Philosophie

Dictionnaire philosophique (Le)

Œuvres complètes de VOLTAIRE

Auteur(s) : VOLTAIRE

 à Paris, chez Antoine-Augustin RENOUARD
 nouvelle édition (la première date de 1764)
  1819-1825
 6 vol : tomes 33 à 36 des oeuvres complètes qui comprennent au total 66 volumes
 In-octavo
 demi-cuir, dos lisses décorés de motifs dorés
 portrait en Fontispice de l'auteur par SAINT-AUBIN d'après le buste de PROUDHON, 30 portraits par SAINT-AUBIN, 113 planches gravées d'après les dessins de MOREAU le Jeune, deux fac-similés lithographiées de correspondance


Plus d'informations sur cet ouvrage :

C’est en 1752, au cours d’un dîner avec FRÉDÉRIC II, que l’idée vient à VOLTAIRE de réaliser une encyclopédie philosophique de poche. Il entreprend la réalisation de son projet en produisant quelques articles, mais laisse la rédaction en suspens à partir de 1757. Après avoir participé à l’aventure de l’Encyclopédie, VOLTAIRE, désormais installé dans son domaine de Ferney, reprend son idée initiale. En 1760, il confirme, dans une lettre adressée à madame du DEFFAND, qu’il est décidé à mener son dictionnaire à terme : « Je suis absorbé dans un compte que je me rends à moi-même par ordre alphabétique, de tout ce que je dois penser sur ce monde ci et sur l’autre, le tout, pour mon usage, et peut-être après ma mort, pour l’usage des honnêtes gens. »

Les années suivantes, VOLTAIRE est accaparé par la publication son Traité sur la tolérance et par son intervention publique dans les affaires CALLAS et SIRVEN. Néanmoins il poursuit son objectif et finit par publier, en 1764, le Dictionnaire philosophique portatif. Le choix de ce titre n’est pas innocent, car VOLTAIRE reproche à l’Encyclopédie de DIDEROT son caractère imposant, onéreux et “volumineux”. L’ouvrage sort anonymement, sans nom d’éditeur, avec comme seule adresse (fictive) : Londres.

Échaudé par ses mésaventures passées, et soucieux de déjouer la censure des autorités suisses comme françaises, VOLTAIRE fait imprimer en secret le livre par Gabriel GRASSET. En dépit de ses précautions, l’éditeur, basé à Genève, est finalement démasqué, mais il réussit in extremis, grâce des relations haut placées, à éviter les poursuites. Le livre finit donc par paraître en suscitant, comme prévu, un énorme scandale.

VOLTAIRE feint de ne pas être l’auteur de l’ouvrage et n’hésite pas à multiplier les déclarations de bonne foi en ce sens : « Dieu me préserve, mon cher frère, d’avoir la moindre part au Dictionnaire philosophique portatif. J’en ai lu quelque chose ; cela sent terriblement le fagot » ; « Jai ouï parler de ce petit abominable dictionnaire ; cest un ouvrage de Satan… Heureusement je n’ai nulle part à ce vilain ouvrage, j’en serais bien fâché, je suis l’innocence même. » Afin d’étayer ses dénégations, il avance même l’hypothèse qu’il s’agit d’« un recueil de plusieurs auteurs fait par un éditeur de Hollande ». Ce désengagement public lui permet d’échapper à la justice, même si tout le monde sait à qui attribuer la paternité du livre.

Publié sans privilège royal, le Dictionnaire philosophique est vendu dans le royaume de France, clandestinement et avec un grand succès. Il s’en écoule près de 4 000 exemplaires en huit jours, chiffre considérable pour l’époque. Du côté des autorités, la condamnation est unanime et immédiate, même en Suisse et en Hollande, pays réputés très tolérants en matière éditoriale. Le dictionnaire y est lacéré et brûlé en place publique. La papauté met le livre à l’Index et, par arrêt du 19 mars 1765, le parlement de Paris condamne à son tour le livre au feu. En juillet 1766, à l’issue de l’exécution du chevalier de LA BARRE, l’exemplaire du Dictionnaire philosophique, retrouvé chez lui, est symboliquement placé sur le bûcher auprès du corps du supplicié.

Ces péripéties n’empêchent nullement l’ouvrage de connaître réédition sur réédition. Celle de 1769, publiée par Gabriel CRAMER sous le titre de La raison par alphabet, enrichie d’articles nouveaux, compte au total 118 entrées alors que la première édition n’en comptait que 73. L’année suivante, VOLTAIRE se lance dans un nouveau projet, un manifeste philosophique en neuf volumes, auquel il donne le titre de Questions sur l’Encyclopédie. Parmi les 440 articles qui le composent, une cinquantaine sont directement tirés du Dictionnaire philosophique.

En 1777, le grand éditeur PANCKOUCKE se rend à Ferney pour soumettre à VOLTAIRE le plan d’une nouvelle édition de ses œuvres, revue et corrigée par ses soins. Il projette de regrouper dans un même ouvrage, toujours selon un classement alphabétique, les articles parus à la fois dans le Dictionnaire philosophique et les Questions sur l’Encyclopédie, enrichis par certains extraits de ses autres ouvrages. VOLTAIRE donne son aval et entame un travail que sa mort interrompt brutalement. PANCKOUCKE cède ensuite ses droits à BEAUMARCHAIS, qui confie la direction de l’entreprise à CONDORCET et à DECROIX. L’édition dite de Kehl voit le jour en 1789, proposant une nouvelle mouture “reconstruite” du dictionnaire, telle qu’esquissée en 1777. C’est cette version, ici présentée, qui fera autorité tout au long du XIXe siècle.

Dans ce véritable panorama de la pensée de VOLTAIRE, les articles sont en fait autant de manifestes qui permettent au philosophe de déployer son style et de donner libre cours à son ironie. En traitant les sujets les plus divers sous un jour philosophique, la définition lui sert de prétexte pour dispenser un discours structuré, émaillé de citations et abondamment illustré d’exemples et d’anecdotes.

Les thèmes abordés par l’auteur sont très variés. Dans son dictionnaire, à côté de biographies comme celles d’ABRAHAM, de CROMWELL ou d’AUGUSTE, nous retrouvons les grands sujets de société pour lesquels VOLTAIRE s’est battu et qu’il traite dans des articles tels que Tyrannie, Préjugés, Torture, Guerre, Liberté de penser et Tolérance. Fidèle à lui-même, il ne ménage pas ses coups envers la religion en général et le christianisme en particulier. Ses deux cibles privilégiées font l’objet d’un très grand nombre d’articles, comme Fanatisme, Carême, Dévot, Amour de Dieu ou encore Athéisme. En dehors de ces thématiques, VOLTAIRE s’attaque aux sujets les plus divers tels que la littérature, la “nature” de l’homme, l’art, la zoologie, l’histoire, la langue française, ou encore la diversité des lois et des sociétés humaines. Pour illustrer le large éventail des thèmes abordés, on peut citer des articles comme Beau, Abeilles, Anneau de Saturne, Curiosité, De la Chine, Destin, Auteurs, Fleuves, ou même… Cul, article curieux dans lequel il déclare « qu’il est indigne d’une langue aussi polie et aussi universelle que la leur d’employer si souvent un mot déshonnête et ridicule, pour signifier des choses communes qu’on pourrait exprimer autrement sans le moindre embarras ».

VOLTAIRE est incontestablement l’un des plus grands représentants de l’esprit des Lumières, se posant en ardent défenseur de l’émancipation de l’homme. Force est pourtant de reconnaître que certaines de ses affirmations ne sont guère en phase avec le politiquement correct d’aujourd’hui, car sa conception de la tolérance et de l’égalité n’est ni inconditionnelle ni universelle. Sans céder à l’anachronisme rétrospectif, il est possible de se faire une idée de ses convictions au travers de certains articles comme Égalité, Amour socratique, Femme, et même Tolérance. Dans la préface de 1765, on trouve cette sentence : « Ce n’est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu ; le vulgaire n’est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu’il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple ne peuvent prendre aucune alarme ; le peuple ne lit point, il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret. »

VOLTAIRE adopte une grande variété de styles dans la rédaction de ses articles. C’est ainsi qu’il choisit la forme du dialogue pour De la liberté et Nécessaire, celle du récit de voyage pour Lois, de la parodie pour Martyr, du commentaire de texte pour Ézéchiel ou celle des questions-réponses pour Catéchisme du jardinier et Catéchisme du Japonais. Cette diversité s’explique sans doute par la volonté de l’auteur d’égarer les censeurs en leur faisant croire à une œuvre collective hétérogène.

Pour conclure, notons que le Dictionnaire philosophique, œuvre phare de l’esprit des Lumières, suscitera des réponses du camp “réactionnaire”, comme le Dictionnaire anti-philosophique, de l’abbé Louis-Mayeul CHAUDON, rebaptisé ensuite l’Anti-dictionnaire philosophique, et le Dictionnaire philosophique de la religion, de Claude-Adrien NONOTTE. Précisons enfin qu’en 2001 André COMTE-SPONVILLE reprendra le titre de son prédécesseur en publiant à son tour son propre Dictionnaire philosophique.

Quelques extraits

*Torture : « Les Romains n’infligèrent jamais la torture qu’aux esclaves, mais les esclaves n’étaient pas comptés pour des hommes. Il n’y a pas d’apparence non plus qu’un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu’on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l’appliquer à la grande et à la petite torture, en présence d’un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu’à ce qu’il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et comme dit très bien la comédie des Plaideurs : « Cela fait toujours passer une heure ou deux ». Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain va conter à dîner à sa femme ce qui s’est passé le matin. La première fois, madame en a été révoltée ; à la seconde, elle y a pris goût, parce qu’après tout les femmes sont curieuses ; ensuite, la première chose qu’elle lui dit lorsqu’il rentre en robe chez lui : « Mon petit cœur, n’avez-vous fait donner aujourd’hui la question à personne ? »

*Ame : « Nous nous en rapportons, disons-nous, à la parole de Dieu ; & vous, ennemis de la raison & de Dieu, vous qui blasphémez l’un & l’autre, vous traitez l’humble doute, & l’humble soumission du philosophe, comme le loup traita l’agneau dans les fables d’Ésope ; vous lui dites, Tu médis de moi l’an passé, il faut que je suce ton sang. La philosophie ne se venge point ; elle rit en paix de vos vains efforts ; elle éclaire doucement les hommes que vous voulez abrutir pour les rendre semblables à vous. »

*Adultère : « Il y a quelques provinces en Europe où les filles font volontiers l’amour et deviennent ensuite des épouses assez sages. C’est tout le contraire en France ; on enferme les filles dans des couvents, où jusqu’à présent on leur a donné une éducation ridicule. Leurs mères, pour les consoler, leur font espérer qu’elles seront libres quand elles seront mariées. À peine ont-elles vécu un an avec leur époux, qu’on s’empresse de savoir tout le secret de leurs appas. Une jeune femme ne vit, ne soupe, ne se promène, ne va au spectacle qu’avec des femmes qui ont chacune leur affaire réglée ; si elle n’a point son amant comme les autres, elle est ce qu’on appelle dépareillée ; elle en est honteuse ; elle n’ose se montrer. »

*Démocratie : « Il n’y a d’ordinaire nulle comparaison à faire entre les crimes des grands, qui sont toujours ambitieux, et les crimes du peuple, qui ne veut jamais, et qui ne peut vouloir que la liberté et l’égalité. Ces deux sentiments liberté et égalité ne conduisent point droit à la calomnie, à la rapine, à l’assassinat, à l’empoisonnement, à la dévastation des terres de ses voisins, etc. Mais la grandeur ambitieuse et la rage du pouvoir précipitent dans tous ces crimes en tous temps. »

*Carême : « Prêtres idiots et cruels ! À qui ordonnez-vous le Carême ? Est-ce aux riches ? Ils se gardent de l’observer. Est-ce aux pauvres ? Ils font carême toute l’année. »



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