de longue date un intérêt pour la langue française, hérité de son père, brillant latiniste qui lui a transmis le goût pour l’étymologie et la lexicographie. L’auteur considère que : “Parler et écrire avec exactitude nécessite la fréquentation de la langue. Par la lecture, bien sûr – dont celle des dictionnaires -, mais aussi grâce à la discussion et à l’écoute. Car seul l’échange met à l’épreuve la connaissance d’un vocabulaire.” Il fait le constat suivant : “Nous employons tous des termes érudits un brin recherchés. Ils nous permettent de briller en société, au bureau, dans les dîners en ville […] Nous avons rarement le temps de vérifier leur définition précise dans le dictionnaire. Chacun se les approprie machinalement.” Ce phénomène – qui n’est certes pas récent – amène inévitablement une interrogation, dont il se fait ici l’écho : “Mais les emploie-t-on à bon escient ?”
SAVIN entreprend alors de rassembler dans un ouvrage près de 300 mots, dont le sens a connu une évolution plus ou moins importante par rapport à la signification première, quitte à désigner tout autre chose voire, dans les cas les plus extrêmes, l’exact inverse. Pour reprendre ses propres mots, son livre se donne pour objectif de recueillir et expliciter des “termes plus ou moins savants, éloignés de leur sens originel par l’usage, mal interprétés ou indûment employés : faux amis, oxymores, homophonies trompeuses, locutions littéraires remises au goût du jour mais dénaturées, jargon psychanalytique ou médical tiré par les cheveux car glané dans les magazines d’une salle d’attente, termes techniques vulgarisés et détournés au passage, par extrapolation, de leur sens étymologique, quitte à signifier tout le contraire”. Voulant rétablir, ou du moins rappeler, leur définition initiale, SAVIN passe ainsi en revue le parcours de vie de ces mots déformés, comme Plébiscite – qui, à Rome, était une loi votée par l’assemblée de la plèbe – ; Picaresque – adjectif forgé en référence à des pièces espagnoles dans lesquelles le rôle central était dévolu à un personnage peu recommandable, mais rusé et astucieux – ; Épicurien – terme qui se rapproche de jouisseur, ou même de débauché, soit bien loin de la philosophie de maîtrise de soi prônée par ÉPICURE ; Apologie – autrefois discours destiné à défendre quelqu’un mais qui, désormais, est devenu synonyme de dithyrambe – ; Brocarder – terme issu du droit qui désignait, à l’origine, des maximes et des adages, et non des railleries – ; ou encore Pathétique, dont la traduction donne “qui touche l’âme”, mais qui est devenu un synonyme de lamentable et dramatique.
SAVIN n’émet aucun jugement de valeur sur ces évolutions et ne se pose pas en gardien du temple du sens exact. Il ne manque pas, d’ailleurs, de souligner le fait que “les rééditions successives des dictionnaires entérinent la plupart du temps néologismes, sens courants et nouvelles significations apportées aux mots anciens par l’usage”. Dans la préface de l’ouvrage, Alain REY rappelle d’ailleurs qu’il s’agit d’une évolution tout à fait normale, qu’il résume en ces termes : “La dérive des significations fait partie de la vie du langage. C’est le prix à payer pour la démocratisation de termes d’abord réservés à des spécialistes.” Il rend également un hommage appuyé à un livre qui, au-delà de son titre volontairement provocateur, est un “dictionnaire du dérapage, de la dérive, pour ne pas dire du déconnage de ces malheureux vocables victimes de leur succès”. L’année suivante, SAVIN récidive, en centrant cette fois son propos sur le langage politique, avec la publication de Constitutionnel ? ta sœur. Dictionnaire amusé de la politique.
Extraits
– Jubilatoire. adj. De « jubiler », « jubilation », du latin jubilatio (« chants joyeux »). Qui procure de la joie. Expression récurrente dans la critique journalistique. Quand il n’est pas jouissif, un bon film (un bon livre, un bon disque) est jubilatoire. À l’origine, dans la religion (catholique ou juive), un jubilé est une fête, solennelle et sacrée. Et l’année jubilaire est une année sainte. Ce qui n’empêche pas de s’en réjouir ou de jubiler à l’idée des festivités.
– Péremption. Du latin peremptio, de Perimere (« détruire »). Le verbe périmer se dit d’une instance qui vient à périr, faute d’avoir été poursuivie dans le délai fixé (Littré). La péremption est un terme de jurisprudence. Selon le Code civil, c’est une prescription qui annule une procédure civile, par suite de discontinuation de poursuite après un délai fixé. Syn. : échéance. Mais le terme nous est surtout connu pour des raisons alimentaires (au sens propre). La date de péremption indique, comme chacun le sait, le moment auquel un aliment doit être jeté sous peine d’intoxication. Dans ce cas précis, l’étymologie est respectée : la péremption implique la destruction. Malgré cela, l’homonymie et la phonétique nous jouent des tours et on confond parfois la péremption avec le délai de prescription (autre terme juridique) ou le droit de préemption.
– Cognitif. adj. Du latin cognoscere (« connaître »). En philosophie, la cognition est assimilée à la connaissance. En psychiatrie, elle évoque une prise de conscience au cours d’une thérapie. Quant aux sciences cognitives, il s’agit d’une discipline pouvant englober des domaines aussi divers que la psychologie, la neurobiologie, la sociologie ou les études menées sur l’intelligence artificielle, mais aussi la linguistique. Paradoxe : avec l’avancée des sciences, la cognition recouvre désormais tellement de champs de la connaissance qu’il devient malaisé, pour un béotien, d’en… connaître le sens.
– Refoulement. n.m. Action de refouler. À l’origine, terme de technique signifiant, par exemple, repousser une matière, puis refluer, faire reculer la foule, chasser l’ennemi, retenir ses larmes, etc. Depuis l’apparition de la psychanalyse, le terme a pris un sens encore différent. Parfois confondu avec le défoulement, le refoulement implique pourtant tout le contraire. Pour un psychanalyste ou un psychothérapeute, il s’agit d’un mécanisme de défense inconscient aidant à repousser une pulsion. L’objet refoulé peut être un désir ou un traumatisme. Comme le disait Salvador Dali : « Aucun désir n’est coupable, il y a faute uniquement dans leur refoulement. »


