Argot, Français (langue)

L’argot au XXe siècle : Dictionnaire français-argot

Auteur(s) : BRUANT Aristide, DROUIN de BERCY Léon Auguste Albert

 Paris, pubié par l'auteur, librairie Ernest FLAMMARION, 26, rue Racine, près l'Odéon
 édition originale
  1901
 1 vol (457 p.)
 In-octavo
 demi-basane caramel, dos à quatre nerfs ornés de fleurons dorés, plats de papier marbré, gardes et contreplats de papier à la cuve
 portait de l'auteur en médaillon sur la page de titre par LEVILLAIN, lettrines ornées au début de chaque chapitre et petites illustrations en culs-de-lampe à la fin de chaque chapitre, par BORGEX


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Au XIXe siècle, l’argot parisien, autrefois méprisé comme étant l’apanage de la populace et du vulgaire, devient très à la mode. Né de la rencontre des parlers populaires, des jargons professionnels et corporatistes ainsi que du langage codé des marginaux et de la pègre, l’argot, également désigné sous le terme de “langue verte”, est de plus en plus utilisé dans la littérature et les arts du spectacle. Des auteurs comme Victor HUGO, Eugène SUE, Alexandre DUMAS, Honoré de BALZAC, Jean RICHEPIN ou encore Émile ZOLA, contribuent à le populariser.

Fruits du travail de linguistes, de lexicographes ou d’amateurs plus ou moins éclairés, les dictionnaires d’argot se multiplient pour satisfaire un public avide de découvrir un univers exotique et interlope. C’est ainsi que le Dictionnaire de la langue verte d’Alfred DELVAU, Les Excentricités du langage de Lorédan LARCHEY, grand succès réédité ensuite sous le titre de Dictionnaire historique d’argot, ainsi que le Dictionnaire d’argot moderne de Lucien RIGAUD contribuent à populariser les mots de cette langue alternative. C’est alors qu’en 1901 paraît un nouvel ouvrage sur le sujet, publié à Paris sous le titre L’argot au XXe siècle : Dictionnaire français-argot. Il s’agit du livre présenté ici. Sa parution connaît un certain retentissement, non en raison du sujet traité, qui est déjà bien rebattu, mais parce qu’il est signé par une personnalité du monde du spectacle : Aristide BRUANT.

Né dans une famille bourgeoise du Loiret, celui qui deviendra le grand chansonnier du Paris populaire débarque dans la capitale en 1863. Ruinée et pourchassée par les créanciers, sa famille se voit contrainte de déménager à plusieurs reprises, dans les quartiers populaires de Montmartre et de Ménilmontant. C’est dans ces conditions que, dès son adolescence, BRUANT se trouve immergé dans le Paris des ouvriers, des déshérités et des marginaux. Après avoir tenté un temps d’adopter la vie et le travail d’un employé ordinaire, il est irrésistiblement attiré par le monde du théâtre et des cafés-concerts, où il rencontrera un franc succès.

Passionné par le langage de la rue, il utilise abondamment l’argot pour composer des chansons dites réalistes, tout en abordant ponctuellement le registre comique. Ses créations – dont les fameux Nini peau d’chien, A la Bastoche et Rose blanche – sont reprises par d’autres interprètes, et leur auteur devient une véritable vedette de la scène parisienne, immortalisé par le pinceau de TOULOUSE-LAUTREC. Toujours d’une mise très soignée, en total contraste avec un langage très cru, il n’hésite pas à apostropher et injurier copieusement le public bourgeois – d’ailleurs ravi de se faire ainsi enguirlander – venu s’encanailler au Chat noir ou au Mirliton.

BRUANT, qui a fondé sa carrière sur le langage populaire parisien, a toute légitimité pour traiter du sujet, d’autant que sa renommée garantit le succès de la publication. Mais, en réalité, s’il est le seul auteur qui figure sur la page de titre, ce dictionnaire a été rédigé à quatre mains, résultat d’une collaboration entre BRUANT et un autre chansonnier, Léon Auguste Albert DROUIN de BERCY, dit Léon de BERCY. Ce dernier écrira plus tard au sujet de son “éviction” : “Il avait été convenu que la préface de ce livre mentionnerait ma collaboration ; mais, afin de se réserver à lui seul les éloges de la critique, et dans la crainte, sans doute, que je lui ravisse un rayon de gloire, le chantre de la rue oublia cette convention, et laissa dans l’encrier la préface promise.” Difficile aujourd’hui de savoir la part que chacun a prise dans la rédaction, mais il est certain que c’est la signature de BRUANT qui en assurera le succès et la postérité.

Comme annoncé, ce dictionnaire s’organise comme un dictionnaire français “classique”, donnant pour chaque mot son ou ses équivalents en argot. Ainsi Abject a pour synonymes Débectant, Dégueulasse et Dégueulbif, tandis que pour dire Pleuvoir, on peut recourir à Lancequiner, Languiner, Lansquiner, Vaser ou Vasiner. Les expressions familières, particulièrement imagées et savoureuses, sont également présentes : On va pleurer (Y’a de l’oignon), Ceci n’est pas une plaisanterie (C’est pas de la bêche, Sans char’), Tituber (Avoir du vent dans les voiles, Avoir une brique dans son chapeau), Aller aux cabinets (Aller à débourre, Aller effeuiller des roses, Aller où va le Roi à pied, Aller voir Bernard, écrire au pape à Rome), etc. Dans ce lexique, nous croisons à l’occasion des expressions issues de l’argot des soldats, des prisons, du louchébem et du jargon du monde du théâtre.

Une grande partie des termes sont assortis de citations, parfois inventées, pour illustrer le propos, mais le plus souvent empruntées à une foule d’auteurs, qui se trouvent aussi bien être des romanciers, des essayistes ou des dramaturges que des journalistes, des chansonniers ou des artistes. En dehors de BRUANT et de BERCY, qui n’ont pas hésité à se citer, nous croisons BLÉDORT, Hugues LE ROUX, RICHEPIN, Jehan RICTUS, Catulle MENDÈS, ZOLA, Paul ALEXIS, Henri LAVEDAN ou encore des articles de journaux comme ceux du Père peinard.

Ce dictionnaire devait être le premier volume de la série L’argot au XXe siècle, comme l’indique sur la page de titre la mention “Le dictionnaire argot-français paraîtra ultérieurement”. Mais la version argot-français ne verra jamais le jour, très certainement à cause de la dissension entre BRUANT et BERCY. Pourtant, si nous nous fions aux écrits de ce dernier, la rédaction de cette seconde partie était déjà bien avancée, jusqu’à la lettre E. (Il faudra attendre 2009 pour que Denis DELAPLACE propose une édition inversée du dictionnaire de BRUANT et BERCY.) Une seconde édition de notre dictionnaire, augmentée d’un petit supplément, sera publiée en 1905, toujours chez Flammarion. Quant à BRUANT, célèbre et devenu très riche, il se retirera du monde de la chanson pour se consacrer à l’écriture, avant de remonter une dernière fois sur scène en 1924. Il décédera l’année suivante. Léon de BERCY, dont la renommée a été beaucoup plus modeste, avait disparu en 1915. En 1902, il avait publié Montmartre et ses chansons, recueil de biographies des poètes et chansonniers de l’époque, dont celle de son ancien comparse.

L’exemplaire de Dicopathe comporte la dédicace manuscrite suivante : “Pour mon cher confrère GORON, Paris, l’An I du XXe siècle”. Il s’agit de Marie-François GORON qui, entré à la préfecture de police de Paris en 1881, fera une brillante carrière et grimpera très rapidement les échelons jusqu’à devenir chef de la Sûreté en 1886. Retraité en 1895, il ouvrira un cabinet de police privée et simultanément se lancera dans une carrière littéraire à succès, écrivant ses mémoires et des romans policiers. Son expérience et sa connaissance du milieu parisien lui permettront d’agrémenter ses écrits de termes d’argot, ce qui explique sans doute le titre de “confrère” que lui attribue BRUANT.



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