Dictionnaire abrégé françois-arabe à l’usage de ceux qui se destinent au commerce du Levant
Auteur(s) : RUPHY Jean-François
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Depuis le XVIe siècle, soucieux de se créer un allié face à la puissance des Habsbourg, le royaume de France a conclu des accords – dits “capitulations” – avec l’Empire ottoman. Une entente diplomatique lui permet alors de nouer de fructueuses relations commerciales, grâce à des privilèges qui permettent aux marchands français de venir directement commercer dans un grand nombre de cités méditerranéennes ; lesquelles seront, par la suite, baptisées “Échelles du Levant“. Ce terme qui, outre l’Égypte et le Liban, inclura la Syrie, la Turquie et la Grèce, soit les principales places de la Barbarie sous domination ottomane, finira par désigner, pendant des siècles, le Proche-Orient dans son ensemble. Ces accords favoriseront le développement d’échanges florissants, qui contribueront au fort développement de Marseille.
En raison d’aléas géo-diplomatiques, cette entente commerciale connaîtra des hauts et des bas dus à l’irruption de nouveaux concurrents, à des crises conjoncturelles et au recul de la mainmise ottomane sur nombre de ses territoires. Le XVIIIe siècle marquera le net déclin de ces relations commerciales, avant que la Révolution française ne vienne les désorganiser en profondeur. L’expédition militaire de Bonaparte en Égypte – théoriquement province ottomane, bien que quasi autonome dans les faits – créera entre les deux puissances un état de guerre, qui rendra l’accord caduc. Des consuls et des négociants seront emprisonnés et leurs biens confisqués. Après l’évacuation des troupes françaises, une paix est signée en 1802 et les capitulations sont renouvelées ; la France obtenant même l’accès à la mer Noire.
C’est dans ce contexte qu’est publié, à Paris, le Dictionnaire abrégé françois-arabe à l’usage de ceux qui se destinent au commerce du Levant, qui va faire l’objet de ce billet. Cet ouvrage est signé par Jean-François RUPHY. Nous ne disposons d’aucune information biographique sur cet auteur, mais, dans son avant-propos, il remercie Antoine-Isaac SILVESTRE de SACY – “un des hommes les plus savants de l’Europe” -, ce qui laisse supposer qu’il aurait pu être l’un de ses étudiants à l’École spéciale des langues orientales, créée en 1795. Dans le même texte introductif, notre auteur précise que son ouvrage a été achevé alors que la présence française au Levant était bien établie : “Lorsque je livrai cet ouvrage à l’impression, l’état florissant des François en Égypte semblait leur avoir assuré pour toujours la possession paisible de ce pays; et ce fut dans l’intention de faciliter promptement les relations qui devaient s’ouvrir à la paix générale entre la métropole et la nouvelle colonie, que je composai ce Dictionnaire abrégé.” Mais peu après, “des raisons de politique ont porté le gouvernement à rendre ce qu’il avait si glorieusement conquis, et j’ai manqué le but que je m’étais proposé“. Il change alors d’objectif : “Je conserve cependant encore l’espoir de n’avoir pas en vain travaillé pour l’utilité de mon pays, si les François, comme tout porte à le croire, reprennent dans l’Orient la prépondérance commerciale que la situation de leurs ports sur la Méditerranée leur donne le droit de réclamer.”
RUPHY, qui semble bien connaître la population des négociants opérant dans le Levant, déplore que leur méconnaissance de la langue nuise à leurs affaires : “À peine nos marchands étaient-ils débarqués dans un port des Échelles, qu’ils étaient obligés de livrer leur personne et leurs intérêts à la discrétion de quelque truchman renégat, dont ils payaient chèrement les services et quelquefois les infidélités. Ignorant la langue du pays, ils ne pouvaient traiter personnellement leurs affaires ; tous les avantages d’une relation directe de marchand à marchand, tous les profits qui résultent d’un commerce immédiat entre le vendeur et l’acheteur, étaient nuls pour eux. Obligés de laisser le soin de leur vente et de leurs achats à des courtiers du pays, ils étaient presque toujours trompés dans leurs transactions ; payant bien, et souvent mal payés, ils se regardaient comme très heureux lorsqu’au terme de leur séjour ils étaient acquittés des deux tiers de ce qui leur était dû, et lorsque l’avidité du pacha ne les chargeait pas de quelque avanie. Tremblant sans cesse pour leur fortune ou pour leur vie, ils ne tentèrent jamais de pénétrer dans l’intérieur du pays pour s’assurer des débouchés et reconnaître les ressources locales.”
Pour notre linguiste arabisant, il s’avère plus que nécessaire d’abandonner l’ancienne routine dans la manière d’opérer avec les Levantins pour se rapprocher de leurs personnes, afin de bâtir de réels liens de confiance. Pour y parvenir, la condition sine qua non consiste à parler les langues locales, “condition sans l’accomplissement de laquelle on n’obtiendra jamais une amélioration durable : car il ne suffit pas d’être politiquement libre dans ses actions, il faut avoir par soi-même la possibilité d’agir; il ne suffit pas d’être protégé dans ses excursions, il faut encore pouvoir se faire accueillir, se mêler, s’identifier, pour ainsi dire, avec ceux dont on veut se concilier la bienveillance, et avec qui l’on désire établir des relations dont l’intérêt est la base”.
Pour rédiger un ouvrage centré sur l’arabe moderne et non uniquement l’arabe classique, RUPHY s’est, de son propre aveu, beaucoup appuyé sur la grammaire arabe, ” modèle de clarté et d’érudition”, que SILVESTRE de SACY a composée pour ses élèves et qui sera publiée en 1810, ainsi que sur les travaux de l’érudit tunisien Mardochée NAGGIAR, alors présent à Paris. L’ouvrage est peu épais et l’auteur s’en explique en ces termes : “C’est peut-être ici le lieu de placer quelques observations, qui démontreront l’impossibilité de composer un dictionnaire français-arabe aussi complet que le dictionnaire d’une langue européenne, à moins d’avoir recours à des périphrases qui ne peuvent jamais suppléer au défaut du mot propre. En effet, on chercherait en vain, dans la langue arabe, des équivalents à une infinité de mots français : ces équivalents n’existent pas particulièrement pour les choses qui servent aux usages de la vie. Nos vêtements, les ustensiles de nos ménages, la plus grande partie des outils dont nous nous servons dans les arts mécaniques, ne ressemblent pas à ceux des Arabes; ils n’en ont pas même une forme approximative : par conséquent il est impossible de les traduire dans leur langue […] L’ignorance d’une chose entraîne nécessairement l’ignorance du mot qui sert à la désigner […] Il résulte qu’en déduisant du vocabulaire arabe tous les mots qui ont pris naissance avec les découvertes faites depuis un siècle, ceux qui servent à désigner certains objets d’un usage domestique, ceux enfin employés dans les ouvrages de métaphysique et de jurisprudence, ce vocabulaire se réduit aux deux tiers des mots dont se composent les dictionnaires européens.” De fait, le dictionnaire se présente sous la forme d’un simple lexique. Il est à noter que, l’année même où paraît le livre de RUPHY, Auguste HERBIN publiera son Développement des principes de la langue arabe moderne. Quant au commerce avec le Levant, les Français y seront désormais clairement supplantés par les Britanniques.





