Histoire de France, Révolution française

Dictionnaire des Jacobins vivans

dans lequel on verra les hauts faits de ces messieurs. Dédié aux frères et amis

Auteur(s) : CALINEAU L., POULTIER François-Martin

 

LE PELLETIER

 à Hambourg (Paris?), imprimerie de Chartres, rue de l'égalité, aux armes d'Orléans
 édition originale
  1799
 1 vol (192 p.)
 In-octavo
 demi-cuir abimé, plats recouverts de papier moucheté, pièce de titre de maroquin rouge
 vignette, imprimée au verso du faux-titre, représentant une tête de mort posée sur deux tibias en sautoir, flanquée de deux couperets de guillotine et de deux bonnets phrygiens


Plus d'informations sur cet ouvrage :

Après avoir dominé la vie politique de la France révolutionnaire pendant plusieurs années, les Jacobins doivent, à la chute de ROBESPIERRE, assumer la dérive sanglante et les lois d’exception de la Terreur. Leur local officiel est fermé dès novembre 1794. Alors que d’anciens membres de ce club se “reconvertissent”, accompagnant l’avènement d’un nouveau régime plus modéré dans ses objectifs et surtout soucieux de maintenir l’ordre social et économique, d’autres cherchent à infléchir le cours des évènements, même si, après l’échec des insurrections du 12 Germinal et du Ier Prairial an III, ils doivent désormais renoncer aux coups de force. Entre 1795 et 1799, le Directoire doit lutter sur deux fronts contre les mouvements royalistes d’une part mais aussi contre certains héritiers des Jacobins qui ne renoncent pas à leur programme révolutionnaire. La répression s’abat sur eux à plusieurs reprises, prenant même, le 22 Floréal an VI, la forme d’un véritable coup d’État qui se traduira par l’invalidation illégale d’élections favorables aux Jacobins.

Après les évènements de Thermidor et l’échec des émeutes de 1795, les Jacobins font alors figure de suspects aux yeux des gouvernements successifs et d’une grande partie de l’opinion publique, qu’ils s’agisse de “repentis” considérés comme des opportunistes ou de “Néo-Jacobins” assimilés à des jusqu’au-boutistes désireux de renouer avec la dictature du Comité de salut public. Pourchassés par les Muscadins, ils font l’objet de toute une littérature destinée à les discréditer et à relater leurs “crimes”. Un violent pamphlet, publié en 1794 sous le titre de Jacobins, assassins du peuple, est suivi l’année suivante par une comédie caustique, Le souper des Jacobins, puis en 1797 par le fameux Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme décrit comme le fruit d’une alliance entre les francs-maçons et les philosophes dont le but consiste à renverser la monarchie.

Malgré leurs déboires, les Néo-Jacobins restent très actifs. Aux élections d’avril 1799 qui renouvellent le tiers du corps législatif, ils obtiennent la majorité des sièges, réussissant à pousser à la démission plusieurs de leurs adversaires politiques et parvenant même, à l’occasion de soulèvements royalistes, à faire adopter une nouvelle loi des otages. Reprenant du poil de la bête, le parti jacobin crée un nouveau club qui prend le nom de Club du manège. À cette époque les débats redeviennent très agités dans les instances du Directoire, générant des intrigues qui aboutiront quelques mois plus tard à la prise du pouvoir par BONAPARTE.

C’est donc dans un contexte politique particulièrement tendu, aggravé par des défaites militaires face à une nouvelle coalition, que sort en 1799 le Dictionnaire des Jacobins vivans. Il s’agit de l’ouvrage ici présenté. Prétendument publié à Hambourg, en fait à Paris, ce petit livre est signé par « Quelqu’un, citoyen français ». Cet anonymat fait que l’auteur réel n’est pas connu avec certitude. Le nom qui semble aujourd’hui faire consensus est celui d’un certain L. CALINAU, un Messin inconnu par ailleurs. À l’époque de sa sortie et dans les décennies suivantes, il fut également attribué à un dénommé POULTIER assisté de d’un certain LE PELETIER. Quoi qu’il en soit, l’auteur semble avoir, comme il le laisse entendre à plusieurs reprises, une prédilection pour le monde du théâtre et des arts.

Ouvrage contre-révolutionnaire par excellence, ce dictionnaire recense 207 noms, dont ceux de 34 députés. Le ton adopté d’emblée est railleur, caustique et surtout totalement à charge. Le “narrateur” fait mine de se faire passer pour un candidat désireux de rejoindre les rangs des Jacobins : « Et si novice encore dans l’art d’assassiner, je ne puis me flatter avec des savans tels que vous, du moins mon enthousiasme révolutionnaire, et mon zèle pour vos saints brigandages tiendront lieu des talens, que je ne puis manquer d’acquérir sous des assassins aussi expérimentés que vous. »

L’auteur entend dénoncer les faits d’armes sanglants et les magouilles d’un grand nombre de personnages qui ont profité de la Terreur pour régler des comptes personnels ou privilégier leur intérêts. Il met en lumière leur cruauté, leur cupidité et un opportunisme qui leur a permis de poursuivre leurs “coquineries” malgré un lourd passé. Il ne s’attarde pas sur les figures des Jacobins les plus emblématiques, à l’exception de DAVID, Félix LE PELETIER, MERLIN de Douai, AUGEREAU et de BARRÈRE qui est ainsi décrit : « Ce scélérat froid a le dehors le plus trompeur ; la vertu semble le guider dans toutes ses actions, tandis que le crime seul le dirige. » En revanche il déniche un très grand nombre de seconds couteaux, souvent des artisans d’origine populaire, peu connus mais souvent très compromis dans des spoliations, des abus de pouvoir, des dénonciations injustifiées et des exécutions sommaires.

Dans cette peu reluisante galerie de portraits, nous découvrons Moustache DUMOUTIER et ses turpitudes ; LISIS qui « a fait guillotiner un de ses ouvriers » ; MAMAIN — « ce fut lui qui arracha le cœur de madame de LAMBALLE après l’avoir assassinée » — ; MARÉCHAL qui, « lorsqu’on vendit l’argenterie de Bonne Nouvelle, il se fit adjuger pour dix-neuf francs des objets qui furent estimés à six-cent » ; THERRY, « mauvais médecin », responsable des prisonnières enceintes à l’hospice de l’Évêché ; et le terrible CAVAIGNAC ainsi dépeint : « En mission, avec son digne collègue PINET, dans les départemens des Pyrénées, cet atroce proconsul s’est gorgé de rapines : il fut un des pourvoyeurs de la guillotine. Lorsqu’à Baïonne un détenu avait une jolie fille ou une jolie femme, le galant montagnard fit entendre qu’il y avait avec le ciel des accomodemens. Si par malheur on refusait de livrer les faibles vierges à sa brutalité animale, l’arrêt de mort était prononcé. Maintenant il est administrateur de la loterie. Je crois que depuis quelque tems l’on a été chercher dans les latrines de la révolution pour composer les administrations de la république. »

Ce dictionnaire, qui peut être assimilé à une liste préétablie de candidats potentiels à arrêter en priorité dans le cadre d’un futur coup d’État, est manifestement dirigé contre le Club du manège très souvent évoqué. Le but de son auteur consiste avant tout à jeter l’opprobre sur les Jacobins, charge au lecteur de distinguer entre les faits avérés et les accusations calomnieuses.

Suite au coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799), les Jacobins font l’objet d’une nouvelle répression ponctuée de nombreuses arrestations, de la fermeture de journaux et de la destitution de députés. Après la dénonciation de la Conspiration des poignards et l’attentat de la rue Saint-Nicaise, le jacobinisme français se voit décapité en janvier 1801 par la proscription et la déportation de près de 130 personnes. Jusqu’à l’avènement de la Troisième République, le jacobinisme continuera le plus souvent à servir d’épouvantail pour contenir les troubles insurrectionnels, avant de connaître une progressive réhabilitation.



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