Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugements
Le Livre des bizarres
Auteur(s) : BECHTEL Guy, CARRIÈRE Jean-Claude
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Publié pour la première fois en 1965, ce Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement est né de la rencontre de deux écrivains érudits, amateurs de “curiosités littéraires” : Guy BECHTEL, romancier et historien, et Jean-Claude CARRIÈRE, auteur particulièrement prolifique, tour à tour romancier, scénariste, adaptateur, dramaturge et metteur en scène de théâtre. Comme ils nous le racontent eux-mêmes, la tâche de réaliser un dictionnaire sur cette surabondante matière ne fut guère aisée : « Commencé à l’aveuglette il y a quatorze ans, poursuivi par intermittence, traversé de doutes terribles, vingt fois menacé d’abandon, finalement achevé dans une fièvre de dix mois ». En amoureux des livres, méticuleux et perfectionnistes, les deux complices ont ratissé un domaine très large pour en extraire la “substantifique moelle”, comme aurait dit RABELAIS : “À nous deux, il nous est arrivé de lire vingt livres par jour, passant de GOBINEAU au Manuel du gradé d’artillerie lourde et de l’Entraînement des vélocipédistes à TERTULLIEN.”
Les deux auteurs, qui ne souhaitent pas réaliser un énième “ramassis de coquilles ou de perles”, se refusent à adopter une ironie facile, cruelle, hautaine et goguenarde, susceptible d’alimenter un quelconque sentiment de supériorité intellectuelle et morale certes confortable mais finalement injustifié, stérile et prétentieux. Ils revendiquent une certaine humilité face à ce sujet : “Nous n’avons jamais eu l’intention de combattre la bêtise, et cela pour la bonne raison qu’elle est invincible… Il ne fut jamais question pour nous d’un combat où, chevaliers élus de la bonne cause, nous aurions brandi l’étendard de la clairvoyance. Bien au contraire, il ne faut se faire aucune illusion sur les bienfaits intellectuels que pourrait apporter ce dictionnaire. Ils sont tout à fait imaginaires. Jamais le spectacle d’une planche d’anatomie n’a guéri le moindre malade.” Les deux compères préciseront à nouveau, quelques décennies plus tard, le sens de leur démarche en ces termes : ” Nous voulions montrer que la bêtise, presque toujours triomphaliste, est souvent atroce mais parfois belle, inspirée, surprenante. Nous voulions rendre clair qu’elle est tout aussi révélatrice d’une époque (par exemple la Restauration) ou d’un état d’esprit (par exemple le racisme, le scientisme) que les livres prétendus intelligents.”
La première version d’un ouvrage, que les auteurs désignent comme “un sottisier”, contient 2 500 extraits de textes retenus parmi 6 000 sélectionnés au départ. Les entrées vont de la phrase lapidaire au long développement scientifique, en passant par la poésie ou les textes administratifs et militaires. La deuxième édition de 1983 en propose 1 000 de plus, avec bien sûr une limite chronologique repoussée à 1982 et une foule de nouveaux “invités”. En 1991, ce livre sera réédité dans la version ici présentée, cette fois complété par Le livre des bizarres, un recueil d’anecdotes insolites que le duo avait édité à part en 1981.
Allant à contre-courant des idées reçues, CARRIÈRE et BECHTEL entendent réhabiliter la bêtise, indissociable de l’humanité et auxiliaire du progrès humain dont elle représente l’image inversée, son pendant négatif : “Qui ne voit que, sans la bêtise, l’intelligence n’existerait pas ? Non, nous ne souffrons pas de la bêtise. C’est tout le contraire : nous en jouissons, nous en profitons. Pour tout dire, il est évident que la première vertu de la bêtise est d’être féconde.” Jugeant que l’histoire et la vision officielle de l’humanité sont tronquées par le fait qu’on ne retient d’une période historique que ce que l’intelligence et la beauté ont produit, ils entendent démontrer que ” dévoiler les sottises d’une époque, c’est sans doute la faire mieux comprendre que par le seul inventaire des splendeurs d’alors “, car “la bêtise, hélas, c’est avant tout le miroir d’un temps… Dans ce manichéisme de l’esprit, qui nous dit que le bien doit exclure le mal ?”
L’ouvrage se présente donc comme un florilège réjouissant et édifiant de bourdes lamentables, de jugements péremptoires, de périphrases incongrues, de préjugés en tout genre, de contresens comiques, de réflexions absurdes et pompeuses, de phrases contradictoires, de démonstrations pseudoscientifiques bancales et loufoques, de comparaisons hasardeuses et maladroites, de figures de style grotesques, de métaphores risibles, de déclarations fielleuses, fanatiques, voire délirantes ou ridicules. Toutes les phrases citées dans cet ouvrage ont en commun d’avoir été assenées avec beaucoup de sérieux et d’emphase, sans que leurs auteurs aient eu conscience de sortir des énormités. Le comique involontaire de ces bêtises fait tout le sel et l’intérêt du dictionnaire. Nos compilateurs n’épargnent personne : nous sommes parfois surpris de retrouver autant de “pointures” intellectuelles parmi les contributeurs involontaires d’un recueil où on croise, par exemple, VOLTAIRE, NODIER, DUMAS, ou BOSSUET. Ce constat nous permet de conclure que l’intelligence et la culture ne préservent guère de dire ou écrire des énormités.
Certaines citations rapportées dans ce dictionnaire respectent fidèlement des opinions largement partagées à l’époque ou, du moins, considérées comme respectables. Ce n’est qu’avec le recul du temps que ces phrases peuvent nous paraître aujourd’hui ridicules, farfelues et parfois même atroces. À d’autres moments, certaines citations semblent hors de propos, bien innocentes et sans réel potentiel comique à un non-initié qui ne dispose pas du considérable bagage culturel de nos deux érudits. À vrai dire, le lecteur “lambda” que nous sommes n’abordera pas forcément le Dictionnaire de la bêtise avec la même ambition intellectuelle et anthropologique que celle de deux auteurs pour qui : “La bêtise, dans certains cas, la vraie bêtise, la grande bêtise, celle qui dépasse toutes les bornes et brise toutes les raisons, constitue une richesse secrète mais fabuleuse de ce que nous appelons encore, faute de mieux, l’esprit humain.”
La matière première étant inépuisable et sans cesse renouvelée, l’ouvrage sera réédité, dans une version corrigée et augmentée, en 2014. Pour conclure, nous laissons le mot de la fin à CARRIÈRE qui revenait, à l’occasion de la sortie de cette nouvelle édition, sur la définition de la notion même de bêtise : “Se tromper de bonne foi, c’est dire une bêtise ; de mauvaise foi, c’est de la rouerie, du mensonge organisé. La vraie bêtise est affirmative, péremptoire, et sans recul sur elle-même. Il arrive qu’à un moment donné, un certain nombre d’esprits reconnaissent avoir dit une bêtise et se rétractent, mais ces mea culpa sont plutôt rares. Le plus souvent, la bêtise s’entête.”
Extraits
George MARCHAIS : “Nous n’avons jamais changé, nous ne changerons jamais : nous sommes pour le changement.”
DEBAY : “La modération dans les plaisirs de l’amour est de toute nécessité pour l’homme qui veut transmettre son sexe à l’embryon.”
Émile ZOLA : “Le bruit doux et rythmique des bouses étalées…”
Aldo BRANDIRALLI : “Sans la conscience de classe, l’acte sexuel ne peut pas apporter de satisfaction, même s’il est répété à l’infini.”
Monseigneur DE QUÉLEN : « Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu, mais encore il était d’excellente famille du côté de sa mère.”
CAZAUVIEILH : “Les marins sont des hommes utiles et nécessaires sans lesquels la marine n’existerait pas. “
Journal La liberté (1908) : “Jugez, Messieurs, de l’étonnement de l’honorable témoin que voilà, quand, rentrant de l’atelier, il trouve sa femme au lit, la tête fendue et la porte défoncée.”
Édouard de POMIANE : “Seules les nations ultra civilisées qui ont eu une Renaissance artistique ont une gamme de fromages.”
Justin VALERIANUS : “Le père du genre humain [ADAM] eut une barbe dès le premier instant de son existence. Tous les hommes, avant le Déluge, en avaient aussi.”
Revue militaire française (1927) : “Lorsque, sur un sol vierge et nu, l’on ne voit aucun ennemi, c’est qu’il n’y en a pas.”
BÉRILLON : “Dans toutes leurs invasions antérieures, les hordes germaniques s’étaient signalées à l’attention par le débordement d’évacuations intestinales dont elles jalonnaient leur marche… Déjà, du temps de Louis XIV, on disait que, par le seul aspect de l’énormité des excréments, le voyageur pouvait savoir s’il avait franchi les limites du Bas-Rhin, et s’il était entré dans le Palatinat.”
Bulletin des armées (1917), dans un article consacré à la marche sportive : ” Le pied qui est en arrière ne doit abandonner le contact avec le sol que lorsque celui qui est devant y a déjà pris appui. “
COTTU : ” À proprement parler, il n’existe que deux formes de gouvernement : le gouvernement de tous ou de quelques-uns, et le gouvernement d’un seul. “
DEBAY : “Les lieux où s’opère la fécondation doivent être bien aérés, ni trop chauds ni trop froids, et exempts de tous gaz, de toute mauvaise odeur qui puissent altérer la pureté de l’air. Personne n’ignore la bienfaisante influence de l’air pur sur la formation du sang, et par conséquent sur la santé. C’est pourquoi les enfants conçus dans les maisons propres, spacieuses, exposées au levant, et surtout à la campagne, sont de plus belle venue que les enfants conçus dans des quartiers et des maisons insalubres.”
PLINE : “Les cadavres des hommes flottent sur le dos, et ceux des femmes sur le ventre ; comme si, après la mort, la nature voulait encore ménager leur pudeur.”
Ernest CHARLES : ” Les femmes qui empoisonnent leurs bons parents ne sont jamais complètement vertueuses. “
DE FONVIEILLE : “L’œil est en réalité la main qui permet au néant intelligent qui se traîne à la surface de la Terre de fraterniser avec les soleils situés dans les profondeurs des cieux. “
Émile BAYARD : “Avec quel subtil esprit de la convenance encore la sobriété du chameau s’accorde avec l’aridité du désert ! “
Nicolas VENETTE : “Si un homme lascif a perdu sa jambe, il s’acquittera beaucoup mieux qu’un autre de son devoir envers sa femme, parce que, les parties mutilées ne recevant point d’aliment, le sang s’arrête dans les parties de la génération et les rend plus fortes et plus lascives que dans les autres hommes.”
Jean REVEL : “ Les Égyptiens voyaient-ils plus grand que nous ? Était-ce la concavité de leur lentille oculaire ou les réfractions spéciales aux atmosphères surchauffées ? Les dimensions naturelles des objets leur paraissaient-elles décuplées ? Leur manifestation artistique est-elle une question de cristallin ou d’optique aérienne ? Quelle est la déformation primitive qui détermine chez eux le genre colossal ?“




