Volapük (langue)

Dictionnaire volapük-français et français-volapük

précédé d'une grammaire complète de la langue

Auteur(s) : KERCKHOFFS Auguste, SCHLEYER Johann Martin

 Paris, librairie H. LE SOUDIER, 174, boulevard Saint-Germain
 édition originale
  1887
 1 vol (319 p.)
 In-seize
 percaline marron, dos lisse avec filets dorés


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L’espéranto est la seule des langues construites à être parvenue à maintenir, jusqu’à nos jours, un nombre relativement élevé de locuteurs, mais elle n’a pourtant pas été la première à être forgée. Dès le XVIIe siècle, des philosophes et des scientifiques débattaient de l’utilité de créer une langue universelle capable d’unifier les concepts et de remédier au problème fondamental de l’incompréhension entre les groupes humains, considérée comme génératrice de malentendus et de conflits. C’est ainsi que, inspirés par cet idéal, la “caractéristique universelle” de Gottfried Wilhelm LEIBNIZ et le “langage philosophique” de John WILKINS apparaîtront comme les premières ébauches d’un projet de langue universelle.

Le XIXe siècle voit apparaître les premières tentatives de concrétisation de cette idée. Souvent utopiques  et difficiles à utiliser au quotidien, des systèmes cohérents et solidement étayés commencent à voir le jour, comme le solrésol, une langue “musicale” élaborée par François SUDRE ou  l’Universalglot de Jean PIRRO. Mais il faudra attendre la création du volapük pour voir une langue construite connaître un réel engouement et séduire un nombre significatif de locuteurs. Cette invention est le fait d’un prêtre catholique allemand du nom de Martin SCHLEYER (celui-ci ajoutera plus tard Johann à son prénom). Outre sa formation théologique, il a également suivi des cours de philologie à l’université et étudié un grand nombre de langues, de l’italien au sanskrit, en passant par l’espagnol, le français, le japonais, le hongrois, les langues scandinaves et le turc. Certains de ses biographes iront jusqu’à lui prêter la connaissance d’une cinquantaine de langues.

Selon ses propres dires, l’idée de créer une langue universelle lui serait venue au récit de l’un de ses paroissiens, semi-analphabète, qui n’arrivait pas à communiquer avec son fils émigré aux États-Unis. En effet, le service postal américain ne parvenait pas à déchiffrer ce qu’il écrivait, le plus souvent en phonétique. SCHLEYER commence à rédiger un alphabet phonétique international, mais n’obtient aucun retour de l’administration des postes, à qui il soumet son projet.

Peu de temps après, au mois de mars 1879, au terme d’une nuit d’insomnie qui s’apparente à une véritable crise mystique, il acquiert la conviction que Dieu lui confie une mission. S’appuyant essentiellement sur l’allemand et l’anglais, ainsi que dans une moindre mesure sur diverses langues comme le russe, le français et l’espagnol, il se lance dans l’élaboration d’un nouveau système de langage destiné à unifier la communication de l’humanité. Celui-ci prend le nom de « volapük », ce qui signifie « langue universelle » (ce mot est construit à partir de vol issu de l’anglais world, et de pük, dérivé de speak, la liaison a indiquant le génitif).

En mai 1879, il présente une première ébauche de grammaire dans un article de magazine, et l’année suivante, à Sigmaringen, il publie son premier manuel : Volapük. Die Weltsprache : Entwurf einer Universalsprache für alle Gebildete der ganzen Erde. Relayé par de nombreux journaux, le volapük se répand rapidement dans le monde germanophone, où le succès est immédiat, avant de gagner l’Europe puis l’Amérique et l’Asie. Le mouvement se dote d’un journal, des clubs sont créés, et en 1884 un premier congrès international se tient en Allemagne, à Friedrichshafen.

En France, le succès de cette langue nouvelle reste plutôt modeste jusqu’à ce qu’une personnalité en devienne l’ambassadeur. Naturalisé français en 1873, Auguste KERCKHOFFS von NIEUWENHOFF, linguiste et professeur d’allemand à l’École des hautes études commerciales, s’était fait connaître en 1883 par un article intitulé  La cryptographie militaire, qui avait eu un grand retentissement, au point que le  Principe de Kerckhoffs reste désormais indissociable du concept de code secret. Au cours de ses recherches, l’auteur découvre les langues construites, et c’est avec enthousiasme qu’en 1885 il rejoint les rangs des volapükistes. L’année suivante, il publie un Cours complet de volapük qui, traduit en plusieurs langues, rencontre un vrai succès. Il crée également une revue, et surtout l’Association française pour la propagation du volapük, dont il devient le secrétaire général. Au congrès de Munich, qui se tient en août 1886, KERCKHOFFS est nommé directeur de l’Académie de volapük.

Toujours actif, il rédige un Dictionnaire volapük-français et français-volapük, reprenant et modernisant le lexique de SCHLEYER, qui est publié à Paris en 1887. Il s’agit du livre présenté ici. Le lexique proprement dit est précédé d’une grammaire abrégée de 32 pages et d’un petit guide de 25 pages qui rappelle les règles à utiliser pour former des mots.

Le volapük est une langue agglutinante, qui s’écrit en utilisant un alphabet de 27 lettres, soit 8 voyelles et 19 consonnes (le Q et le W en sont absents). Les mots se forment à partir d’une racine (ou radical) qui, au singulier comme au pluriel, obéit à quatre déclinaisons : nominatif, génitif, datif et affirmatif. Par exemple, Dom (la maison) se décline au singulier en Dom, Doma, Dome, Domi, et au pluriel en Doms, Domas, Domes, Domis. L’adjectif se forme avec le substantif auquel on ajoute le suffixe Ik. Dol (la douleur) donne ainsi Dolik (douloureux).

Une série de préfixes et de suffixes permettent de conjuguer les verbes et de créer des mots dérivés ou composés. Par exemple, le suffixe En indique un métier – comme dans Bilen (brasseur), Bil étant la bière -, tandis que Ef, à la fin d’un substantif, indique une réunion de personnes : Cödef (tribunal) est issu du radical Cöd (justice). De son côté, le préfixe Ne indique la notion de privatif et de négatif, Flen voulant dire « ami » et Neflen « ennemi ».

Comme l’indique la mention sur la page de titre, KERCKHOFFS voit potentiellement le volapük comme une “langue commerciale internationale”. Défendant l’idée d’une langue plus pratique que littéraire, il se pose en partisan déclaré d’une simplification qui la rendrait apte à devenir une langue universelle pour le commerce et les sciences, allant même jusqu’à proposer une nomenclature chimique “traduite”. Cette même année 1887, il détaillera son point de vue dans un article intitulé Examen critique de quelques simplifications qu’il y a lieu d’introduire dans le volapük.

La nouvelle langue souffre en effet de nombreux défauts. L’un des principaux reproches qui lui sont faits porte sur le fait que beaucoup de ses substantifs sont bâtis de façon arbitraire, et que ses mots s’apparentent souvent à des versions inutilement mutilées d’un vocabulaire européen courant. Par exemple, Italie devient Täl et Académie se transforme en Kamen.  En outre, le système de conjugaison se révèle à l’usage particulièrement complexe. Enfin, la structure de la langue, qui agglomère autour d’un terme central toute une série de préfixes, de suffixes et de conjonctions, rend dans la pratique son usage peu fluide et ardu, sauf à posséder une très bonne maîtrise de ses règles. Il en résulte que la construction d’une phrase nécessite un temps de réflexion, qui ne permet pas à une conversation de se dérouler naturellement.

Dans son dictionnaire, qui accorde la part belle à la “langue des affaires”, KERCKHOFFS apporte “200 à 300 mots nouveaux, dont l’adoption a été soumise à l’approbation du créateur de la langue“. Il impose même plusieurs modifications, dont la suppression de quelques préfixes “dont il était difficile de préciser le sens”, ainsi que celle de “quelques mots trop longs formés contrairement aux principes de la logique”. De même, il transforme la composition et l’orthographe de certains mots. Il ne pousse pas plus avant ses propositions de réformes, mais laisse entendre qu’il pense soumettre des corrections d’ordre grammatical au prochain congrès.

Mais, en prônant la voie de la simplification, KERCKHOFFS se trouve en opposition avec la philosophie de SCHLEYER, qui ne souhaitait pas voir le volapük se démocratiser outre mesure. Comme il l’indiquait lui-même dès le début, dans son esprit il s’agissait d’une langue élitiste destinée aux “gens cultivés du monde entier”. De plus, SCHLEYER la revendique comme sa propriété exclusive et se considère comme la seule et unique personne habilitée à y apporter un quelconque changement, au point de s’arroger un droit de veto sur les décisions de l’Académie. D’abord larvé, le conflit s’envenime au fil des années et aboutit, en 1889, à un véritable schisme, SCHLEYER désavouant KERCKHOFFS et créant sa propre académie.

Cette scission intervient alors que le mouvement est à son apogée. On compte alors plusieurs centaines de milliers, peut-être même un million d’adeptes, plus de 180 manuels en 25 langues, 1600 enseignants, 25 journaux et 283 clubs. Mais, malgré cette apparente réussite, après seulement une dizaine d’années d’existence, son déclin est déjà amorcé, accentué par le succès d’une nouvelle langue construite, l’espéranto. Conçue par le Polonais Ludwik ZAMENHOF, ce langage est beaucoup plus simple à utiliser et ne pâtit pas d’une guerre des chefs. De nombreux volapükistes, parfois par clubs entiers comme ce sera le cas en 1888 à Nuremberg, l’adoptent, et dès lors le volapük verra ses effectifs de locuteurs fondre très rapidement.

SCHLEYER et KERCKHOFFS, ce dernier étant remplacé en 1892 par Waldemar ROSENBERGER à la tête de l’Académie “réformiste”, tenteront chacun de leur côté d’enrayer l’hémorragie, mais leurs efforts seront vains. Malgré la tentative de l’Idiom Neutral quelques années plus tard, l’échec sera consommé au début du XXe siècle, et en 1902 il ne restera plus que 150 membres actifs. Même si le volapük s’est finalement réformé et a survécu jusqu’à nos jours, on ne compte plus guère que quelques dizaines de locuteurs confirmés. Après avoir démissionné, KERCKHOFFS se désintéressera de cette langue, jusqu’à sa mort accidentelle en 1903.

Quelques exemples de mots et d’expressions en volapük

Folafutel = quadrupède (fol = quatre, fu t= pied)

Levelöf = permanence (levelön = durer, persister)

Täv = voyage (tävapenod = passeport, tävasak = sac de voyage, tävakopanel = sac de voyage, tävön = voyager)

Zif = ville (zifel = citadin, zifik = urbain, zifil = petite ville)

Löf = amour (löfön = aimer)

Rät = énigme (rätik = énigmatique, rätön = deviner)

Menadé bal, püki bal ! = Pour une seule humanité, une seule langue ! (devise du volapük)



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