Français (langue), Latin (langue), Lexicographie, orthographe

Invantaire des deus langues françoise et latine

assorti des plus utiles curiositez de l'un & de l'autre idiome

Auteur(s) : MONET Philibert

 à lyon, chez Claude OBERT, en rue mercière, à l'Occasion
 réédition (la première date de 1635)
  1636
 1 vol (990 p.)
 In-folio
 reliure "janséniste" XIXe signée DUPRE, petit blason sur la couverture, dos à nerfs, dentelle intérieure, tranches dorées sur marbrures
 lettrines, bandeaux décoratifs avec l'emblème de la Compagnie de Jésus


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Entré dans la Compagnie de Jésus à vingt ans, Philibert MONET témoigne rapidement d’une grande maîtrise de la langue latine. Associé à la mission de reconquête catholique du Chablais entreprise par François de SALES, il fonde en 1597 un collège jésuite à Thonon, ville alors très majoritairement protestante. Par la suite il enseigne à Lyon où il est, pendant plus de vingt ans, préfet des études et assistant direct du recteur, c’est-à-dire l’équivalent contemporain du censeur. Il publie de nombreux ouvrages sur la grammaire et le vocabulaire latins, ainsi que des traductions. On peut citer son Delectus latinitatis, fort apprécié des latinistes et souvent réimprimé.

Son projet de dictionnaire se manifestant très tôt, il publie à partir de 1620 un Parallèle des langues latine et françoise qui sera remanié et réédité à plusieurs reprises. Ce travail sert de base à son grand lexique intitulé Invantaire des deus langues françoise et latine, qui sort à Lyon en 1635 chez RIGAUD et BORDE. L’année suivante, le même livre sera réédité, toujours à Lyon, chez OBERT : il s’agit de l’édition ici présentée.

Fruit d’une longue pratique par l’auteur de l’enseignement du latin, ce dictionnaire prend la forme d’un lexique développé. Riche de plus de 20 000 entrées, il fournit, pour des termes et des expressions en français, leurs équivalents en latin. Mais l’originalité de cet Invantaire réside dans le choix orthographique radical adopté par l’auteur. Guidé avant tout par un souci pédagogique, ce dernier entend s’exprimer dans un français dépourvu de références étymologiques, transcrit tel qu’il s’exprime phonétiquement.

Reniant en quelque sorte toute référence aux usages hérités des langues anciennes et de la tradition, il entend utiliser une langue dépourvue de « superstitieuse étymologie » et affranchie de ce qu’il appelle la « coutume » qui, pour lui, est le résultat d’une accumulation, au cours des siècles, d’erreurs et de lettres surnuméraires ou inutiles. Royaume s’écrit ainsi roiaume, tendre devient tandre, champ donne cham, essentielle devient essanciele, en cette matière est orthographié an cete matière. Cette simplification orthographique est particulièrement sensible pour le son an, et la disparition du en, comme l’illustre l’“invantaire” du titre. Le j est remplacé par un i, le x par un s.

À la date à laquelle est rédigé ce livre, la langue française, bien qu’obéissant à des règles grammaticales, n’est pas encore fixée dans son orthographe. Le travail de normalisation constituera par la suite la mission de l’Académie française et sera repris par de nombreux lexicographes comme RICHELET ou FURETIÈRE. MONET s’en explique en introduction à son dictionnaire, dans un long discours intitulé « Si l’orthographe vulgaire est plus à propos que celle de ce livre, aus aprentis de la langue, & domestiques, & étrangers ». Cette méthode n’est pas une nouveauté, car il l’a déjà mise en œuvre douze ans auparavant dans son Parallèle des langues latines et françoise qui lui a valu, écrit-il, de recevoir un abondant courrier : « On ne cesse point de me donner advis & me solliciter… que ie me déporte de cete nouvelle manière d’écriture, & que ie me conforme à la plus ordinaire & vulgaire. »

Pour MONET, la langue française “littéraire”, par souci d’étymologie, conserve de nombreux cas particuliers et des lettres non prononcées, sources d’équivoques, de contre-sens et d’erreurs. Il estime qu’il serait plus judicieux pour les étudiants et les étrangers que les mots soient « au même ton que tous iours on les leur jete dans l’oreille ». Il s’agit donc pour lui de faire coïncider le son entendu et sa transcription, la sonorité avec le signe : « prononcer comme vous écrivés ».

MONET résume ainsi sa philosophie : « La coutume d’écrire autremant qu’on ne prononce, de prononcer d’autre façon qu’on écrit, est erronée en soi. » Elle enlève ainsi toute valeur aux mots et aux usages issus de transcriptions latines déformées par le temps et par de mauvaises traductions. Il juge superflu le souci de conserver l’étymologie latine des mots français, car inutile aux lettrés qui connaissent leur latin comme à ceux qui ne le maîtrisent pas. Il adresse donc une fin de non-recevoir aux « zélateurs étymologiques », dont il se moque à mots à peine couverts.

L’usage de l’Invantaire des deus langues nécessite donc une petite gymnastique intellectuelle, tous les mots commençant normalement par em et en étant rangés dans la lettre A, comme Ambompoint, Ambrocher, ou encore Ancolure. Pour autant, on peut noter que la “simplification” orthographique opérée reste limitée. Le mot Orthographe conserve ici son h muet, et son ph n’est pas remplacé par un f. Pas de bouleversements non plus en ce qui concerne les accents, les s, les , les ç, les doubles m, s et n. Le oi prononcé é, comme dans françoise, n’a pas ici été remplacé par ai. Le u et le v sont ici écrits de la même manière, ce qui peut ponctuellement prêter à confusion.

L’orthographe prônée par MONET ne fera pas école, mais elle marquera une étape importante dans les controverses sur l’orthographe du français qui perdureront au moins jusqu’au XIXe siècle, si l’on se réfère au Dictionnaire de l’Académie de 1835 *. Quant aux projets de réforme de l’orthographe, ils sont toujours d’actualité et reviennent régulièrement sur le devant de la scène littéraire. La démarche novatrice de MONET ne manquera pas d’engendrer de nombreuses critiques, en particulier celles d’OUDIN qui fustigera des “modernes” voulant « renverser nostre orthographe ».

Au début du livre, l’auteur place une dédicace à Louis de BOURBONCONDÉ, duc d’ENGHIEN, le futur Grand CONDÉ.

Blason non identifié avec certitude sur la couverture. Peut-être lié à la famille du VERGIER de LA ROCHEJAQUELEIN.



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