Argot, Français (langue)

Dictionnaire de la langue verte

Auteur(s) : DELVAU Alfred, FUSTIER Alexandre

 Paris, C. MARPON et E. FLAMMARION, éditeurs, 1 à 9 Galerie de l'Odéon et rue Racine, 26
 édition conforme à la dernière revue par l'auteur, augmentée d'un supplément par Alexandre FUSTIER (la première date de 1866)
  1883
 1 vol (XXXI-560 p.)
 In-octavo
 demi basane noire, dos à cinq nerfs, auteur et titre en lettes dorées, cartonnage marbré sur les plats
 culs-de-lampe


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Parisien d’origine modeste, Alfred DELVAU se fait d’abord connaître comme journaliste. Républicain convaincu, il accueille avec enthousiasme la Révolution de 1848. Secrétaire de LEDRU-ROLLIN, il entame une féconde carrière de polygraphe, écrivant des pamphlets politiques, des ouvrages d’histoire, de la critique littéraire, des biographies, des romans, du théâtre, des essais, et même des adaptations modernes de textes médiévaux. Il n’oublie pas pour autant sa première vocation et fonde avec son compère Auguste POULET-MALASSIS L’Aimable faubourien : journal de la Canaille, qui connaît une très brève existence. L’un de ses grand sujets de prédilection demeure sa ville natale, à laquelle il consacre de nombreux écrits, tels que Les Dessous de Paris et Histoire anecdotique des Cafés et Cabarets de Paris, avec une prédilection marquée pour les anecdotes pittoresques et le parler populaire parisien, si riche et si varié : “En France, on parle peut-être français ; mais à Paris on parle argot, et un argot qui varie d’un quartier à l’autre, d’une rue à l’autre, d’un étage à l’autre. Autant de professions, autant de jargons différents, incompréhensibles pour les profanes“.

Toujours confronté à des soucis pécuniaires, il participe à plusieurs entreprises lexicographiques dont le fameux Dictionnaire universel de Maurice LACHÂTRE. Fort de cette expérience, il se lance dans un projet très provocateur, un dictionnaire érotique. Publié en 1864, le Dictionnaire érotique moderne rencontre un grand succès qu’une condamnation judiciaire n’arrive pas contrecarrer. Il se tourne alors vers un sujet qui lui tient particulièrement à cœur, l’argot, et plus particulièrement le parler argotique des milieux populaires et interlopes parisiens. Son Dictionnaire de la langue verte, argots parisiens comparés sort en 1866, rapidement suivi d’une réédition. Un litige éclate entre DELVAU et Étienne LORÉDAN-LARCHEY, auteur d’un célèbre dictionnaire d’argot, Les Excentricités du langage français et qui dénonce un plagiat. après un arbitrage de la Société des gens de lettres, DELVEAU retouche son livre, et une seconde édition refondue et augmentée de 2500 expressions est publiée en 1867, mais l’auteur ne peut guère savourer longtemps son triomphe car il décède cette même année. Cette nouvelle version étant devenue rare et recherchée, elle est rééditée en 1883, avec un supplément de 69 pages rédigé par Gustave FUSTIER, destiné à intégrer des expressions nouvelles.

Faubourien pur jus et “enfant du pavé”, DELVAU pose sa démarche comme celle d’un entomologiste littéraire : “J’ai chassé les mots comme on chasse les papillons, pour propre plaisir”. Il se décrit comme  un explorateur parti collecter les mots d’argot à la source dans la rue, dans les ateliers, ou dans les cabarets. Il revendique ainsi la légitimité et la garantie d’authenticité que lui donne un travail effectué exclusivement sur le terrain   : “Ravageur littéraire, j’ai obscurément pendant sept ou huit ans promené ma lanterne sourde dans les coins ténébreux, ramassant sans cesse et sans fin,…enrichissant chaque jour mon musée d’un nouveau débris, sans lui enlever un grain de sa poussière, un atome de sa boue, une parcelle de sa rouille; tel trouvé, te conservé…J’ai cueilli sur leur tige et ramassé sur leur fumier natal tous les mots de mon dictionnaire, tous les termes bizarres, toutes les expressions pittoresques; il n’en n’est pas une seule que je n’ai entendue au moins cent fois”.

Son dictionnaire regroupe de fait deux types d’argot : l’argot commun du parler populaire, et l’argot particulier, aussi bien celui pratiqué dans les métiers et par des catégories professionnelles précises, que celui apparenté à la pègre et aux milieux clandestins et marginaux. Il prend soin de préciser dans ses définitions l’origine socio-professionnelle du mot, avec parfois des explications étymologiques, pour expliciter les termes les plus “mystérieux”. On retrouve dans ce dictionnaire à côté des termes “faubouriens” et populaires, le jargon des comédiens, des artisans, des typographes, des ouvriers, des voleurs, des journalistes, des prostituées, des étudiants, dont ceux de l’École polytechnique, des prisonniers, des militaires et des policiers.

Beaucoup de termes ne sont pas propres à l’argot de la capitale, tandis qu’un grand nombre sont rentrés dans le langage courant et ne nous semblent guère exotiques aujourd’hui. Pour autant, DELVAU dresse un tableau vivant de sa ville natale et de ses habitants. Ce dictionnaire nous permet également de découvrir de belles expressions truculentes et imagées, portées disparues depuis. Que peuvent donc évoquer à nos contemporains “Monter à l’abbaye de Monte-Regret, Allumer son pétrole, Débouscailler, Avoir la peau trop courte, Pisser des lames de rasoir en travers, Avoir de l’anis dans une écope, le Thé de la mère Gibou”, ou encore “Bénir des pieds”, et “Goupiner les poivriers” ? A nous d’essayer de le deviner avant de consulter ce dictionnaire !

DELVAU ne rate également pas une occasion de se moquer des bourgeois, qu’il affuble d’un argot propre, et surtout de l’Académie française dont il raille depuis longtemps le langage ampoulé : “Si les académiciens parlaient comme tout le monde, je n’eusse jamais songé à leur consacrer une seule ligne dans ce Dictionnaire impertinemment édifié à côté du leur; mais ces pontifes du beau langage, s’imaginant sans doute qu’écrire c’est s’imaginant sans doute qu’écrire c’est officier, ont de tout temps employé pour s’exprimer des expressions dont l’emphase prudhommesque et l’inintelligibilité singulière semblent appartenir à ce qu’on pourrait proprement appeler une langue bleue”. Il reproche en particulier aux “puristes du Sérail” de vouloir figer, voire fossiliser, la langue en l’empêchant de se renouveler par le biais du langage populaire. “Vous entendez, Messieurs les Quarante ? Il en est des mots comme les feuilles des arbres à l’automne, ce sont les premières venues qui sont les premières parties. De même vieil âge des mots, et des mots nés tout à l’heure, fleurissent et s’épanouissent maintenant à la manière des jeunes gens. Ne balayez pas les vieux, mais faites place aux jeunes, aux valides, aux vigoureux !”.

La relève de DELVAU est assurée par un autre auteur, Lucien RIGAUD qui publie dès 1878 son propre Dictionnaire du Jargon Parisien. Il récidive en 1881 avec son fameux Dictionnaire d’argot moderne, qui surclasse le livre de DELVAU, qui malgré tout reste un témoignage précieux de son temps et une référence dans le domaine de l’argot.

Quelques définitions

*S’abigotir Devenir bigot : Hanter assidûment les églises, après avoir hanté non moins assidûment d’autres endroits – moins respectables. Le mot a trois ou quatre cents ans de noblesse*

*Couper la gueule à quinze pas : Avoir une haleine impossible à affronter, même à une distance de quinze pas-dans l’argot des faubouriens, impitoyable avec les infirmités qu’ils n’ont pas

*Avant-scènes : La poitrine lorsqu’elle fait un peu saillie en avant du buste – dans l’argot des petites dames. Balzac a dit Avant-coeur

*Tirer la droite : Traîner la jambe droite par habitude de la manicle qu’elle a portée au bagne-dans l’argot des agents de police qui se servent de ce diagnostic pour reconnaître un ancien forçat

*Klebjer : Manger-dans l’argot des marbriers de cimetière, qui parlent russe (Kleb : pain) sans le savoir ; ils disent aussi tortorer

*Bréda-Street : Cythère parisienne, qui comprend non seulement la rue Bréda, mais toutes les rues avoisinantes, où s’est agglomérée une population féminine dont les mœurs laissent à désirer, — mais ne laissent pas longtemps désirer. Mœurs à part, langage spécial formé, comme l’airain de Corinthe, de tous les argots parisiens qui sont venus se fondre et se transformer dans cette fournaise amoureuse. Nous en retrouverons çà et là des échantillons intéressants.

*Eau bénite de cave : Vin — dans l’argot du peuple, qui sait que tous les cabaretiers font concurrence à saint Jean-Baptiste.

*Quarante-Cinq : Crétin bien réussi, arsouille complet, canaille idéale, libertin de premier ordre. Être quarante-cinq : réunir toutes les qualités qui constituent un imbécile, ou tous les vices qui parangonnent un coquin

*Chocnosoff : Brillant, élégant, beau, parfait, — dans l’argot des faubouriens et des rapins



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

EffacerSoumettre