Biographie des faux prophètes vivans
par une Société de gens de lettres
Auteur(s) : CHAS Jean
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En 1821 sort, à Paris, un dictionnaire en deux volumes au titre quelque peu énigmatique : Biographie des faux prophètes vivans. S’abritant derrière l’anonymat d’une soi-disant “société de gens de lettres“, l’auteur de ce livre-pamphlet est en réalité Jean CHAS. Nous ne savons pas grand-chose de la vie de cet ancien jurisconsulte né à Nîmes vers 1750, mais il est certain qu’il n’a jamais fait mystère de ses opinions monarchistes, avec une prédilection pour le modèle britannique. L’homme semble s’être rallié au système politique du Consulat et de l’Empire, comme l’attestent ses ouvrages Sur la souveraineté et À la nation française. Horrifié par les excès révolutionnaires, il y tresse avec emphase des lauriers à NAPOLÉON qui, selon ses propres mots, “a guéri les plaies de l’État, il l’a arraché aux souillures de l’anarchie et, à sa voix, la France, qui marchait rapidement d’erreur en erreur, de calamité en calamité, vers sa dissolution politique, a repris sa gloire et sa grandeur ; il a rétabli le règne des lois et de la justice sur les ruines de toutes les factions ; il a rappelé à ses antiques vertus un peuple qu’il a illustré par ses victoires ; il s’est servi de son épée et de l’autorité sacrée des lois pour opérer cette heureuse révolution qui a ouvert les sources de la félicité publique, et a donné à l’édifice politique des bases inébranlables. Il veut réunir tous les cœurs et toutes les volontés vers un centre commun, et les attacher à l’amour de l’ordre, de la paix et de la patrie ; il a ramené à l’obéissance des lois des hommes trompés par des suggestions perfides, égarés par des habitudes et des préjugés anciens, et entraînés à la rébellion par un fanatisme aveugle”.
Pourtant, malgré ces panégyriques, il accueille avec enthousiasme la Restauration, flétrit désormais l’usurpateur et voit dans le retour des Bourbons une nécessité inéluctable. Il signe même, dès 1817, un Manuel des droits et des devoirs des souverains, dans lequel il défend le lien indéfectible entre la monarchie et le “contrat social“. Voulant relativiser ses anciennes convictions et donner des gages au nouveau régime, il prend la plume pour dénoncer, dans un but moral, tous ceux qui, durant près de 25 années, ont déclaré que la monarchie ne pourrait plus jamais triompher en France. Plus royaliste que le roi, il est particulièrement virulent envers les révolutionnaires, qu’il décrit en ces termes peu indulgents : “Ces faux prophètes, membres de la Convention nationale, inspirés par le génie du mal et par l’esprit de mensonge, dirigés par la haine, la vengeance, par la férocité de l’âme, et par toutes ces passions viles et ardentes qui aveuglent l’esprit et pervertissent les consciences, nourris et corrompus par une barbarie sauvage” et “ont renversé la monarchie, la religion de l’État, ensanglanté le trône et détruit toutes ces institutions sociales qui faisaient la gloire, l’ornement et la prospérité de la nation française”.
Oubliant quelque peu ses sympathies passées, CHAS brocarde également les “faux prophètes bonapartistes”, plus particulièrement ceux qui se sont manifestés lors de l’épisode des Cent-Jours qui avait entraîné le départ précipité et l’exil temporaire de LOUIS XVIII. Pour lui, ces derniers “ont agi sans réflexion, sans prudence, et sans prévoir que les puissances étrangères, par des traités solennels, réuniraient de concert leurs forces militaires, pour s’opposer à cette monarchie universelle que Bonaparte, dans son délire, voulait fonder, dans l’espoir d’asservir les rois de l’Europe, et les rendre ses vassaux et ses tributaires”. Invoquant constamment la volonté divine, il va même jusqu’à affirmer que le régime napoléonien a été un mal nécessaire mais ne devait être qu’une parenthèse : “Dieu brise à son gré les sceptres et les couronnes ; il a fait monter Napoléon sur le trône de France pour punir les crimes de la nation française et, par un effet de sa miséricorde et de sa puissance, il a précipité la chute du tyran de la France et de l’oppresseur de la religion, et il a rétabli le fils de Saint-Louis dans l’héritage de ses pères.”
Citant à l’envi leurs anciens écrits et déclarations, il souligne les prises de position de personnalités politiques, de militaires, de savants et d’écrivains qui prophétisaient la fin définitive du “trône de Saint-Louis” et/ou l’établissement durable de la dynastie napoléonienne. Nous retrouvons dans cet ouvrage – qui a pris le parti de se focaliser uniquement sur les “survivants” – beaucoup de personnalités célèbres pour leur parcours pour le moins tortueux, telles que BARRÈRE, TALLEYRAND, BÉRENGER, CAMBACÉRÈS, BARRAS, LANJUINAIS et le marquis de LA FAYETTE ; mais aussi une foule d’individus retombés depuis dans un relatif anonymat. De plus, il inclut dans son “catalogue”, outre des exilés et des bannis, nombre de repentis dont beaucoup ont conservé d’importantes fonctions au sein du nouveau régime. CHAS cessera de publier après 1823 et mourra à une date inconnue.
À noter que les bouleversements politiques de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration, favoriseront de très nombreux reniements et des changements de camp que les contemporains ne manqueront pas de moquer dans des recueils détaillant les “retournements de veste” successifs et le manque de scrupules de ceux qu’on appellera, avec un humour teinté de mépris, les “girouettes”.





