Dictionnaire de la racaille
Le manuscrit secret d'un commissaire de police parisien au XIXe siècle
Auteur(s) : GRONFIER Adolphe
FULIGNI Bruno
Plus d'informations sur cet ouvrage :
Né en 1846, Adolphe GRONFIER, titulaire d’un baccalauréat de lettres, est fils et petit-fils de commissaires de police. À l’âge de vingt ans, il embrasse la même carrière que ses ancêtres, mais sa vocation ne semble pas très ancrée car il ne brille ni par son zèle, ni par son assiduité, ainsi qu’il résulte de la lecture de son dossier et de ses états de service. Peu empressé à pourchasser les criminels et à mener des enquêtes, il est accusé de manquer d’empathie et de patience envers les victimes, qui lui reprochent d’être fraîchement reçues voire purement et simplement rabrouées. Plusieurs plaintes concernant son comportement seront adressées à sa hiérarchie et, en 1884, Jules VALLÈS, dans Le Cri du peuple, dénoncera à son tour la négligence de ce commissaire dilettante, qui restera malgré tout en poste à Paris de 1866 à 1893, année de sa mort.
S’il n’a donc guère brillé dans ses obligations professionnelles, GRONFIER a un passe-temps qui lui vaudra, près d’un siècle après sa disparition, d’être tiré de l’oubli. En effet, notre commissaire rédige des annotations sur son exemplaire du Dictionnaire général de police administrative et judiciaire. Édité entre 1875 et 1878, cet ouvrage en deux volumes se présente sous la forme d’un recueil thématique de lois, de décrets, de circulaires et de règlements sur les sujets les plus divers. D’une écriture serrée, il a littéralement enchâssé, dans les articles officiels, des commentaires et des anecdotes de son cru. En 1998, Hervé JUBERT achète cet exemplaire dans une brocante sur un boulevard parisien. Diplômé de l’école du Louvre, travaillant pour le Collège de France et l’EHESS, il aspire à se lancer dans la littérature, en particulier dans ce qu’il est convenu d’appeler la littérature de genre ; c’est-à-dire la science-fiction, le fantastique et le roman policier.
Lorsqu’il parcourt les pages de sa nouvelle acquisition, JUBERT constate que le livre, presque entièrement annoté, apporte un témoignage inédit et original sur la délinquance et le crime organisé dans le Paris de la fin du XIXe siècle. Il y glane ainsi beaucoup d’informations qui lui serviront pour écrire ses romans, mais il prend également conscience qu’il est en possession d’un document unique qui mérite d’être découvert par le plus grand nombre. Il confie alors ses volumes à Bruno FULIGNI, historien et écrivain, qui retrouve la trace de l’auteur de ce dictionnaire clandestin. Grâce aux indications portées sur le livre, et en particulier aux tampons de deux commissariats parisiens des quartiers de Picpus et de Grenelle, il remonte la piste de son ancien propriétaire. Celui-ci, qui avait pris soin de laisser son nom sur le dictionnaire, sera aisément identifié dans les registres de la préfecture de police de Paris. Séduit par le souci du détail et le style de GRONFIER, FULIGNI entreprend de faire publier le patient travail de l’ancien commissaire. Il reprend le texte manuscrit et le répartit ensuite en rubriques assorties d’explications complémentaires. C’est dans ces conditions que naîtra le Dictionnaire de la racaille publié par les éditions Horay en mars 2010.
À travers un témoignage particulièrement fourni, c’est toute une époque qui revit sous nos yeux avec sa face cachée, ses marginaux, ses quartiers populaires et ses activités interlopes. Nous découvrons le monde très coloré de la prostitution, dont les “rastaquouères pour femmes” (gigolos) qui indisposent notre policier au plus haut point, tout comme l’univers organisé et très codifié de la mendicité. C’est ainsi qu’au fil des pages nous apprenons qu’à l’époque il existe des fabriques de culs-de-jatte, destinées à amplifier ou créer de spectaculaires déformations corporelles ; que les “venterniers” sont des voleurs, le plus souvent des enfants entraînés à s’introduire dans les logis et les boutiques par les fenêtres et les vasistas ; qu’en vertu d’une loi de 1853, il est interdit “d’extraire des dents et de faire usage de chloroforme sur la voie publique” ; ou encore que “le prix de repêchage d’un cheval est fixé à 6 francs”, tandis que “la récompense de 15 francs pour le repêchage d’un cadavre ne s’applique pas aux fœtus ou aux enfants mort-nés, pour lesquels il n’est alloué que 5 francs”.
GRONFIER s’intéresse également de près à une activité très lucrative et déjà très répandue : la falsification de produits alimentaires et pharmaceutiques par incorporation de matières frelatées, peu ragoûtantes et potentiellement dangereuses (pain à la craie, gelée de groseilles à la betterave, beurre au suif, vin coupé à l’alcool, etc.). De même, il fait part de ses observations sur le fonctionnement de la justice, en particulier sur les audiences de flagrants délits, le monde pénitentiaire et carcéral, l’organisation de la fourrière et les quartiers d’aliénés logés dans le dépôt de la préfecture de police.
Mais, au-delà du monde des policiers et des truands, l’auteur devient un véritable reporter du Paris populaire. Observateur attentif plutôt bienveillant du petit peuple parisien, il en décrit les mœurs et les conditions de vie. En dehors des innombrables petits métiers aujourd’hui disparus, il s’attarde avec force détails sur les foires, les théâtres, la faune bigarrée des Halles, et les multiples jeux de hasard comme la bourguignotte, le calot, la boue orientale et le bonneteau ; ce dernier étant l’arnaque favorite des robignoleurs. Républicain sincère, il ne ménage pas pour autant ses critiques envers les parlementaires et les hommes politiques, dont il juge l’immunité injustifiée, et dans lesquels il voit surtout des démagogues inaptes à résoudre les problèmes sociaux qui sont à la source de la criminalité et de la délinquance. Grâce à notre commissaire-reporter, les historiens disposent d’un pendant documentaire et réaliste aux romans-feuilletons de l’époque, comme Les Mystères de Paris. Par la suite, les Parisiens assisteront à une certaine folklorisation de la pègre parisienne, à travers l’emblématique figure des Apaches, qui seront en vogue à partir du début du XXe siècle.
Extrait : La Halle aux faits divers
Il y a 80 commissaires de police à Paris et une vingtaine d’officiers de paix. Les reporters, qui vivent en bonne intelligence, se partagent les quartiers. Chacun d’eux visite quatre ou cinq commissariats et apporte aux camarades le produit de sa récolte. L’échange des nouvelles, des vols, des viols, des meurtres, a lieu chez un marchand de vin du boulevard du Palais, près de la Préfecture ; c’est là qu’est la Halle aux faits divers. De onze heures à midi, et de quinze à seize heures, chaque jour, les reporters s’assemblent dans une salle de cet établissement. Là, ils se passent les uns aux autres leurs notes. Il se fait un troc d’adultères contre des rixes, d’incendies contre des explosions. Ils sont pressés, griffonnent hâtivement des notes sur des feuilles de papier à copie et ils repartent presque en courant, chacun ayant l’espérance d’avoir gagné sa subsistance du jour. Ils n’en n’ont encore que l’espérance car le chef des faits divers peut refuser leurs lignes (dans beaucoup de journaux, on paie à la ligne), un confrère indélicat peut les précéder au journal et faire accepter les nouvelles qu’il apporte. Par tous les temps, le reporter va à pied, il n’a pas de crédit voiture. Si on en ouvrait un, il en ferait l’économie. Il est peu de reporters qui vivent longtemps. Entre quarante et cinquante ans, ils font la culbute dans le grand trou. Peu de métiers sont aussi ennemis de l’hygiène. Le reporter, exposé à toutes les intempéries, ne peut pas prendre ses repas à des heures régulières. Il mange quand il peut dans de mauvaises gargotes ; son estomac, affaibli par ce mauvais régime, se débilite encore par l’absorption des consommations de dernier choix que ce chien de chasse de l’information est contraint de boire avec les agents qu’il connaît et qu’il invite, dans l’espoir d’en obtenir quelque indiscrétion. Il passe du chaud au froid ; avec ses vêtements humides, il entre dans des salles de cabaret tièdes. Convenons-en, il est aussi dur d’être reporter que chauffeur de locomotive. Le fait divers tue rapidement ceux qui le taquinent.








