Jeux, Enfance

Dictionnaire des jeux de l’enfance et de la jeunesse

chez tous les peuples

Auteur(s) : ADRY Jean-Félicissime

 à Paris, chez H. BARBOU, rue des Mathurins
 édition originale
  1807
 1 vol. (XXXII-334 p.)
 In-douze
 cuir brun, dos lisse avec motifs et filets dorés, pièce de titre de maroquin rouge
 gravure en frontispice par Sophie MASSARD sur une idée de Jean-Félicissme ADRY


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Jean-Félicissime ADRY, oratorien et professeur de rhétorique au collège de Troyes, part à Paris pour assurer la fonction de bibliothécaire de la maison de l’Oratoire. La Révolution survient et, lui faisant perdre son emploi, le contraint à vivre un temps d’expédients avec l’assistance d’amis et d’anciens élèves. Des articles rédigés pour le Magasin encyclopédique finissent par attirer l’attention sur lui ; nommé à la commission de l’examen des livres, un poste qui lui assure un revenu fixe, il peut désormais se consacrer pleinement à l’écriture. Son œuvre est composée de traductions, de suppléments, de critiques, de commentaires d’œuvres anciennes et d’histoire littéraire avec, en particulier, un livre réputé : Notices sur les imprimeurs de la famille des Elzévirs. Parmi son abondante bibliographie, nous trouvons un ouvrage dont la thématique est bien différente du reste de sa production : le Dictionnaire des jeux de l’enfance et de la jeunesse ; il s’agit du livre ici présenté.

Publié en 1807 par Hugues BARBOU, ce livre témoigne du changement de vision sur le monde de l’enfance qui s’est progressivement opéré au XVIIIe siècle. Au cours de cette période, les philosophes, les médecins et les éducateurs ont été amenés à considérer cette période de la vie non plus comme une parenthèse inévitable avant d’aborder l’âge adulte, mais comme la période de formation et d’apprentissage déterminante pour les personnes en devenir que sont les enfants. Pour certains d’entre eux, la bienveillance et une éducation libérale à l’égard des jeunes sont nécessaires pour leur permettre de passer de l’état d’innocence à celui d’êtres cultivés, membres accomplis et épanouis de la société. L’Émile de ROUSSEAU sera le livre-phare de ce courant de pensée. Selon son auteur, le pédagogue “éclairé” se doit de guider le développement du jeune esprit pour éviter qu’il ne se pervertisse prématurément au contact des travers de la société des hommes. Cette vision très théorique est corrigée par d’autres éducateurs plus pragmatiques, comme Madame de GENLIS qui préconise un apprentissage plus concret dans lequel elle réserve au jeu une place de choix.

À l’aube du XIXe siècle, les jeux de l’enfant ne sont donc plus considérés comme des passe-temps futiles, mais bien comme des outils d’apprentissage et, pour certains d’entre eux, d’exercice physique. Pour ADRY, le jeu, en plus d’être une hygiène nécessaire pour l’âme (« L’esprit d’un homme ne peut pas être dans une contention perpétuelle »), constitue une étape formatrice nécessaire car « le caractère des enfants se développe ou s’annonce dans le jeu ». S’il considère les jeux comme indispensables pour l’exercice du corps et de l’esprit, il souligne quand même que le principe ludique évolue avec l’âge : « Les jeux du premier âge méritent peut-être seuls le nom de jeux. Ils sont aussi innocents que l’âme d’un enfant… Mais les enfants au sortir du premier âge commencent à sentir eux-mêmes la nécessité d’exercer leur esprit, comme ils ont eux-mêmes exercé leur corps. » L’auteur souligne que les jeux de l’enfance perdent rapidement de leur innocence avant même l’adolescence. Il vise en particulier les jeux où l’on peut observer « un commencement de corruption et de méchanceté », en particulier ceux où sont donnés des gages ou ceux dans lesquels un chef élu ou nommé impose ses ordres. ADRY prend également le parti de ne pas évoquer dans son livre les jeux de hasard originellement destinés aux adultes et dans lesquels sont engagés des intérêts pécuniaires.

À côté de jeux bien connus comme les osselets, le jeu de l’oie ou le cloche-pied, ADRY passe en revue toute une série de jeux aujourd’hui bien oubliés comme l’acrochirisme, les propos interrompus (ou le coq à l’âne), le coton dans l’air, les pieds du couteau ou la main chaude. Remarquons au passage que nombre des jeux évoqués ne sont pas exclusivement réservés au monde de l’enfance. ADRY décrit les règles de chaque jeu en détail, sans en omettre les variantes. Mais ce qui fait l’originalité de l’ouvrage réside dans les indications sur l’histoire des jeux qui peuvent remonter à des sources anciennes grecques ou romaines. Autre particularité du livre : il ne se cantonne pas à la France ; il décrit des jeux “exotiques” comme le jeu de pailles des Indiens d’Amérique, et compare les jeux de différentes contrées qui présentent des similitudes entre eux. Ainsi il nous permet de découvrir que le jeu de pair ou non, déjà connu des anciens Grecs sous le nom d’artiasmon, est l’équivalent du chessan arabe et du tak ya gjust persan.

Comme en témoigne la petite bibliographie placée avant les définitions, ADRY a consulté des auteurs aussi bien modernes qu’antiques comme HORACE, ARISTOPHANE et VIRGILE. Parmi les livres auxquels il se réfère, nous trouvons plusieurs récits de voyage comme ceux des missionnaires LABAT et LAFITAU, ainsi que le De ludis orientalibus de Thomas HYDE qui constitue une source incontournable pour la connaissance des jeux d’Orient et d’Asie.

Au XIXe siècle, les jouets et les jeux vont se diversifier et, en raison d’une production désormais industrialisée, bénéficier d’une plus large diffusion dans la société ; de ce fait beaucoup d’anciens jeux disparaîtront, et le dictionnaire d’ADRY deviendra obsolète.

À la toute fin du livre, une “réclame” avise que la plupart des jeux cités peuvent se trouver chez VAUGEOIS, marchand, rue des Arcis, au Singe vert”. Notre exemplaire porte un ex-libris au nom du docteur A. JACQUEMIN.

Quelque exemples de jeux

COINS (LES QUATRE) : Ce jeu, à qui on donne le nom burlesque de pot-de-chambre, est fort récréatif, et M. de Paulmy dit qu’on y joue avec beaucoup de gaieté. On peut jouer dans une chambre, dans une cour, dans un jardin, au milieu d’une allée d’arbres, ou dans une rue. On y joue à cinq. Un des joueurs est au milieu des quatre autres placés aux quatre coins. Ceux-ci changent de place avec leurs voisins. Pendant qu’ils changent, celui du milieu cherche à s’emparer d’une place vacante. Celui qui ne trouve plus de place est ce qu’on appelle le pot-de-chambre et se met au milieu. Il faut être très attentif à ce jeu et très ingambe.

QUILLES (Voyez BOULES) : Il y a deux jeux de quilles :

1°. Le jeu ordinaire qui consiste à abattre successivement une quantité de quilles fixée. Celui qui est arrivé le premier à ce nombre a gagné. Les quilles, au nombre de neuf, sont rangées debout dans un carré, à une certaine distance l’une de l’autre ; on tâche de les abattre avec une grosse boule qu’on lance d’un but assez éloigné. On tire au sort pour savoir qui jouera le premier ; et quand on joue, il faut avoir un pied sur le but. Si l’on n’abat rien, on appelle cela faire chou-blanc ; si on abat des quilles au-delà du nombre convenu, on crève ou on brûle, et l’on revient à la moitié des points, et même on a perdu si l’on en est convenu. La quille du milieu, abattue seule, compte pour neuf.

2°. Le jeu qu’on appelle du rapport consiste à fixer un certain nombre de coups ; et celui qui, dans ce nombre, a le plus abattu de quilles a gagné. Si plusieurs avoient abattu le même nombre, on recommenceroit à jouer, mais ceux qui auroient abattu moins que ces joueurs engraisseroient l’enjeu, c’est-à-dire ajouteroient quelque chose à ce qui a été mis au jeu.

BALLES DES INDIENS : Les Péruviens jouoient à la balle d’une manière fort plaisante. Les joueurs, au lieu d’être face à face, se tenoient le dos tourné les uns contre les autres. Le corps courbé, ainsi que la tête, ils regardoient entre leurs jambes, et lorsqu’ils voyoient venir la balle, ils s’avançoient à reculons, la recevoient sur leurs culottes de peau, et la renvoyoient ainsi à leurs compagnons qui la recevoient sur de semblables raquettes, bien singulières, comme on le voit, et qui ne dévoient pas être fort commodes. Suivant Antonio de SOLIS, un des jeux des Mexicains étoit celui de la pelotte. C’étoit comme une grosse balle faite d’une espèce de gomme, qui, sans être ni dure ni cassante, bondissoit comme un ballon. Il paroît qu’il veut parler du caoutchouc. Les joueurs s’assembloient un certain nombre dont ils faisoient deux partis, et la balle étoit quelquefois longtemps en l’air, jusqu’à ce qu’un des deux partis l’eut poussée à un certain but, et gagné le jeu. Cette victoire se disputoit avec tant de solennité que les prêtres y assistoient, par une superstition ridicule, avec leur dieu de la balle. Après l’avoir placé à son aise, ils conjuroient le tripot par de certaines cérémonies, afin de corriger les hasards du jeu, et rendre la fortune égale entre les joueurs. Les sauvages d’Amérique ont un troisième jeu, celui de la petite balle, qui n’est guère joué que par les filles. Les lois, dit le père LAFITAU, n’en sont pas différentes, à ce que je crois, de la trigonale des anciens. On peut la jouer à deux, à trois ou à quatre. La balle y doit être toujours en l’air, aller de main en main, et celle qui la laisse tomber perd la partie. Une quatrième espèce se trouve chez les Abenaquis. Leur balle n’est qu’une vessie enflée qu’on doit aussi toujours soutenir en l’air, et qui, en effet, est soutenue longtemps par la multitude des mains qui la renvoient sans cesse; ce qui forme un spectacle assez agréable.



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