Société française sous la Restauration, Français (population), Paris (Ville)

Français peints par eux-mêmes (Les)

Encyclopédie morale du XIXe siècle

Auteur(s) : CURMER Léon

 

BALZAC Honoré, NODIER Charles, JANIN Jules, VIEL-CASTEL comte Horace de, SECOND Albéric, TIMON, AUDEBRAND, COURCHAMPS, KARR , NERVAL, DUMAS, GOZLAN Léon, GAUTIER Théophile, ALTAROCHE, DE BAWR, CLER Albert, WEY Francis, DELACROIX, MAINZER Joseph, BLAZE Elzéar, AYCARD Marie, LA BEDOLLIERRRE E. de, HILPERT, COUAILHAC, ARAGO Jacques et Etienne, PERRIN Raoul, PYAT Félix, NYON, COQUILLE, SOULIE Frédéric, ACHARD Amédée, DUVAL, ARLINCOURT, ARNOULD FREMY, BRIFFAULT, ORNANO Rodolphe d', ROUX L., DE FLASSAN Maurice, LORENTZ, BILIOUX, VALBEZEN Eugène de, CORDELIER DELANOUE, OURLIAC, ROUGET Charles, MERY, OLD NICK, DELMAS Gaëtan, COLET Louise, RAYMOND BRUCKER, TISSOT, BOREL Pétrus, GUENOT, MAURICE B.,BERNARD, PARFAIT Noël, VILLEMIN, REGNAULT Elias, comte de LA RIVALLIERE-FRAUENDORFF, BERTHAUD L. A., PERLET, DE KOCK Paul, ANSPACH Maria d', BRISSET, MOREAU-CHRISTOPHE, GUINOT Eugène, DUFAI, LUCAS Hippolyte, LEGOYR Albert, FOA Eugénie, DELORD Taxile, BEAUVOIR Roger de, LECLERC A., NETTEMENT ALFRED, DELRIEU André, ROUGET Charles, PREVOST J-J., ANGLEMONT Edouard, WALDOR Mélanie, CIRCOURT Albert, BARESTE Eugène, ROLLAND Henry, DUFOUR Emile, WEY F., DES ESSARTS Alfred, LA LANDELLE, LONGUEVILLE Stéphanie de, GUICHARDET Francis, WALDOR Mélanie.

 Paris, L. CURMER, éditeur, 49 rue de Richelieu, au premier
 édition originale
  1840-1842
 9 vol.
 In-quarto
 demi-maroquin rouge, têtes, titre et tomaison dorées
 400 planches hors-texte, 1.500 vignettes et ornements dans le texte, par GAVARNI, DAUMIER, GAGNIET, DAUBIGNY, TRIMOLET, JOHANOT, MONNIER, PAUQUET, MEISSONNIER, COUSIN, EMY, CHARLET, LORENTZ, GENIOLE, GRANDVILLE, VERNET, STEINHELL, LAMI, BAYARD, et al.


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Dans la première moitié du XIXe siècle, alors que la caricature politique est devenue quasi impossible après la loi de 1835, une nouvelle forme d’étude critique des mœurs et de satire sociale prend le relais, associant le plus souvent texte et dessin : la physiologie. Décrivant, avec une charge caricaturale plus ou moins prononcée, les caractéristiques psychologiques et comportementales censées être associées à une classe sociale ou à une profession, cette littérature propose des galeries de portraits qui font office d’archétypes sociaux. C’est ainsi qu’entre 1831 et 1834 LADVOCAT publie son fameux Paris, ou le livre des cent-et-un, pendant que BALZAC travaille sur La comédie humaine qu’il a définie comme une « histoire naturelle de la société ».

Réputé pour ses publications de qualité richement illustrées, le libraire-éditeur Léon CURMER projette à son tour de réaliser un panorama, à la fois littéraire, sociologique et “anthropologique”, des mœurs et de la société de son temps, qu’il intitule Les Français peints par eux-mêmes. Il met des moyens importants au service de cette ambition et engage avec cet ouvrage une des plus importantes entreprises éditoriales de son temps. Pour mener à bien son projet, CURMER recrute une importante équipe de rédacteurs qui, au final en 1842, comptera près de cent quarante rédacteurs, dont plusieurs grands noms de la littérature et de la satire.

Dans la liste des plus illustres collaborateurs, citons, entre autres, BALZAC qui rédige cinq textes dont la Monographie du rentier et la Femme de province, NODIER, NERVAL (sous le pseudonyme d’ALOYSIER), DUMAS, JANIN, auteur de la préface, GAUTIER, GOZLAN, BOREL, ou encore KARR. Pour autant la contribution de ces auteurs de renom reste modeste, et l’ouvrage doit une grande partie de son contenu à des écrivains et des journalistes moins prestigieux comme LA BÉDOLLIÈRE, COUAILHAC, GUICHARDET, MAINZER ou DELORD. Pour certains sujets, il est fait appel à des spécialistes, comme LA LANDELLE pour ce qui se rapporte au domaine maritime, ou MOREAU CHRISTOPHE pour le droit pénal.

Pour illustrer les écrits de cette pléiade bigarrée d’auteurs, CURMER mobilise près d’une centaine d’illustrateurs et de graveurs, dont certains ont déjà travaillé pour son compte. Quelques-uns sont déjà réputés comme DAUMIER, GAVARNI, MONNIER, GRANDVILLE et MEISSONNIER, mais les autres artistes ne déméritent pas et commencent à être connus du grand public : DAUBIGNY, GAGNIET, TRIMOLET, JOHANNOT, TRAVIES, LAMI, etc.

Ici le dessin n’est pas utilisé comme une simple illustration détachée du texte ; il en fait partie intégrante et contribue à renforcer la démonstration sociologique de l’écrit. La notice de chaque personnage est toujours précédée d’un portrait en pied représentant une figure “type”, emblématique d’un milieu social ou professionnel. De nombreuses vignettes émaillent le texte et permettent d’étayer le propos. Notons au passage que beaucoup d’écrivains et d’illustrateurs présents dans l’ouvrage ont fait leurs armes dans la presse, en particulier dans les célèbres journaux satiriques que sont Le Charivari et La Caricature. Sur leur lancée, une partie des dessinateurs travailleront par la suite à l’illustration de La comédie humaine.

Initialement vendues par souscriptions, en version couleur ou en version noir et blanc, les 422 livraisons des Français peints par eux-mêmes s’échelonnent entre mai 1839 et août 1842. Dès 1840, les différents cahiers sont assemblés et commercialisés en volumes reliés. L’ouvrage est divisé en deux parties. Les tomes 1 à 5 sont consacrés aux Parisiens, les tomes 6 à 8 aux provinciaux et aux résidents des colonies, dont le Sénégal, la Guyane, l’Algérie et même Saint-Pierre-et- Miquelon. Le tout est complété par un volume supplémentaire, intitulé Le Prisme, prévu dès l’origine pour être offert en prime aux souscripteurs.

La galerie de personnages présentée dans Les Français peints par eux-mêmes est impressionnante, aussi bien par le nombre de notices, près de 400, que par la variété et la diversité des thématiques choisies. Ce véritable tour d’horizon de la société française de la première moitié du XIXe siècle constitue une large fresque savoureuse, bigarrée et hétéroclite. L’épicier, le ramoneur, le notaire, la cour d’assises ou le séminariste y côtoient la femme sans goût, le garçon d’amphithéâtre, le bourreau, le tyran d’estaminet, la loueuse de chaises, le diplomate, le rapin, la cantatrice de salon, le baleinier, le second mari, les douairières, le jardinier de cimetières, le gniaffe et même les banquets d’anciens écoliers.

La qualité littéraire des chapitres est forcément inégale, mais les auteurs, qu’ils soient romanciers, poètes ou journalistes, rivalisent de verve. Il leur arrive de reconstituer des dialogues, de se mettre en scène, et ils n’hésitent pas à interpeller ou prendre le lecteur à témoin (voir les exemples ci-dessous). Certains articles sont affublés d’un titre mystérieux, pour ne pas dire romanesque : “l’Homme sans nom”, “l’Ermite du Vésuve“, “la Rue où on ne meurt pas”, “la Misère en habit noir” ou encore “l’Âme méconnue”. Quelques articles sont très développés et constituent de véritables exposés. Celui consacré aux détenus s’étale sur près de cent pages où sont passés en revue l’ensemble des sous-groupes de la population pénitentiaire : récidivistes, forçats, cambrioleurs, politiques, femmes, etc. Citons également l’article consacré aux pauvres, sous-titré “physiologie de la misère” qui, sur une trentaine de pages, permet de développer des réflexions sur l’extension du paupérisme.

À l’instar du Tableau de Paris de MERCIER, ce panorama des Français présente le petit peuple parisien et la multitude de petits métiers : la cacoletière, le marchand de peaux de lapins, le décrotteur, la bouquetière, le marchand de coco, le raccommodeur de faïence, la marchande de friture, le marchand de mottes, de mort-aux-rats, de chaufferettes, de cages et de hannetons, le porteur d’eau, etc. Un chapitre est également consacré aux pittoresques cris de Paris.

Sur sa lancée, CURMER tente de décliner l’ouvrage avec Les Anglais peints par eux-mêmes, ainsi que Les Français, costumes des principales provinces de France. Il sera copié à l’étranger, comme l’atteste l’ouvrage Les Belges peints par eux-mêmes. Malheureusement Les Français peints par eux-mêmes se révèlera être trop coûteux à réaliser et contribuera à plomber les finances de l’éditeur. Bien que vendue à un prix relativement modique, la vente de cet ouvrage se traduira par un échec commercial, et CURMER finira par faire faillite en 1845. Malgré tout il parviendra à se rétablir et sera à l’origine de nouvelles réalisations prestigieuses. Le fonds de CURMER finira par être repris par le libraire FURNE qui rééditera notre ouvrage en 1853. Une édition remaniée en quatre volumes sera ultérieurement publiée par PHILIPPART entre 1876 et 1878.

Quelques morceaux choisis

*L’épicier, par BALZAC : « Artistes et feuilletonistes, cruels moqueurs qui insultez au génie aussi bien qu’à l’épicier, admettons que ce petit ventre rondelet doive inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques épiciers, en présentant arme, présentent une panse rabelaisienne qui dérange l’alignement inespéré des rangs de la garde nationale à une revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s’en plaindre amèrement. Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle ? il serait déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés. Voilà qui est dit, il a du ventre. Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur, et la Chambre n’irait pas sans le sien. Deux illustres exemples ! »

*La grisette, par Jules JANIN : « Mais cependant, puisqu’elle travaille, quel est donc le travail de la grisette ? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel n’est pas son travail, car qui dit une grisette dit une fille bonne à tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses suffit à produire des montagnes ; eh bien ! la grisette est comme la fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait ! elles opèrent autant de prodiges que des armées. Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la gaze, la soie, le velours, la toile. À toutes ces choses informes, elles donnent la vie, elles donnent la grâce, l’éclat : elles les créent, pour ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l’Europe ; et, croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de l’aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la pointe de l’épée. »

*La nourrice sur place, par Amédée ACHARD : « SI j’avais l’honneur d’être père de famille, je n’oserais pas écrire cet article, tant je craindrais d’exposer ma race au ressentiment des nourrices futures ; il y a trop de petits vices, trop de péchés mondains, trop de qualités négatives à dévoiler. La seule chose qui pourrait peut-être accroître mon courage, c’est cette pensée consolante qu’en général les nourrices ne savent pas lire. Quoi qu’en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore, sinon jusqu’à la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de Paris en particulier, continueront à ne pas allaiter leurs enfants. Ce sont pour la plupart d’excellentes mères de famille, irréprochables à l’endroit des mœurs, élevées dans le respect de l’opinion et la crainte du bavardage, et qui savent à une unité près le nombre de sourires et de valses qu’elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc elles n’allaitent pas les héritiers que la Providence leur octroie, c’est que toute leur bonne volonté échoue devant ces deux grands obstacles indépendants l’un de l’autre : le mari et le bal. Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il faut obéir sous peine de voir l’ennui se glisser au sein du ménage : le bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mères donnaient leur lait à leurs enfants comme elles leur ont donné la vie, que deviendraient les fêtes, les parures, les danses, les concerts ? »

*Le garçon de café, par Auguste RICARD : « Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre, de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions, les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. »

*Le Normand, par Émile de LA BÉDOLLIÈRE : « Les Normands d’aujourd’hui ne sont pas moins que leurs aïeux portés aux voluptés matérielles, et notamment à la boisson. Il est à remarquer que les ivrognes sont plus nombreux dans les contrées auxquelles la nature a refusé le raisin que dans les pays vignobles. »

*Le goguettier, par BERTHAUD : « Ce que le goguettier cherche principalement, ce n’est pas le vin, c’est la compagnie. Le vin qu’il boit est mauvais, les gens qu’il fréquente sont bons. Il n’y a pas d’endroit peut-être plus dépeuplé et plus solitaire, pour les travailleurs, que cette grande ville de Paris, où l’on compte un million d’âmes, et plus. Les riches, les oisifs, ont des réunions convenues, des fêtes, des bals, le bois de Boulogne et plusieurs théâtres ; ils jouent, ils chantent, ils s’enivrent ensemble, et tous les jours ; avant la fondation des goguettes, l’ouvrier vivait seul et ne voyait pas même l’ouvrier. »

*Le mineur, par François FERTIAULT : « Eh bien ! entouré de ces mille morts dont l’idée seule est capable de faire trembler, le mineur reste impassible et attend insoucieusement son sort, sort qui d’ailleurs ne le surprend jamais. Oui, il est indifférent là où frémirait un vieux grognard, tant il a l’habitude de périls contre lesquels la lutte, heureuse parfois, est néanmoins toujours douteuse. Il faut croire que le courage lui est inoculé par cette habitude, ou plutôt que cette habitude et cette indifférence dans le danger ne sont autre chose chez lui que la continuité du courage. Il fait même mieux que de rester impassible : qu’un camarade reçoive, comme il dit, une anicroche ; s’il fait mine de vouloir renoncer à sa carrière, il va faire pleuvoir sur lui les plaisanteries et les quolibets : “En v’là-t-il un de feignant ! parce qu’il se tue, ne veut pus travailler ! – Pardi ! on te fera des mines de coton, va ! – Voudrais-tu pas qu’on dise au grisou de se déranger pour toi ! Connaît pas, le grisou ! – Un bêta qui trouve que les échelles vont p’assez vite, ou qui s’asseye à côté de la benne ! Allons, voyons, bois un coup et pique ferme !” »



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